Il y a quelque chose de presque provocateur à ouvrir un film réputé classique par une démolition. Avant Valjean, avant Javert, avant le premier chandelier, Fred Cavayé pose à l’écran une phrase qui n’appartient pas aux Misérables : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches ». Gwynplaine la murmure dans L’Homme qui rit, sept ans après la parution du grand romanVictor Hugo, L’Homme qui rit, 1869, deuxième partie, livre II (chapitre IX). Puis vient la Bastille, qu’on démonte pierre à pierre, et un jeune ouvrier qui ne gagnera pas assez pour payer son pain. Le paradoxe est posé dès les premières minutes. La superproduction de l’automne, que j’ai vue en avant-première dimanche dernier et que je recommanderai sans hésiter à mes élèves, mes collègues et amis, est un film de facture sage, parfois scolaire, ce qui n’est pas péjoratif. Il commence pourtant par une thèse. Elle tient en une ligne : on a rasé la Bastille, pas la misère.

J’ai aimé ce film, passé un vrai bon moment. C’est un spectacle, et un film populaire au meilleur sens du terme, de ceux qui remplissent une salle sans jamais prendre le public de haut. La musique y est omniprésente, parfois au point de souligner ce que l’image disait déjà, mais l’élan ne retombe pas, et la distribution finit par emporter la mise. Tahar Rahim compose un Javert de granit fêlé, Vincent Lindon un Valjean taillé dans le bloc. Camille Cottin et Benjamin Lavernhe font des Thénardier dont on se délecte sans remords. Vassili Schneider a soufflé lui-même au costumier l’idée d’un Marius aux lignes amples et déstructurées, pour dire sa liberté de penséeLes Misérables, dossier pédagogique, Parenthèse Cinéma / StudioCanal, 2026, p. 18 (entretien avec Pierre-Jean Larroque).. Quelques mois plus tôt, son frère Niels portait le képi de Leclerc dans La Bataille de Gaulle d’Antonin BaudryLa Bataille de Gaulle : L’âge de fer, Antonin Baudry, sorti le 3 juin 2026. Niels Schneider y tient le rôle de Leclerc, selon la fiche du Festival de Cannes 2026.. 2026 aura été l’année où les frères Schneider se sont partagé les grandes fresques du patrimoine national, l’un sur la barricade de 1832, l’autre dans la France libre. Mais un film populaire n’est jamais innocent de ce qu’il dépose : près de trois heures de fresque fabriquent, chez ceux qui les regardent, une image du XIXe siècle, de la police, de la révolte et de la faim. C’est cette image que je voudrais suivre en tirant un seul fil, celui de la pierre. Il y a celle qu’on arrache aux murs de la forteresse en ouverture et celle qu’on empile sur la barricade de 1832. Entre les deux, il y a le pain. Et il y a un contexte ; le nôtre, celui des troubles sociaux actuels.

 

 

Le chantier de la Bastille, ou la Révolution sans le pain

Chez Hugo, l’épisode qui conduit Jean Valjean au bagne ne se déroule pas à Paris, mais à Faverolles, en Brie. Émondeur, il se retrouve sans travail au cours d’un hiver rude ; sa sœur est veuve et élève sept enfants. Un dimanche soir, il brise d’un coup de poing la grille et la vitre de la boutique du boulanger Maubert Isabeau et vole un pain. Le récit situe l’affaire en 1795 : traduit devant les tribunaux « pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée », Valjean est condamné à cinq ans de galères.Victor Hugo, Les Misérables, 1862, première partie, livre II, chapitre 6, « Jean Valjean ». Le chef d’accusation est paraphrasé.. Cavayé arrache le personnage à son village et le jette dans la capitale, en 1796, sur le chantier de démolition de la Bastille. L’historien sursaute (j’ai eu un gros doute sur le moment pour tout dire), car en 1796 la Bastille a disparu depuis longtemps. Le chantier s’ouvre le soir même du 14 juillet 1789 : l’entrepreneur Pierre-François Palloy envoie, sans aucune autorisation de la municipalité, des centaines de ses ouvriers sur la forteresse encore fumanteHéloïse Bocher, « Prendre la parole en révolution. Le cas Palloy, démolisseur de la Bastille », Annales historiques de la Révolution française, n° 376, avril-juin 2014, p. 81-106, ici p. 89.. Le Comité permanent de l’Hôtel de Ville entérine le fait accompli dès le 16 juillet et le prie de « continuer la démolition par lui commencée »Ibid., p. 89-90, citant l’arrêté du Comité permanent du 16 juillet 1789 (BnF, NAF 2811, f° 23).. Près de mille hommes y travaillent chaque jour pendant presque deux ans, jusqu’à la dernière paie du 7 mai 1791Ibid., p. 85 et 90.. L’ouvrier mal payé du film a donc bien existé, par centaines, mais en 1789, pas en 1796. Mais il faut résister au réflexe du correcteur. La date n’est pas une erreur à barrer en rouge, c’est un montage à lire. En faisant coïncider la démolition du symbole et la faim qui persiste, le film télescope deux temps pour n’en garder qu’un sens : la Révolution a abattu la prison du roi, elle n’a pas rempli l’assiette de ceux qui en portaient les pierres.

