László Nemes rend sa peur à Jean Moulin, au héros de la Résistance, et c’est par là que son film devient une affaire de mémoire.
J’ai eu la chance de pouvoir assister à l’avant-première du film Moulin. Je l’attendais depuis de nombreux mois. Lorsque le film s’est achevé, c’est le visage de Klaus Barbie qui restait dans ma mémoire.
Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il déjoue tout ce qu’on pouvait redouter d’un tel projet. Le nom le plus monumental de la Résistance, celui des rues, des collèges et du Panthéon, confié au cinéaste du Fils de Saul : on pouvait craindre la statue ou le supplice, l’hagiographie ou le spectacle de la douleur. Présenté en compétition à Cannes et attendu en salles le 28 octobrePremière mondiale en compétition officielle au 79e Festival de Cannes, le 17 mai 2026 ; sortie en France le 28 octobre 2026, distribution Studio TF1. Sources : « FNE at Cannes Film Festival 2026: Laszlo Nemes’ Moulin to Premiere in Official Competition on 17 May », Film New Europe, 14 mai 2026 ; « Moulin: Gilles Lellouche stars as Jean Moulin in László Nemes’s film », Sortiraparis, 14 septembre 2026, , Moulin ne livre ni l’un ni l’autre. Nemes enferme son spectateur dans la bulle d’un homme qui a peur de parler, peur de souffrir, peur de mourir, et qui préfère encore mourir que parler. La violence y est réelle, mais elle frappe d’abord par ce que l’on ne voit pas : des hurlements dans la nuit, et le seul visage de Gilles Lellouche pour les recevoir.
Attention ; il y aura quelques spoils ou divulgâchages pour exploiter le terme français, assez horrible en vérité. Je conseille donc d’aller voir le film et de revenir plus tard ici. Ou alors de poursuivre en toute connaissance de cause.
L’image est au cœur de cette séance. Celle de deux horloges. La première s’arrête à Caluire le 21 juin 1943 et achève sa course dans un train, à la date retenue du 8 juilletJean Moulin, né le 20 juin 1899 à Béziers, est arrêté le 21 juin 1943 à Caluire, chez le docteur Dugoujon. L’administration allemande a retenu la date du 8 juillet 1943 pour sa mort, survenue dans le train qui le conduisait vers l’Allemagne ; le certificat de décès n’a été établi que le 25 juillet. Sources : Ordre de la Libération, notice « Jean Moulin », ; « Arrêté et torturé à Lyon, Jean Moulin s’est éteint il y a 75 ans », Lyon Capitale, 8 juillet 2018, . Moulin a alors quarante-quatre ans. La seconde tourne encore quarante-quatre années, jusqu’à la cour d’assises du RhôneProcès ouvert le 11 mai 1987 devant la cour d’assises du Rhône ; condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité le 4 juillet 1987. Barbie, né le 25 octobre 1913, a alors 73 ans. Au terme de l’instruction, le juge Riss a écarté « l’affaire Jean Moulin », qui ne pouvait recevoir la qualification de crime contre l’humanité ; relevant du crime de guerre, elle était prescrite. Sources : Archives départementales et métropolitaines du Rhône, dossier Klaus Barbie et son procès pour crime contre l’humanité à Lyon en 1987, fiche 4, « Un fait non retenu pour le procès à Lyon en 1987 », ; Maison d’Izieu, Biographie de Klaus Barbie, d’après l’exposition Klaus Barbie 1947-1982, une traque (1999), ; dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 35.. En rendant au héros sa peur, Nemes ne déboulonne pas la statue : il déplace la question. Le film ne raconte pas seulement comment un homme se tait. Il raconte ce que la mémoire a fait de ce silence, et ce que la justice n’a jamais su en faire.
J’ai beaucoup aimé ce film ; il n’est pas facile, mais c’est un réel moment de cinéma.
