Le grand réveil fictionnel et ses choix stratégiques
Quatre ans de quasi-silence. Entre L’Adieu à la nuit (avril 2019) et Novembre de Cédric Jimenez (octobre 2022), la fiction française a presque entièrement déserté le terrain des attentats. Quatre ans pendant lesquels la France a pourtant continué d’être frappée, Saint-Étienne-du-Rouvray en juillet 2016, Nice deux semaines plus tôt, Magnanville en juin 2016, la préfecture de police de Paris en octobre 2019, Conflans-Sainte-Honorine en octobre 2020 (Samuel Paty), la basilique de Nice quelques jours plus tard, Arras en octobre 2023 (Dominique Bernard). La fiction, pendant ce temps, regarde ailleurs.
Ce silence prend fin brutalement, et ce n’est pas un hasard : il s’achève au moment où s’ouvre le procès du 13 novembre devant la cour d’assises spécialement composée de Paris, le 8 septembre 2021. Ce procès, qui durera jusqu’à fin juin 2022 est l’événement structurant qui rend la fiction à nouveau possible. Non pas parce qu’il dirait la vérité judiciaire des attentats, mais parce qu’il cadre enfin la mémoire dans une procédure publique, encadrée par le droit, médiatisée à l’échelle nationale. Une fois le procès en cours, la fiction sait à quoi elle a affaire. Elle se déploie, presque convulsivement, sur la période 2021-2024. Trois régimes principaux structurent ce déploiement, plus un régime collatéral.
Le régime du divan : En thérapie comme matrice
En thérapie d’Éric Toledano et Olivier Nakache est diffusée sur Arte au début de 2021 (intégrale sur arte.tv dès la fin janvier, diffusion linéaire à partir du 4 février)En thérapie, saison 1 (Toledano-Nakache, Arte) : 35 épisodes, intégrale sur arte.tv fin janvier 2021, diffusion linéaire à partir du 4 février 2021 ; adaptation de BeTipul (Hagai Levi, 2005) ; premier épisode situé le 16 novembre 2015 ; patients dont Ariane (Mélanie Thierry) et Adel, brigadier de la BRI (Reda Kateb).
Trente-cinq épisodes courts, adaptation française de la série israélienne BeTipul, créée par Hagai Levi en 2005, centrée sur un psychanalyste et ses patients dans une société israélienne marquée par le conflit. L’adaptation française transpose ce dispositif dans un Paris post-13 novembre, dans le 11ᵉ arrondissement, près de la place de la République. Le premier épisode se situe le 16 novembre 2015, trois jours après les attentats, et fait entrer au cabinet plusieurs patients, dont Camille, Adel et Ariane, ainsi qu’un couple en crise.
Le succès est massif, immédiat, déraisonnable pour une série Arte. La psychanalyste Hélène L’Heuillet, dans un numéro spécial de Libération, formule une hypothèse souvent reprise : que le succès tient à la conjonction de deux traumatismes, le 13 novembre 2015 ressaisi par la fiction, et la pandémie de Covid-19 vécue en direct par des spectateurs confinésHypothèse d’Hélène L’Heuillet (numéro spécial de Libération consacré à la série), rapportée par Critikat — https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/en-therapie-saison-1/. L’hypothèse a sa puissance. Elle dit pourtant trop peu du choix stratégique fondamental : celui du divan plutôt que du prétoire.
Car c’est là que se joue le sens politique de la série. À l’automne 2015, la France aurait pu raconter ses attentats par cent voies : enquête, procès, témoignage, reconstitution, autopsie politique. Toledano et Nakache choisissent le huis clos psychanalytique. Ce choix transpose le traumatisme du registre public au registre privé, du politique au psychique, du collectif à l’individuel. La critique l’a noté : l’épisode des funérailles, le trentième, et l’un des seuls à sortir du cabinet, est aussi l’un des plus courts, comme s’il fallait expédier le moment où la série aurait pu poser sa question fondatrice : comment le traumatisme du 13 novembre nous a-t-il redéfinis en tant que Français ?Lecture critique de l’épisode des funérailles (30ᵉ) et de la mise à distance des attentats (couple Léonora-Damien) : Critikat, « En thérapie, saison 1 » — https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/en-therapie-saison-1/ Cette absence dit la stratégie : faire des attentats un décor, non un sujet.