Le dossier pédagogique initié par nos partenaire Parenthèse Cinéma qui accompagne la sortie ne s’y trompe pas : il y voit la mise en scène de l’incapacité de la Révolution à changer la société et des désillusions des misérablesDossier pédagogique, op. cit., p. 50.. J’irais même plus loin. La Bastille est la pierre fondatrice du récit national, le lieu dont chaque 14 juillet rejoue la chute. Le film en fait un décor patrimonial dressé contre le peuple même qu’il est censé célébrer. L’ouvrier qui démonte la forteresse de l’arbitraire finira au bagne de Toulon, autre forteresse, que nul ne démolira pour lui. Un tailleur de pierre du chantier, nommé Dax, eut le premier l’idée de sculpter une petite Bastille dans les décombres ; Palloy en fit une maquette pour chaque département, « D’une Bastille j’en ai fait 83 », écrit-ilHéloïse Bocher, art. cit., p. 94-95.. La pierre de la prison devint relique de la Nation, et c’est un ouvrier qui en eut l’idée.

Le vol lui-même change de nature. Le scénario, reproduit dans le dossier, décrit une rue commerçante, une ardoise affichant cinq sous devant un pain, trois pièces au creux d’une main qui n’y suffisent pas. Puis un geste à l’étal, en plein jour, pendant que le boulanger chasse des enfants affamés venus voler la gamelle de son chienDossier pédagogique, op. cit., p. 43-44.. La poursuite qui suit appartient au film d’action, mais le geste initial appartient à la thèse. En supprimant l’effraction nocturne, Cavayé supprime la circonstance aggravante qui, chez Hugo, rendait la peine juridiquement explicable. Il ne reste que la faim face au code. Le roman disait que la société punit le pauvre plus durement que le riche. Le film dit qu’elle punit la pauvreté elle-même. Sur ce point précis, l’adaptation est à mon sens plus hugolienne que Hugo : elle fait de son slogan, cinq ans de bagne pour un pain, elle matérialise. C’est exactement ainsi qu’une fiction configure la mémoire de ceux qui la regardent. Le spectateur ne retiendra pas une vitre brisée à Faverolles. Mais il retiendra une main tendue vers un pain à Paris, à l’ombre d’une Bastille en ruine.

Le film est donc clairement encadré par deux phrases de Hugo qui ne disent pas la même chose. À l’ouverture, l’accusation de 1869, celle de l’exilé qui oppose le paradis des riches à l’enfer des pauvres. À la clôture, la préface de 1862 : « Tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ». Cavayé dit l’avoir placée là comme un passage de relais au prochain cinéaste qui s’attellera à l’œuvreVictor Hugo, Les Misérables, préface, Hauteville-House, 1862. Pour le choix de Fred Cavayé : dossier pédagogique, op. cit., p. 8.. Entre la colère et le relais, il y a trois heures de récit. Il y a aussi un pari implicite, que la misère de 1796 parle encore à celle de 2026. Les pierres de la Bastille sont tombées depuis longtemps, mais la phrase d’ouverture n’a pas pris une ride, et c’est précisément ce qui inquiète.