Fragmenter un monument
Il fallait oser filmer Jean Moulin comme on filme un homme traqué. Clairement Nemes ose. Toute la première heure suit sa silhouette dans un Lyon de vitres, de reflets et de vapeurs, où chacun épie chacun. Ce n’est plus tout à fait la caméra collée à la nuque de Saul, mais c’est le même pacte : ne jamais en savoir plus que le personnage. Le Scope, au lieu d’ouvrir l’espace, le referme sur lui. Nemes assume ce renoncement à la fresque : « Ce qu’on peut reconstituer, c’est une certaine forme de subjectivité »László Nemes, entretien, dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 4.. Le spectateur n’assiste pas à l’histoire de la Résistance ; il est enfermé dans un crâne.
Le visage et les hurlements
La scène à mon sens la plus forte du film tient tout entière dans ce pacte. Un marché, simple : un nom contre une vie. Moulin se tait. La victime connaît alors le sort d’Actéon, à ceci près qu’elle n’a rien vu : elle paie le silence d’un autre. Nous entendons tout, la meute, les cris, l’agonie ; nous ne voyons que le visage de Lellouche, qui reçoit chaque hurlement comme un coup.
Thomas Schelling a montré que la force coercitive tient moins à la douleur infligée qu’à celle que l’on promet : le pouvoir de faire mal est un pouvoir de négociationParaphrase de Thomas C. Schelling, Arms and Influence, New Haven, Yale University Press, 1966, chap. 1, « The Diplomacy of Violence », où le pouvoir de faire souffrir est présenté comme un pouvoir de marchandage. Formulation non citée littéralement.. Barbie mène exactement cette négociation, et le silence de Moulin l’annule. Le hors-champ n’est donc pas ici une pudeur, c’est une arme. Ce que l’image refuse, l’imagination du spectateur le fabrique, et elle le fabrique pire.
Que la scène soit inventée ne retire rien à sa vérité ; cela oblige seulement à la dire. Aucune source ne rapporte une telle exécution. La secrétaire réelle de Moulin, Laure Diebold, fut arrêtée à Paris trois mois après lui et survécut à la déportationLaure Diebold, alias « Mado », arrêtée à Paris le 24 septembre 1943, déportée, libérée en avril 1945, faite Compagnon de la Libération. Sources : Ordre de la Libération, notice « Laure Diebold », ; Musée de la Résistance en ligne, notice « Laure Mutschler (épouse Diebold) », . La fiction s’installe là où l’archive se tait, et cette place n’a rien d’illégitime : les Allemands n’ont rien consigné des interrogatoires, et presque personne n’a recroisé Moulin ensuiteParaphrase d’Olivier Demangel, entretien, dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 5..
Les sondes de l’intime
On a pu reprocher au film de ne pas raconter grand-chose de l’homme« Cannes 2026 : on a vu Moulin avec Gilles Lellouche, film casse-gueule sur le héros de la Résistance », Écran Large, mai 2026, . Je crois l’inverse : il ne raconte que cela. Que dire des derniers jours d’un homme, sinon qu’il ne veut pas mourir et qu’il veut plus encore ne pas trahir ? Nemes le formule sans détour : Moulin « a peur de parler, il a peur de mourir, il a peur de la souffrance et pourtant il transcende toutes ses craintes »László Nemes, entretien, dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 4..
Pour sonder cette peur, le film invente deux miroirs. La comtesse de Forez, entièrement fictive de l’aveu même de son scénariste, apporte une tendresse incertaine, entre séduction et espionnage. Martin, le jeune codétenu, apporte la fraternité et le soupçon mêlés. Or Moulin était seul dans la cellule 130 de MontlucMémorial national de la prison de Montluc, contribution au dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 51, d’après les Archives départementales du Rhône, 4544 W 2..
Le film transporte même dans cette cellule un témoignage réel : celui de Christian Pineau, appelé à raser un détenu méconnaissable, qu’il découvre avec horreur être MoulinChristian Pineau, La Simple Vérité, 1940-1945, Paris, Julliard, 1960, p. 124, cité dans le dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 52.. Chez Nemes, le barbier devient codétenu et la lame une tentation : Moulin lui demande de lui trancher la gorge, par peur de parler. Le geste renvoie à juin 1940, au préfet de Chartres qui s’était coupé la gorge plutôt que de signer. L’homme convaincu qu’il parlerait n’a pas parlé ; Demangel y voit « un roseau qui plie mais ne rompt pas »Olivier Demangel, entretien, dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 5..
