Le film porte son nom, et pourtant Marie-Claire Chevalier n’était pas sur le banc le jour où son affaire est entrée dans l’histoire. Parce qu’elle était mineure, la justice l’a jugée à part : le 11 octobre 1972, elle comparaît seule devant le tribunal pour enfants de Bobigny, à huis clos, et repart relaxée. L’audience que la mémoire a retenue sous le nom de « procès de Bobigny » se tient le 8 novembre, au tribunal correctionnel, et ce sont quatre femmes majeures qui y répondent : sa mère, celle qui a pratiqué l’intervention et deux collègues qui les ont mises en relation. Ce jour-là, la salle retenue ne suffit pas à contenir le public.Ministère de la Justice, « Le procès de Bobigny » ; Actu-Juridique, « Le tribunal de Bobigny a 50 ans ».
Ce décalage n’est pas une coquetterie d’historien. Il condense tout ce qui s’est joué entre ces deux dates : une affaire privée, jugée porte close, devenue une cause publique jugée sous le regard du pays. L’Affaire Marie-Claire, que Lauriane Escaffre et Yvo Muller ont présenté en séance spéciale à Cannes et qui sort en salles le 4 novembre, reprend ce passage à son compte, avec les libertés que s’accorde toute fiction. Il faut donc séparer trois choses que le titre réunit sous un même nom : l’affaire, le procès et le récit. C’est à cette condition que le film peut entrer en classe, accompagné du dossier pédagogique conçu pour lui par nos partenaires de Zéro de Conduite.
D’un dossier ordinaire à un procès choisi
Rien, au départ, ne destinait ce dossier à l’histoire. À l’automne 1971, Marie-Claire Chevalier, lycéenne de seize ans, est violée par un garçon de son lycée ; enceinte, elle obtient l’aide de sa mère, Michèle, employée à la RATP qui élève seule ses trois filles, pour avorter clandestinement. L’affaire éclate parce que le violeur, interpellé pour un vol de voitures, dénonce l’avortement afin d’obtenir la clémence des policiers.Synthèse de l’ouvrage Le Procès de Bobigny. La cause des femmes (La Martinière) ; Catherine Valenti, entretien, dossier pédagogique du film, p. 13. Le texte qui s’applique alors est l’article 317 du Code pénal de 1810, dont les poursuites relèvent du tribunal correctionnel depuis 1923, par la volonté de natalistes qui jugeaient les jurys d’assises trop indulgents ; l’historienne Catherine Valenti évalue à environ 4 500 par an les procès pour avortement jusqu’à la loi Veil.Catherine Valenti, entretien, dossier pédagogique du film, p. 11-12. Le cas Chevalier est donc banal, et c’est précisément ce qui le rend redoutable : il montre une loi qui ne frappe que celles qui n’ont ni l’argent d’une clinique à l’étranger ni les relations d’un médecin discret.
Ce qui le rend exceptionnel tient à une décision. Michèle Chevalier, qui avait lu le livre consacré à Djamila Boupacha, se tourne vers Gisèle Halimi, signataire du Manifeste des 343 en avril 1971 et fondatrice, la même année, de l’association Choisir aux côtés de Simone de Beauvoir. L’avocate demande aux prévenues de ne pas s’excuser et de faire juger la loi plutôt qu’elles-mêmes. Le 8 novembre, elle appelle à la barre des témoins qui ne savent rien du dossier mais tout de la question : les prix Nobel Jacques Monod et François Jacob, Simone de Beauvoir, Michel Rocard, les actrices Delphine Seyrig et Françoise Fabian, la présidente du Planning familial Simone Iff, et le professeur Paul Milliez, médecin catholique.Liste concordante dans plusieurs sources secondaires. Référence définitive : Choisir la cause des femmes, Avortement, une loi en procès. L’affaire de Bobigny, préface de Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, 1973.
Le jugement, rendu le 22 novembre, est plus nuancé que la légende. Les deux collègues, Lucette Duboucheix et Renée Sausset, sont relaxées ; Michèle Chevalier écope de 500 francs d’amende avec sursis ; Micheline Bambuck, qui a pratiqué l’avortement, d’un an de prison avec sursis.Ministère de la Justice, « Le procès de Bobigny ». La date du délibéré, le 22 novembre 1972, est donnée par des sources concordantes. Le parquet fait appel, mais ne fera jamais venir l’affaire à l’audience et laissera courir la prescription.Ministère de la Justice, ibid. La victoire est politique avant d’être judiciaire : quand le ministère public renonce à défendre une loi jusqu’au bout, cette loi a perdu son autorité.