 

Javert, ou l’ordre comme exil de soi

Le Javert de nos mémoires est une statue. Les adaptations l’ont figé en homme de la Loi majuscule, fils de l’institution, sans autre passé que son uniforme. Cavayé a relu Hugo et y a trouvé une fêlure que le cinéma avait laissée dans l’ombre : Javert est né en prison, d’une tireuse de cartes et d’un galérien. Le cinéaste en tire la clé du personnage : « ce qu’il déteste et combat est ce qui le renvoie à lui-même »Dossier pédagogique, op. cit., p. 6 (entretien avec Fred Cavayé).. Le policier ne poursuit pas seulement un forçat évadé, il poursuit sa propre origine. L’ordre qu’il sert n’est pas une vocation, c’est un exil. Il s’est rangé du côté du mur pour ne plus jamais être de ceux qu’on enferme derrière.

Tahar Rahim a construit ce rôle à rebours, en partant de la fin. Il dit n’avoir pas cru au suicide d’un homme qui comprend soudain qu’il s’est trompé. Il fallait une explication, et l’équipe a pris une petite graine présente dans le livre pour la faire pousserBen Croll, « Tahar Rahim Dives Into Les Misérables With a Fugitive-Tinged New Take on Javert and His “Face-Off” With Valjean », Variety, 4 décembre 2025, entretien réalisé au Festival international du film de Marrakech. Propos traduits de l’anglais et paraphrasés. en planFabien Lemercier, Cineuropa, art. cit., évoquant un Javert renié par sa mère pendant son enfance dans la misère (paraphrase).. Le résultat est le meilleur moment d’acteur du film selon moi. Le jeu de Rahim est tout en retenue, sa mâchoire semble verrouiller une enfance entière dans l’ombre d’une mère terrible, et chaque face-à-face avec Lindon devient le duel de deux hommes sortis du même trou, dont l’un a choisi la grâce et l’autre le règlement. Le costume dit la même chose. Le chef costumier avait d’abord habillé Javert de fracs de chef d’orchestre, mais Cavayé le voyait en cow-boy : on lui a donné une redingote plus dureDossier pédagogique, op. cit., p. 19 (entretien avec Pierre-Jean Larroque).. Le modèle avoué est celui du Fugitif, la traque obstinée d’un homme de loi derrière un innocent présumé coupableBrigitte Baronnet, « Après Monte-Cristo, cette nouvelle adaptation ciné d’un grand classique français va être abordée de façon inattendue et moderne », AlloCiné, 13 mai 2025, reprenant un entretien accordé à Deadline.. Le Javert de 2026 est un marshal du western, avec son étoile et sa solitude.

Chez Hugo, la chute de Javert est en quelque sorte une catastrophe métaphysique : la Loi chère à Michael John Moorcock, dans un autre genre il est vrai, rencontre la grâce et ne s’en relève pas. En lui donnant une enfance et une blessure, le film rend le personnage compréhensible, donc moins scandaleux. Ce qui était un vertige politique, l’ordre qui découvre qu’il peut être injuste, devient une trajectoire de traumatisme. C’est le pli du temps. Notre époque explique ses monstres par leurs plaies, quand Hugo les jetait face à l’abîme d’une idée. Les deux lectures se défendent, mais elles ne déposent pas la même chose chez le spectateur. L’une fait plaindre l’homme, l’autre faisait trembler l’institution.

L’institution revient pourtant par une réplique, la plus forte du film. C’est Valjean qui la prononce : « À trop vouloir l’ordre, on engendre le chaos ». Cavayé raconte avoir visualisé Javert méditant cette phrase devant la baie vitrée du Café Musain, debout comme devant Guernica. L’équipe, depuis, appelle la séquence ainsiDossier pédagogique, op. cit., p. 9.. Le choix du tableau ne doit rien au hasard. Picasso peint en 1937 la violence qui s’abat sur des civils au nom d’un ordre, et le policier de 1832 se retrouve placé devant l’image anticipée de ce que son métier peut produire. Le dossier pédagogique formule la même intuition en historien : Javert y incarne une logique de surveillance permanente et de suspicion envers les classes populaires, plus que telle ou telle institution précise de la RestaurationDossier pédagogique, op. cit., p. 52 (Alexandre Boza).. Vincent Lindon la formule en acteur. Javert incarne la loi rigide, Valjean la justice humaine, et plus le premier se montre inhumain, plus il offre au second de quoi devenir meilleurDossier pédagogique, op. cit., p. 12 (entretien avec Vincent Lindon, paraphrase).. L’ordre fabrique ainsi le désordre qu’il prétend combattre, et Javert fabrique le saint qu’il poursuit.