Reste un paradoxe que Melville n’avait pas à affronter. Le Gerbier de L’Armée des ombres était une créature de fiction ; Saul un anonyme dans la machine. Moulin, lui, est le plus monumental des noms. Fragmenter un monument, c’est prendre le risque qu’un autre vienne habiter les fragments. Ce visiteur a un visage, et c’est celui de Barbie.
Le bourreau aux deux mémoires
Un dieu d’emprunt
Lars Eidinger, que j’ai découvert dans l’excellente série Babylon Berlin, est prodigieux. Je crois que ceci peut être un problème. Son Barbie crie et s’emporte assez peu : il observe, devine, met en scène, fait danser ses prisonniers sur une valse. On sort de la salle troublé, presque fasciné, et c’est précisément ce que Nemes disait vouloir éviter : « Ce n’est pas un intellectuel, il est profondément frustré socialement »László Nemes, entretien, dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 5.. Filmstarts a raison de voir à l’écran un psychopathe surdoué, quelque part entre Hannibal Lecter et Hans LandaParaphrase traduite de Christoph Petersen, critique de Moulin, Filmstarts, mai 2026, . Eidinger conçoit son personnage comme « un miroir tendu au spectateur et à moi-même »Lars Eidinger, entretien, dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 7.. Le miroir renvoie surtout l’image d’un génie du mal, et le génie séduit.
Le monologue de la voiture pousse cette logique à son terme. Barbie s’y raconte en divinité du front de l’Est. Il jubile d’avoir jeté au feu les bébés que des mères juives ukrainiennes avaient tendus avant d’être enfermées et brûlées vives, et compare le bruit des enfants qui éclatent à celui des bouchons de champagne.
La scène est difficile, réellement ; elle est aussi sans fondement documentaire. Henry Rousso retrace un Barbie passé par l’Einsatzkommando d’Amsterdam en 1940, puis par la frontière suisse en 1942, sans aucun séjour à l’Est. L’hypothèse d’un passage en URSS ne circule qu’au conditionnel, et rien ne le rattache à un EinsatzgruppeHenry Rousso, « De Klaus Barbie à Klaus Altmann », Chemins de mémoire, ministère des Armées, . L’article « Klaus Barbie » de Wikipédia évoque un envoi en URSS au conditionnel, en précisant qu’il ne figure pas sur ses états de service. Dans des mémoires dactylographiés passés en vente publique, Barbie affirme au contraire que sa demande d’affectation à l’Est fut rejetée (Alexander Autographs, lot « Klaus Barbie, The Butcher of Lyon ») ; la source est intéressée. Sur les villages incendiés avec leurs habitants, notamment Kortelisy (Ukraine, 1942) et Khatyn (Biélorussie, 1943), voir la synthèse « Nazi crimes against children ». Le crime décrit a existé, dans des villages brûlés avec leurs habitants de l’Ukraine à la Biélorussie ; ce n’est pas le sien. La fiction épaissit le monstre, et lui prête au passage la thèse de son réalisateur, pour qui le dignitaire nazi se vivait en dieu sur terreParaphrase traduite de l’entretien de László Nemes, dossier de presse international, Festival de Cannes, mai 2026, .
Le bourreau ne prête pas seulement son charme au film : il lui fournit une partie de son récit. La course de Moulin vers la mort, ces tentatives pour en finir que le film met en scène, reprend une version dont la seule source est allemande. Barbie s’en servait pour se couvrir devant ses chefs. Son propre interprète, posté au pied de l’escalier où Moulin se serait jeté, n’en dit rien ; Bidault rapportait au contraire que Moulin lui avait confié ne pas avoir le courage de recommencerDossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 46 (témoignage de Gottlieb Fuchs) et p. 51-52, d’après les Archives départementales du Rhône, 4544 W 2 (procès-verbal d’audition de Stengritt, 1948), et Jean-Pierre Azéma, Jean Moulin, Paris, Perrin, 2003, p. 504-505.. Le scénariste situe la vérité entre les deux. La nuance est honnête ; elle n’empêche pas l’image de choisir.
À qui appartient Moulin ?