Or ce qui est décor n’est jamais innocent. Le décor d’En thérapie installe la matrice d’une mémoire-Bataclan thérapeutique : intime, individualiste, soigneuse de ne pas politiser ce qu’elle traite. Le personnage du brigadier de la BRI est emblématique : son traumatisme du Bataclan se trouve méthodiquement renvoyé à un autre traumatisme, plus enfoui, lié à l’histoire familiale algérienne du personnage. La stratégie est subtile ; elle évite de faire des terroristes de novembre des acteurs politiques en renvoyant la blessure à un trauma personnel. Mais elle constitue durablement le policier comme un personnage réparable, là où le terroriste reste impensable.
Le régime de l’enquête républicaine : Novembre, Les Espions de la terreur, l’écho du Bureau
J’ai écrit longuement sur Novembre de Cédric Jimenez ; je ne reprends pas ici l’analyse interne, la traque de cinq jours, l’opération de Saint-Denis du 18 novembre 2015, le choix de ne pas filmer les attentats eux-mêmes. Je rappelle seulement ma thèse : Novembre ne raconte pas le terrorisme, mais le fonctionnement des services de sécurité face au terrorisme. La traque, l’enquête, le travail. Pas le sens.
Ce que je voudrais ajouter ici, c’est la mise en série. Novembre (2022), Les Espions de la terreur (2024, d’après l’enquête de Matthieu Suc)Les Espions de la terreur (Rodolphe Tissot, scénario Franck Philippon, M6, 2024), d’après l’enquête de Matthieu Suc Les Espions de la terreur (HarperCollins, 2018), et plus indirectement les saisons tardives du Bureau des légendes (2018-2020) constituent ensemble un régime de l’enquête républicaine. Trois services différents ; antiterrorisme intérieur, DGSI/DGSE conjugués, espionnage extérieur. Mais une même structure profonde : la fiction confie à la machine d’État la mission de produire le récit. Les héros n’y sont ni les victimes, ni les terroristes, ni les survivants : ce sont les agents, les enquêteurs, les analystes, les opérateurs.
Cette confiance fictionnelle massive accordée à la République procédurale n’est pas neutre. Là où, aux États-Unis, une série comme 24 heures chrono interrogeait, après le 11-Septembre, la légitimité des moyens étatiques (torture, sacrifice des libertés), la fiction française d’enquête valide ces moyens en bloc. Le doute existe parfois, Novembre montre les rivalités entre services, les erreurs, mais il s’exerce à l’intérieur d’un cadre dont la légitimité n’est jamais frontalement contestée. Ricœur, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), distinguait la mémoire empêchée, manipulée, obligée. Le régime de l’enquête républicaine relève d’un quatrième usage : la mémoire confisquée par l’État non par censure, mais par délégation. C’est la machine d’État qui porte le récit, qui en garantit la légitimité, qui en fournit le héros. Le citoyen ordinaire n’en est plus le sujet ; il en est le bénéficiaire, à la limite l’absent. Novembre, comme Les Espions de la terreur, raconte la France des bureaux, des écoutes, des planques. Pas celle des terrasses.
Le régime du témoignage intime : Revoir Paris, Vous n’aurez pas ma haine, Une amie dévouée
À l’autre extrémité du spectre se déploie le régime du témoignage intime, pendant exact et stratégiquement complémentaire du précédent. Revoir Paris d’Alice Winocour (2022) suit Mia (Virginie Efira), survivante amnésique d’un attentat dans une brasserie parisienne, qui reconstitue par bribes sa nuit de novembre. Vous n’aurez pas ma haine de Kilian Riedhof (2022) adapte le livre d’Antoine Leiris (Pierre Deladonchamps), dont l’épouse Hélène a été tuée au BataclanRevoir Paris (Alice Winocour, 2022) ; Vous n’aurez pas ma haine (Kilian Riedhof, 2022), d’après Antoine Leiris. Citation du réalisateur sur le refus de donner une « tribune » aux agresseurs : dossier de presse cité par AlloCiné, 2 novembre 2022 — https://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=1000001191.html.
Ces deux films assument frontalement leur dispositif : raconter les attentats par la victime. Pas par l’enquêteur, pas par le terroriste, pas par l’État. Ce dispositif a sa nécessité morale. Mais il a aussi ses limites : le témoignage intime, par construction, dépolitise. Mia se reconstruit ; Antoine refuse la haine. Gestes admirables, et gestes de clôture : la victime universelle ne demande pas de comptes, ne nomme pas ses ennemis politiques, ne pose pas la question du pourquoi. Le réalisateur de Vous n’aurez pas ma haine l’a formulé sans détour : ne pas vouloir donner aux agresseurs « plus d’espace que nécessaire », ne pas leur fournir « une tribune à l’intérieur du scénario ». Stratégie de représentation qui se comprend, pudeur, respect des familles, refus de l’esthétisation de la violence, mais qui produit une fiction française des attentats où les terroristes n’existent presque jamais comme personnages. Ils sont l’ombre hors-champ. On en mesurera tout le poids avec L’Abandon.