Reste le dernier plan de cette trajectoire, que le roman avait déjà écrit : l’homme qui s’était fait mur pour ne pas redevenir pierre de bagne finit dans la Seine. Le film lui a donné une enfance pour expliquer cette chute. Il n’a pas eu besoin de lui donner une époque, la nôtre s’en charge.

 

Une barricade sans Lamarque

La barricade est le point d’orgue revendiqué du film, largment mis en avant dans la bande annonce, et elle tient sa promesse de cinéma. Des figurants à foison, la pierre du pavé arrachée et empilée, les shakos qui montent à l’assaut : on y est, et c’est voulu. Mais on y est sans savoir pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre. En juin 1832, l’étincelle a un nom. Le général Lamarque, figure populaire et critique du régime, meurt du choléra le 1er juin, et ce sont ses funérailles, le 5, que les républicains choisissent pour se souleverThomas Bouchet, Le Roi et les barricades. Une histoire des 5 et 6 juin 1832, Paris, Seli Arslan, 2000.. Le film ne montre ni le cortège, ni l’épidémie qui ravage alors Paris. Il garde la composition sociale de l’émeute, assez fidèle à ce que l’on sait des sociétés républicaines, des étudiants, des artisans et des ouvriers qui tiennent les rues jusqu’au cloître Saint-MerriEncyclopædia Universalis, article « Saint-Merri, rue du Cloître- (juin 1832) ».. Il retire en revanche la date politique. La barricade de Cavayé est un peuple face à un pouvoir, sans régime nommé ni cause datée.

Un détail le confirme : le tricolore qui flotte sur la barricade. Depuis 1830, c’est le drapeau de la monarchie de Juillet, donc celui du camp que les insurgés combattent. Le film plaque clairement à mon sens sur 1832 l’iconographie de 1830, celle de La Liberté guidant le peuple. Gavroche suit la même pente. Chez Hugo, il meurt en ramassant des cartouches sous le feu, et il chante, ironie à la bouche jusqu’à la dernière balleVictor Hugo, Les Misérables, cinquième partie, livre I, chapitre 15, « Gavroche dehors ».. Chez Cavayé, il ramène deux fusils pris sur des soldats morts et tombe en silence. Ludovic Fort l’a noté avec justesse dans le dossier : ses discours absents, sa mort porte moins le message politique de HugoDossier pédagogique, op. cit., p. 21 (Ludovic Fort).. L’enfant gouailleur devient un enfant-soldat.

C’est ici que le film se laisse tirer à hue et à dia, et il faut donner à chaque lecture sa meilleure force.

La lecture de gauche voit dans ces trois heures une charge contre l’ordre établi. L’épigraphe accuse les riches, le vol sans effraction accuse le code, la réplique sur l’ordre qui engendre le chaos résonne dans une France où le maintien de l’ordre est devenu un objet de controverse publique. Sur tout cela, elle a raison. Elle force pourtant le trait si elle fait du film une œuvre révolutionnaire. La Bastille tombe pour rien, la barricade est écrasée, et rien dans le récit ne promet que la prochaine fera mieux.

La lecture de droite s’appuie précisément sur cet échec. Le film se méfie de la révolution : il en montre le coût en vies, enfants compris, et place le salut ailleurs, dans la charité de Myriel, la parole tenue à Fantine, l’amour paternel d’un homme seul. Les chandeliers que Cosette replace sur sa cheminée à la fin bouclent le récit sur une rédemption privée, pas sur une conquête collectiveDossier pédagogique, op. cit., p. 21 (Ludovic Fort).. Elle a raison sur ce point. Elle force pourtant le trait si elle y lit une apologie de l’ordre, car aucun film qui s’ouvre sur l’enfer des pauvres fabriquant le paradis des riches ne rassure les possédants.