De nombreuses critiques ont attaqué le film, dès sa présentation à Cannes, au printemps dernier. Je l’avais déjà évoqué par ailleurs, dans mon dossier sur les mémoires accompagnant le film dédié à Samuel Paty. Ainsà à gauche la recension publiée par Inter Film, l’organisation du jury œcuménique, note que les idées politiques de Moulin, républicain de gauche, s’effacent devant les scènes de torture. Netzwelt va jusqu’à juger le film incapable de dire pour quoi Moulin s’est battuParaphrases traduites : Inter Film, « Vichy – France during the Second World War », recension de Moulin, Cannes, mai 2026, ; critique de Moulin, Netzwelt, mai 2026, . Le reproche ne tient pas sur du sable. Le Moulin historique fut chef de cabinet de Pierre Cot au ministère de l’Air du Front populaire, et prit part aux livraisons clandestines d’avions à l’Espagne républicaineJean-Marie Guillon, « Moulin Jean (1899-1943) » . Cet homme-là n’existe pas à l’écran.
La lecture inverse a ses propres titres. Nemes voit en Moulin l’incarnation d’« un vrai choc de civilisation entre l’humanisme et l’antihumanisme »László Nemes, entretien, dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 4., et Il Foglio a salué dans le cinéaste un réfractaire au nouveau conformisme cannois« Alieni a Cannes. Due registi difendono Israele e raccontano il martirio di Samuel Paty », Il Foglio, 20 mai 2026, .
Cette lecture rappelle une vérité que l’on a tendance à minorer volontiers. Moulin unifia des hommes qui ne pensaient pas comme lui, rallié à de Gaulle par ce qu’un historien a nommé un « gaullisme de raison et de circonstance »Jean-Marie Guillon, « Moulin Jean (1899-1943) », Encyclopædia Universalis, art. cit.. Et c’est à son contact que le jeune maurrassien Daniel Cordier « devient un homme de gauche »Daniel Cordier, Alias Caracalla, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2011, quatrième de couverture.. Mais elle force à son tour le trait : opposer la civilisation à la barbarie arrache le nazisme à l’histoire qui l’a produit, pour en faire un anti-humanisme sans date.
Je crois que les deux lectures ont raison sur ce qu’elles voient et tort sur ce qu’elles en concluent. Un Moulin dépolitisé n’est pas un Moulin neutre : c’est un Moulin disponible. La Ve République l’avait déjà montré en 1964. L’idée de la panthéonisation, venue des résistants de l’Hérault et relayée par la gauche, fut reprise par les gaullistes, au détriment d’un Brossolette jugé plus subversifDossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 34.. Cannes l’a vérifié en une semaine, entre un média proche de La France insoumise qui sommait Lellouche de désigner le bon rempart et Marine Le Pen qui saluait son refus de répondre« « Je n’ai jamais soutenu… » : Gilles Lellouche prend fermement position après la polémique au Festival de Cannes », Orange Divertissements, mai 2026, . Sur cet épisode, voir Cliociné, « Métastratégie d’une mémoire fracturée », Clio Ciné, 29 mai 2026, . Le vide que Nemes aménage au cœur de son héros, chacun accourt pour le remplir.
La chaudière et le sourire
La fin répond à cette querelle mieux qu’aucune déclaration. Dans le dernier plan avant le montage final, deux hommes chargent la chaudière d’une locomotive ; le charbon brûle en gros plan, puis les portes du foyer claquent. Difficile de ne pas y voir les fours, et le dossier pédagogique propose la même lectureDossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 44.. Deux hommes qui nourrissent un feu, c’est la posture des Sonderkommandos du Fils de Saul : Nemes signe la mort de Moulin avec l’image matricielle de son premier film.
Vient alors le montage des âges, qui répare ce que la performance d’Eidinger avait compromis. Barbie nourrisson, Barbie écolier : au moment de quitter la salle, le monstre redevient un homme ordinaire. Puis sa série continue au-delà de 1943. Elle traverse les décennies où les services américains l’emploient avant de l’aider à gagner la Bolivie, où, sous le nom d’Altmann, il conseille des régimes dictatoriauxHenry Rousso, « De Klaus Barbie à Klaus Altmann », art. cit.. Elle va jusqu’au procès. Et jusqu’au sourire.