Une amie dévouée de Just Philippot (2024), adaptée du livre-enquête d’Alexandre Kauffmann La Mythomane du Bataclan, introduit dans ce régime une perturbation troublante. Christelle (Laure Calamy) prétend, après le 13 novembre, que son compagnon a été grièvement blessé au Bataclan, et s’infiltre par ce mensonge dans une association de victimes dont elle devient une figure centrale. Histoire vraie, scandaleuse et symptôme stratégique du régime du témoignage : à partir du moment où la fiction installe la victime comme figure centrale et inattaquable, elle ouvre la possibilité de la fausse victime. La mythomane du Bataclan est l’effet pervers prévisible d’un dispositif qui sacralise la position de victime sans interroger ce qu’être victime signifie.
Le régime collatéral : Cœurs Noirs et B.R.I. comme contre-récits déplacés
Deux séries forment enfin un régime que j’appellerai collatéral. Cœurs Noirs de Ziad Doueiri (Prime Video puis France 2, S1 2023, S2 2026) suit un commando des forces spéciales françaises en Irak, à la veille de la bataille de Mossoul d’octobre 2016, traquant des djihadistes francophones de Daech présentés comme ayant préparé les attentats du Bataclan et celui du marché de Noël de Strasbourg de décembre 2018. B.R.I. (Canal+, 2023) ouvre sa première saison au cœur même des attentats du Bataclan, avant de basculer dans une enquête de banditisme où l’on suit une unité d’élite reconstituée en conséquence des attentats.
Ces deux séries opèrent un même geste : elles déplacent le théâtre. Cœurs Noirs exporte le conflit en Irak ; B.R.I. le rabat sur le banditisme. Dans les deux cas, le 13 novembre 2015 est l’origine du récit, jamais son sujet. Cette manœuvre permet de capitaliser sur la charge traumatique des attentats sans les affronter de face, et de produire en miroir un contre-récit héroïque où les forces spéciales et les unités d’élite apparaissent comme la réponse légitime de la République. Le passé qui ne passe pas, pour reprendre la formule d’Henry Rousso : ici, le passé sous d’autres habits, prêt à ressurgir dès que la fiction l’autorise. Au passage, ces deux œuvres explorent aussi les failles psychologiques de ces hommes et femmes, les traumatismes de la guerre. En cela, elles permettent aussi de questionner avec finesse ces vies brisées, celles des combattants mais aussi de leur entourage. Ceci est assez rare pour être souligné.
Un régime mémoriel saturé et déjà fissuré
En quatre ans, la fiction française a produit huit œuvres majeures sur le continuum djihadiste, plus que sur les six années précédentes cumulées. Ce déferlement dessine quatre régimes complémentaires : le divan (intimité psychique), l’enquête (compétence d’État), le témoignage (sacralisation de la victime), le contre-récit déplacé (héroïsation des forces de l’ordre). Ensemble, ils constituent la mémoire-Bataclan canonique : intime, républicaine, sécurisée par l’État, encadrée par le procès, et silencieuse sur ses tueurs.
Cette mémoire-Bataclan canonique est une réussite. Elle a permis à la France de tenir, de pleurer, de juger, de commémorer. Elle est aussi, structurellement, insuffisante. Elle ne dit rien, ou si peu, du 7 janvier 2015. Elle ne dit rien de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016 (86 morts, aucune fiction française). Rien de Magnanville, ni de Saint-Étienne-du-Rouvray. Rien, surtout, de ce que les terroristes croyaient, pensaient, voulaient, c’est-à-dire de l’idéologie politique qui les a armés. Elle est une mémoire fabriquée. Et toute mémoire fabriquée, par construction, laisse hors champ ce qui ne se laisse pas fabriquer.
Épisodes précédents et à suivre…
Épisode 1 – Sidération et anticipation (2015-2016)
Épisode 3 – La consécration mémorielle (2025)
Épisode 4 – La fracture L’Abandon (mai 2026)
Épisode 5 – Métastratégie d’une mémoire fracturée
Illustration générée par IA