Le film tient donc les deux à la fois : la colère est sociale, le salut est individuel. C’est l’héritage exact de Hugo, qui croyait au progrès et à la charité plus qu’au fusil. Le cinéma, toutefois, simplifie ce que le roman nuançait. En effaçant Lamarque, le choléra et le drapeau rouge de la révolteSur le drapeau rouge portant l’inscription « La Liberté ou la Mort », levé lors des funérailles de Lamarque le 5 juin 1832 : notice « June Rebellion », Wikipedia (version anglaise), et ses sources. Pour l’événement, voir Thomas Bouchet, op. cit., Cavayé rend sa barricade disponible pour tous les présents. Chaque spectateur y voit la colère qu’il apporte avec lui. Une barricade sans date est une barricade de toutes les dates. C’est sa faiblesse d’historien et sa force de fiction. Et c’est bien ce qui compte au cinéma, non ?

 

Le dossier donne le roman, la classe rend la date

Un mot d’abord pour les Thénardier, parce que le plaisir compte aussi. Cavayé a inversé le couple de Hugo : la femme y devient la tête pensante, le mari un roublard en adoration qui mène la famille à la catastrophe dès qu’il prend l’initiativeDossier pédagogique, op. cit., p. 7.. Le costumier a glissé dans chaque tenue de Camille Cottin un élément masculin pour lui donner du poids. Benjamin Lavernhe porte un gilet de cuir chapardé qu’il garde pour lui par coquetterieDossier pédagogique, op. cit., p. 19.. Les détrousseurs de Waterloo deviennent un duo de comédie noire. On rit, puis on se souvient que leur fille meurt sur la barricade. C’est le meilleur numéro d’équilibre du film.

 

 

Le dossier pédagogique de soixante et une pages qui accompagne la sortie mérite qu’on s’y arrête, car il assume un choix clair : entrer par le roman. Le film est d’abord l’adaptation d’une œuvre romanesque, et le dossier en tire les conséquences avec cohérence. Sa première richesse tient dans ses entretiens. Le réalisateur, les producteurs, Vincent Lindon, le chef décorateur et le costumier y livrent leurs intentions avec une précision rare. Pour un enseignant, c’est une mine : on peut confronter ce que l’équipe dit vouloir faire et ce que l’écran produit réellement. Sa deuxième richesse est un extrait du scénario, celui du vol du pain, accompagné de questions sur le point de vue et la place de la caméraDossier pédagogique, op. cit., p. 43-44.. Il permet de travailler en une heure tout ce qui sépare le texte de l’image. La note de Ludovic Fort, enfin, ose une réserve sur Gavroche, ce qui invite les élèves à juger plutôt qu’à admirerDossier pédagogique, op. cit., p. 21..

La partie historique d’Alexandre Boza a la sobriété d’une première porte. Elle pose d’emblée le bon garde-fou : le roman de 1862 reconstruit et généralise la première moitié du siècle à des fins de démonstration, et ne peut être lu comme une source directeDossier pédagogique, op. cit., p. 52.. Elle donne aussi le chiffre qui éclaire tout le reste. Avec un cens de 300 francs, la Chambre est élue par moins de 100 000 électeurs pour environ trente millions de Français, si bien que les misérables n’ont aucune prise sur les lois qui organisent leur misèreDossier pédagogique, op. cit., p. 52.. L’extrait de Villermé sur la vulnérabilité des familles ouvrières, où il suffit d’un enfant de plus ou d’une maladie pour basculer, vaut à lui seul une séanceDossier pédagogique, op. cit., p. 55, citant Louis-René Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, 1840, t. 2, p. 13 et 17..

Le professeur d’histoire peut alors prolonger là où le dossier s’arrête, à 1830, pour rendre à la barricade sa date. Le chapitre de Première consacré à l’Europe entre restauration et révolution s’y prête idéalement. On y raconte Lamarque, le choléra et le drapeau rouge levé aux funérailles. Puis on rapproche le photogramme de la page 57 et « La Liberté guidant le peuple » de la page 56 pour poser une question simple : à qui appartient le tricolore en 1832 ? Les élèves découvrent qu’un symbole peut changer de camp en deux ans. Ils découvrent aussi que le cinéma préfère l’image de 1830 à la vérité de 1832.