Ce sourire a un contenu juridique précis. En 1987, Barbie est condamné pour crimes contre l’humanité : la rafle de l’UGIF, les enfants d’Izieu, le dernier convoi. La mort de Moulin, crime de guerre prescrit, a été écartée dès l’instruction. Le procureur Truche relève lui-même dans son réquisitoire que « les tortures contre les résistants ne sont pas retenues »Réquisitoire de Pierre Truche, extraits d’après Le Monde, 1er juillet 1987, reproduits dans le dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 36.. « Dans la mémoire nationale, Klaus Barbie a revêtu deux visages », écrit RoussoHenry Rousso, « De Klaus Barbie à Klaus Altmann », art. cit. : jusqu’aux années 1970, l’homme qui décapita la Résistance ; ensuite, le rouage de la Solution finale en France. En quelques minutes, le film parcourt exactement ce chemin, de Caluire à la chaudière et de la chaudière au prétoire.
On peut y voir une restitution légitime, puisque Barbie fut bien les deux et que la seule justice rendue en sa présence le fut pour les enfants d’Izieu. On peut également y voir une greffe, qui importe un crime de l’Est non attesté et range la mémoire résistante sous une autre. Je tiens les deux lectures pour vraies à la fois, et c’est ce qui rend cette fin si forte : elle ne célèbre pas une victoire, elle constate une impunité.
Enseigner un silence
Le dossier pédagogique de Parenthèse Cinéma, signé par Alexandre Boza et Maxime Sassier, est solide sur l’histoire de la Résistance et précieux par ses archives, au premier rang desquelles les pages du Mémorial de Montluc. Il laisse pourtant ouverts trois chantiers : l’analyse du film lui-même, la spécialité HGGSP et l’EMC. C’est là que je propose de travailler, et au lycée seulement. Le film est classé tout public avec avertissement, mais la violence, même suggérée en contre-champ, exige une préparation que le collège ne permet sans doute pas.
Juger, se souvenir : le procès comme clé de la fin

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Deux horloges, un seul devoir
Le 19 décembre 1964, Malraux demandait à la « jeunesse de France » de penser à la face informe du dernier jour de Jean Moulin, à ses lèvres qui n’avaient pas parléAndré Malraux, discours prononcé lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, 19 décembre 1964 ; extraits reproduits dans le dossier pédagogique Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026, p. 33-34 ; captation et texte intégral : INA, https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i00013183/hommage-d-andre-malraux-a-jean-moulin-entre-ici. Soixante-deux ans plus tard, un film qui porte son nom s’achève sur un autre visage. Ce déplacement est le vrai sujet de Moulin. Nemes ne retire rien à l’héroïsme ; il en change l’adresse. Il ne demande plus seulement de contempler le martyr : il oblige à regarder ce que l’on a fait de son bourreau, et ce que l’on n’en a pas fait.
C’est pour cela que ce film mérite nos classes. Il rend Barbie dérangeant, empruntant à son récit, inventant là où l’archive se tait et parfois là où elle parle. Mais ses excès mêmes sont des documents. Ils montrent comment une mémoire se fabrique en 2026, avec sa dette envers la Shoah, sa fascination pour le mal et ses silences sur la politique. Un film qui se serait trompé proprement nous aurait moins appris.
Reste ce que nous transmettons. Tant d’élèves passent chaque matin sous ce nom gravé au fronton de leur établissement, et la plupart ignorent qu’il désigne un homme qui avait peur. Leur rendre cette peur, c’est leur rendre le courage, car on ne mesure un silence qu’à la tentation de parler. Leur montrer le sourire de 1987, c’est leur apprendre que la justice n’est pas l’épilogue naturel de l’histoire, mais une conquête tardive, incomplète, toujours à défendre.
Le dernier visage d’un film intitulé Moulin n’est pas celui de Jean Moulin. C’est celui de Klaus Barbie : un vieil homme qui sourit, au bout d’une série d’images qui mène jusqu’au procès de Lyon. Juste avant, le montage a fait défiler côte à côte deux vies saisies à peu près aux mêmes âges : deux nourrissons, deux enfants, deux adolescents, deux hommes faits. Puis l’une des deux séries s’interrompt en 1943. L’autre traverse les années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, et vient sourire au spectateur.