Reste à la remplacer, et le chemin est moins droit qu’on ne le raconte. Un projet du gouvernement Messmer, limité à un élargissement de l’avortement thérapeutique, s’enlise à l’Assemblée à la fin de 1973.Assemblée nationale, dossier législatif de la loi du 17 janvier 1975 ; Fondation Jean-Jaurès, « La loi Veil. Retour sur un compromis ». Il faut la mort de Georges Pompidou et l’élection de Valéry Giscard d’Estaing pour que Simone Veil porte un nouveau texte, adopté par 284 voix contre 189 et promulgué le 17 janvier 1975.Le Quotidien du médecin, « La femme d’une loi et d’un ministère ». C’est une loi de compromis, votée pour cinq ans, qui dépénalise l’interruption de grossesse jusqu’à dix semaines sans en faire un droit.Éduscol, ressource d’accompagnement du programme d’histoire de Terminale, Thème 3, septembre 2021. Bobigny n’a pas écrit la loi Veil ; il a rendu l’ancienne indéfendable.
Une fiction qui avoue ses libertés
Les cinéastes ne cachent rien de leur méthode, et c’est ce qui rend le film précieux pour la classe. Lauriane Escaffre et Yvo Muller disent avoir travaillé à partir de la retranscription du procès, jusqu’à reprendre la plaidoirie de Halimi « au mot près », puis avoir construit leur récit en allers-retours, comme un thriller dont le spectateur connaîtrait déjà l’issue.Lauriane Escaffre et Yvo Muller, entretien, dossier pédagogique du film, p. 8. Ils ont tourné dans les bâtiments mêmes où s’est tenue l’audience, conservés pour leur valeur historique. Ils reconnaissent aussi avoir inventé : Colette, l’assistante de l’avocate, est un personnage de fiction, et la scène où Halimi fait publier une photographie de Marie-Claire contre son gré transpose une anecdote rapportée par sa petite-fille.Ibid., p. 10. Catherine Valenti relève de son côté que le film situe à l’intérieur de Choisir des débats qui opposaient en réalité Choisir au MLF, sur la présence d’hommes à la barre ou le recours aux célébrités, et qu’il confie à la mère de Halimi la voix des résistances d’une partie du pays.Catherine Valenti, entretien, dossier pédagogique du film, p. 13-14.
Ces écarts ne sont pas des fautes à souligner au crayon rouge. Ils sont la matière même d’un travail d’historien en classe. Le dossier pédagogique a l’honnêteté de les signaler d’emblée, en rappelant qu’il y eut deux procès et quatre prévenues majeures ; il suffit de prolonger ce geste. On peut confronter le banc des prévenues tel que le compose un photogramme reproduit dans le dossier à la plaidoirie qu’il publie, où Halimi oppose quatre femmes à quatre hommes, et demander aux élèves ce que la fiction gagne, et ce que l’histoire perd, à faire asseoir Marie-Claire auprès de sa mère. On peut ensuite mettre cette plaidoirie en regard du discours de Simone Veil du 26 novembre 1974, comme le dossier y invite, pour mesurer la distance entre la tribune d’une avocate et la prudence d’une ministre. L’entretien avec Catherine Valenti, pièce maîtresse de l’ensemble, donne à l’enseignant le contexte qui permet ces comparaisons sans perdre pied.
Un film qui avoue ses libertés apprend aux élèves à lire toutes les autres.
Des programmes qui l’attendaient
La Terminale est le niveau naturel de ce film, et le programme d’histoire le dit presque en toutes lettres. Le chapitre consacré au tournant social, politique et culturel que connaît la France de 1974 à 1988 invite à mettre en avant l’évolution de la place et des droits des femmes, et son premier point de passage est la légalisation de l’IVG en 1975.Programme d’histoire-géographie de Terminale générale, BO spécial n° 8 du 25 juillet 2019, Thème 3, chapitre 2. La ressource d’accompagnement d’Éduscol va plus loin : elle cite le procès de Bobigny parmi les jalons du combat, nomme Gisèle Halimi et suggère de travailler sur des sources audiovisuelles.Éduscol, ressource d’accompagnement, Terminale, Thème 3, septembre 2021. Le film n’illustre pas le chapitre, il en raconte la genèse, et cette position est à mon sens idéale pour faire comprendre qu’une loi naît d’un faisceau de pressions et non d’un seul coup d’éclat.
L’enseignement moral et civique offre une seconde entrée, plus neuve. Depuis cette rentrée, la Terminale suit le programme de 2024, intitulé « La vie démocratique : débat, délibération et prise de décision ».Arrêté du 29 mai 2024, BO n° 24 du 13 juin 2024, applicable en Terminale à la rentrée 2026. Bobigny en éclaire presque chaque notion : le rôle de la société civile organisée, dont Choisir et le Planning familial sont des cas d’école, le poids de l’opinion publique et des médias, l’écart entre légalité et légitimité que le livret d’accompagnement invite à interroger.Éduscol, livret d’accompagnement du programme d’EMC, Terminale, 2026. Ce même livret propose de travailler sur le débat relatif à la fin de vie : mettre 1974 en regard d’aujourd’hui, c’est montrer comment une démocratie délibère sur l’intime à cinquante ans de distance.