 

 

On peut ensuite donner la parole aux combattants. La lettre de Charles Jeanne est un récit de barricade à hauteur d’insurgé, où les sens et les gestes du combat sont restitués de l’intérieurCharles Jeanne, Sur la barricade Saint-Merry, 5-6 juin 1832, présenté et commenté par Thomas Bouchet, Paris, Vendémiaire, 2011. Voir aussi la recension « La barricade à hauteur d’insurgé », La Vie des idées, 16 avril 2012.. Placée face au roman, et face à L’Histoire de dix ans de Louis Blanc dont Hugo s’est servi, elle permet de distinguer le témoignage, l’histoire et la fictionLouis Blanc, Histoire de dix ans, 1830-1840. Sur l’emprunt de Hugo à Louis Blanc, voir la recension de l’édition Bouchet dans Nineteenth-Century French Studies, selon laquelle Les Misérables reprend un décalage d’horaires directement venu de Blanc.. On peut enfin dresser une frise des barricades, de 1830 à la Commune, que le dossier amorce lui-même avec sa photographie de Ménilmontant en 1871Dossier pédagogique, op. cit., p. 33.. Les adaptations peuvent rejoindre cette frise, de Le Chanois à Ladj Ly. Chaque époque se fabrique ses misérables, et chaque film dit son présent autant que le passé qu’il raconte.

 

Ce que nous ferons de ces pierres

Je recommanderai ce film, et sans la moindre réserve polie, parce que ses facilités mêmes sont des portes. Sa date impossible oblige à chercher la vraie. Son drapeau déplacé oblige à demander à qui appartient un symbole. Son Javert trop expliqué oblige à relire celui de Hugo, qui ne l’était pas. Un film parfait se contemple, un film comme celui-ci se travaille. Ce n’est pas un compliment par défaut, c’est la définition même d’un bon objet d’histoire au lycée.

Le pari de Cavayé est aussi le nôtre. Il a placé en dernier plan la phrase de Hugo comme un relais tendu au prochain cinéaste. Nous autres enseignants recevons ce relais les premiers, bien avant qu’un autre réalisateur ne s’en saisisse. Certains de nos élèves savent ce que coûte le quotidien, de manger, d’autres ne le sauront jamais. Tous verront cependant la même barricade sans date. À nous de leur rendre les dates, les causes et les drapeaux, sans leur confisquer l’émotion qui les aura fait entrer dans la salle. Les pierres de la Bastille ont commencé à tomber à l’été 1789, mais la faim n’a pas suivi le même chemin. On a rasé la Bastille, pas la misère. C’est une phrase de film ; c’est aussi finalement un programme de cours.

 

Bibliographie

Sources

Victor Hugo, Les Misérables, Bruxelles, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie ; Paris, Pagnerre, 1862.
Victor Hugo, L’Homme qui rit, 1869.
Louis-René Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, 1840.
Louis Blanc, Histoire de dix ans, 1830-1840.
Charles Jeanne, Sur la barricade Saint-Merry, 5-6 juin 1832, éd. Thomas Bouchet, Paris, Vendémiaire, 2011.
Bibliothèque historique de la Ville de Paris, fonds Pierre-François Palloy.
Les Misérables, dossier pédagogique, Parenthèse Cinéma / StudioCanal, 2026.

 

Études

Thomas Bouchet, Le Roi et les barricades. Une histoire des 5 et 6 juin 1832, Paris, Seli Arslan, 2000.

Héloïse Bocher, « Prendre la parole en révolution. Le cas Palloy, démolisseur de la Bastille », Annales historiques de la Révolution française, n° 376, avril-juin 2014, p. 81-106.

Presse et entretiens

Fabien Lemercier, « Critique : Les Misérables », Cineuropa, 18 septembre 2026.
« Tahar Rahim Dives Into Les Misérables… », Variety, fin 2025.
Brigitte Baronnet, AlloCiné, 13 mai 2025.