Deux horloges, donc, et une seule phrase pour les tenir ensemble : Moulin meurt à quarante-quatre ans sans avoir parlé ; Barbie sourit à soixante-treize ans sans avoir jamais comparu pour lui. Entre les deux, il y a nous, et le temps qu’il nous reste pour que ce silence-là continue de parler.
Fiche technique
Moulin, László Nemes, France, 2026. Scénario, adaptation et dialogues : Olivier Demangel. Image : Mátyás Erdély (35 mm, Scope anamorphique). Montage : Péter Politzer. Musique originale : Laetitia Pansanel-Garric. Décors : Stéphane Rozenbaum. Costumes : Andrea Flesch. Son : Tamás Zányi. Production : Alain Goldman (Pitchipoï Productions), en coproduction avec Studio TF1, TF1 Films Production et Umedia. Distribution : Studio TF1. Durée : 2 h 14. Tout public avec avertissement. Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes le 17 mai 2026 ; sortie en salles le 28 octobre 2026.
Avec Gilles Lellouche (Jean Moulin), Lars Eidinger (Klaus Barbie), Louise Bourgoin (la comtesse de Forez), Marcin Czarnik (Aubrac), Max Warburton (Alain), Félix Lefebvre (Martin), Hortense de Gromard (Colette), Théo Costa-Marini (Aubry / Thomas), Izabella Caussanel (Mathilde), Pierre Nisse (Moog), Christian Harting (Steingritt).
Dossier pédagogique gratuit : Parenthèse Cinéma, https://www.education.parenthesecinema.com/
Filmographie indicative
Le Fils de Saul (Saul fia), László Nemes, Hongrie, 2015. Sunset (Napszállta), László Nemes, Hongrie, 2018. Orphelin (Árva), László Nemes, Hongrie, Allemagne, France, 2025. L’Armée des ombres, Jean-Pierre Melville, France, 1969. Lucie Aubrac, Claude Berri, France, 1997. Jean Moulin, Yves Boisset, téléfilm en deux parties, France 2, 2002. La Bataille de Gaulle (L’Âge de fer ; J’écris ton nom), Antonin Baudry, France, 2026. Hôtel Terminus : vie et époque de Klaus Barbie, Marcel Ophuls, 1988.
Bibliographie
Sources. Jean Moulin, Premier combat, préface du général de Gaulle, Paris, Éditions de Minuit, 1947. Daniel Cordier, Alias Caracalla, Paris, Gallimard, 2009. Christian Pineau, La Simple Vérité, 1940-1945, Paris, Julliard, 1960. André Malraux, discours du 19 décembre 1964 (INA). Pierre Truche, réquisitoire au procès de Klaus Barbie, extraits publiés par Le Monde, 1er juillet 1987. Moulin, dossier de presse international, Festival de Cannes, mai 2026. Moulin, dossier pédagogique, Parenthèse Cinéma / Studio TF1, 2026.
Histoire de la Résistance et de Jean Moulin. Sébastien Albertelli, Julien Blanc, Laurent Douzou, La Lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance, 1940-1944, Paris, Seuil, 2019. Jean-Pierre Azéma, Jean Moulin. Le politique, le rebelle, le résistant, Paris, Perrin, 2003. Daniel Cordier, Jean Moulin. La République des catacombes, Paris, Gallimard, 1999. Christine Levisse-Touzé, Bénédicte Vergez-Chaignon, Emmanuelle Polack, Thomas Rabino, Laurent Douzou, Jean Moulin, les voies de la liberté, Paris, In Fine éditions d’art, 2023. Bénédicte Vergez-Chaignon, Jean Moulin, l’affranchi, Paris, Flammarion, 2018.
Barbie, justice et mémoire. Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Seuil, 1987. Henry Rousso, « De Klaus Barbie à Klaus Altmann », Chemins de mémoire, ministère des Armées. Archives départementales et métropolitaines du Rhône, Klaus Barbie et son procès pour crime contre l’humanité à Lyon en 1987. Maison d’Izieu, Biographie de Klaus Barbie, 1999.
Focale. Thomas C. Schelling, Arms and Influence, New Haven, Yale University Press, 1966.