En Troisième, le chapitre sur les femmes et les hommes dans la société des années 1950 aux années 1980 accueille sans peine une séance, à condition d’en adapter l’exigence.Programme du cycle 4, BO n° 31 du 30 juillet 2020, Troisième, Thème 3. À tous les niveaux, la vigilance s’impose : le film évoque un viol et un avortement clandestin, et le dossier a la sagesse de consacrer une page entière aux ressources d’écoute et d’aide pour les élèves.
Reste l’argument pratique, qui n’est pas le moindre. Le film est proposé en séances scolaires à la demande dans toutes les salles pendant toute l’année 2026-2027, y compris après sa sortie de l’affiche, et ces séances sont finançables par le pass Culture via Adage.Dossier pédagogique du film, p. 3. Nul besoin de bousculer une progression : on peut attendre que le chapitre arrive.
Pour l’enseignant : quelques précisions d’usage
Au moment de construire une séance, quelques repères évitent aux élèves de recopier des approximations courantes, dans la presse comme dans les manuels.
Il y eut deux audiences : le 11 octobre 1972, Marie-Claire Chevalier, mineure, est jugée à huis clos par le tribunal pour enfants de Bobigny et relaxée le jour même ; le 8 novembre, les quatre prévenues majeures comparaissent devant le tribunal correctionnel, qui rend son jugement le 22 novembre.
Le texte qui réprime l’avortement est l’article 317 du Code pénal de 1810 ; la loi du 31 juillet 1920 réprime, elle, la provocation à l’avortement ainsi que la propagande anticonceptionnelle et contre la natalité.
Devant un tribunal correctionnel, on parle de relaxe, l’acquittement relevant de la cour d’assises.
Simone Veil présente son projet de loi à l’Assemblée nationale le 26 novembre 1974.
La révision constitutionnelle du 8 mars 2024 inscrit une « liberté garantie » de recourir à l’IVG, et non un droit formulé comme tel.
La formule « la honte doit changer de camp » circule avec des attributions contradictoires : mieux vaut ne pas la présenter comme prononcée à Bobigny.
Agrandir la salle
Le 8 novembre 1972, la salle était trop petite. Ce n’était pas un incident d’intendance, c’était le signe que l’affaire avait changé de nature : des femmes que l’on comptait juger dans l’indifférence avaient obtenu que le pays tout entier écoute. Il faut s’en souvenir au moment d’emmener une classe au cinéma, car le courage dont il est question n’est pas d’abord celui d’une avocate devenue icône. C’est celui d’une employée de la RATP, de deux de ses collègues et de la femme qui avait pratiqué l’intervention, qui ont accepté de se tenir debout sous les regards, et celui d’une adolescente qui n’avait jamais demandé à devenir un symbole.
Le film leur rend un visage, le dossier fournit des outils ; reste le travail que ni l’un ni l’autre ne peut accomplir à notre place, celui de démêler avec nos élèves l’histoire et le récit. À Bobigny, une salle d’audience est devenue une salle publique ; il nous revient d’en faire une salle de classe.
Fiche du film
L’Affaire Marie-Claire, France, 2026, 1 h 42. Écrit et réalisé par Lauriane Escaffre et Yvo Muller. Avec Charlotte Gainsbourg (Gisèle Halimi), Cécile de France (Michèle Chevalier), Saül Benchetrit (Marie-Claire Chevalier), Grégory Gadebois (Claude Faux), Sarah Suco (Lucette Duboucheix), Florence Loiret Caille (Micheline Bambuck), Farida Ouchani (Fritna). Image : Jean-François Hensgens. Décors : Stéphane Taillasson. Montage : Valérie Deseine. Musique : Philippe Rombi. Production : Quad, en coproduction avec Gaumont et France 3 Cinéma. Distribution : Gaumont. Sélection officielle, Festival de Cannes 2026, Séances spéciales. Sortie en salles : 4 novembre 2026.
Dossier pédagogique rédigé par Henri Simonneau et Vital Philippot pour Zérodeconduite, en partenariat avec Gaumont Distribution.
Dossier pédagogique à retrouver chez nos partenaires de Zéro de Conduite
Bibliographie
Choisir la cause des femmes, Avortement, une loi en procès. L’affaire de Bobigny, préface de Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, 1973.
Halimi Gisèle, Plaidoirie pour l’avortement, Paris, Gallimard, 2023.
Le Naour Jean-Yves et Valenti Catherine, Histoire de l’avortement, XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 2003.
Pavard Bibia, Rochefort Florence et Zancarini-Fournel Michelle, Les lois Veil. Contraception 1974, IVG 1975, Paris, Armand Colin, 2012.
Valenti Catherine, Bobigny, le procès de l’avortement, Paris, Larousse, 2010.
Valenti Catherine, Le procès de la liberté. Gisèle Halimi à Bobigny, Paris, Eyrolles, 2026.


