La consécration mémorielle (2025)
Des vivants, Le choix de Sonia, ou le moment où la mémoire entre dans le canon
Dix ans. Le 13 novembre 2025, la France commémore le décennal des attentats du 13 novembre 2015 : appareil commémoratif officiel, cérémonies, expositions, mobilisation des chaînes. À cet appareil s’ajoute une avalanche fictionnelle dont la concentration mérite une analyse stratégique : à l’automne 2025, France Télévisions met à l’antenne ou en streaming, en quelques semaines, Des vivants de Jean-Xavier de Lestrade et 13 novembre, le choix de Sonia de David André et Violette Lazard, tandis que se diffuse la mini-série Une amie dévouée. La République, par ses chaînes et ses producteurs, prend en main la production de sa propre mémoire décennale.
Ce moment n’est plus celui de la sidération, ni de la réouverture prudente de 2021-2022. C’est celui de la consécration. La mémoire-Bataclan canonique accède au statut de mémoire officielle : elle reçoit son hommage, ses films, ses cérémonies. Elle entre dans le canon républicain. Et c’est précisément là qu’apparaissent les premières fissures qui rendront possible, six mois plus tard, l’explosion avec L’Abandon.
Des vivants : tourner dans le Bataclan
Des vivants, série en huit épisodes créée et réalisée par Jean-Xavier de Lestrade, documentariste reconnu, est diffusée sur France 2 à partir du 3 novembre 2025, puis sur HBO Max le 26 novembre 2025. Tirée des témoignages de sept rescapés du Bataclan surnommés les « Potages » — contraction de « potes » et « otages » —, la série raconte leur survie dans un couloir de la salle et leur reconstruction, avec Benjamin Lavernhe et Alix Poisson en tête de distribution.
La singularité stratégique de Des vivants tient à une décision scénique d’une portée considérable : avec l’accord des survivants, Jean-Xavier de Lestrade a obtenu de tourner certaines scènes à l’intérieur même du Bataclan. La décision a provoqué à l’automne 2025 une polémique vive, des critiques l’ont jugée indécente ; le réalisateur a répondu dans The Guardian que tourner ailleurs aurait constitué une tricherie envers les rescapés eux-mêmes, qui le demandaientPolémique sur le tournage à l’intérieur du Bataclan et réponse du réalisateur (emploi du terme « trickery » / tricherie) : article de The Guardian du 29 octobre 2025 par Kim Willsher, repris notamment par Newser autour de la fin octobre 2025.. La controverse pose une question fondatrice : celle de la frontière entre lieu de mémoire et lieu de fiction. Pierre Nora a montré, dans Les Lieux de mémoire (1984-1992), que les nations modernes substituent à la mémoire vive des sites symboliques qui tiennent le souvenir quand la transmission ne le tient plus. Le Bataclan est, depuis 2015, l’un des lieux de mémoire les plus chargés du paysage français. Y faire tourner une fiction, c’est franchir une ligne : poser que la fiction est désormais autorisée dans le lieu sacralisé. C’est, au sens propre, une consécration fictionnelle du lieu de mémoire et la victoire de la mémoire-Bataclan canonique.
Ce geste, dans Des vivants, n’est pas barbare, parce que la mise en scène de Lestrade est d’une sobriété documentaire qui désamorce le pathos. Mais la possibilité même du geste dit que la mémoire-Bataclan a atteint un degré de canonisation tel que ses lieux peuvent accueillir leur propre représentation. L’examen interne confirme d’ailleurs le protocole de la mémoire-Bataclan canonique : terroristes hors-champ, victimes au centre, hommes de la BRI et cellule psychologique en périphérie bienveillante ; l’attentat de Nice du 14 juillet 2016 y est mentionné comme rouvrant les blessures des rescapés ; l’une des rares fois où la fiction française nomme cet attentat, et c’est pour le rabattre sur le régime intime du Bataclan.
Le choix de Sonia : la fiction-documentaire comme dispositif de protection
13 novembre, le choix de Sonia opère sur un autre régime, plus expérimental. Quatre épisodes de trente minutes, signés David André et Violette Lazard, diffusés sur France.tv à partir du 7 novembre 2025 puis sur France 2 le 13. La série raconte l’histoire vraie de « Sonia » — pseudonyme — cette femme de Seine-Saint-Denis qui, au surlendemain du 13 novembre, a reconnu Abdelhamid Abaaoud, coordinateur en cavale des attentats, et a alerté la police. Son témoignage permet l’opération du 18 novembre 2015 à Saint-Denis, menée par le RAID, qui se solde par la mort d’Abaaoud et de deux autres personnes. Sonia, depuis, vit sous protection rapprochée, sous une nouvelle identité, avec interdiction de toute apparition publique. Elle est l’une des toutes premières bénéficiaires du statut de témoin protégé instauré par la loi du 3 juin 2016 renforçant la lutte contre le crime organisé et le terrorisme, dont le décret d’application est entré en vigueur le 6 décembre 2016, un régime nouveau, quasi taillé pour son cas, qui lui a été appliqué en 2017Statut de témoin protégé de « Sonia » : régime issu de la loi n° 2016-731 du 3 juin 2016 renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement ; décret d’application entré en vigueur le 6 décembre 2016 ; statut appliqué à Sonia en 2017, dont elle est l’une des premières bénéficiaires. Sources : franceinfo, 7 décembre 2016 — https://www.franceinfo.fr/faits-divers/terrorisme/attaques-du-13-novembre-a-paris/enquete-sur-les-attentats-de-paris/protection-des-temoins-sonia-la-femme-qui-a-denonce-abaaoud-va-enfin-pouvoir-changer-de-vie_1957983.html.
Comment fictionnaliser une histoire dont l’héroïne ne peut pas, sous peine de mort, apparaître à l’écran ? David André et Violette Lazard inventent un dispositif : Sonia raconte elle-même, en voix off, sa propre histoire ; à l’écran, dans un lieu tenu secret, une grande pièce coupée en deux par un voilage blanc, métaphore de sa vie fantomatique, l’actrice Carima Amarouche incarne le récit sans qu’on distingue jamais les traits de la véritable Sonia. Voix réelle, corps fictionnel, lieu invisible.
Ce dispositif est une réussite formelle et une invention contrainte. La République n’a pas choisi la fiction-documentaire : elle y est obligée, parce que la vie de son témoin l’exige. Et ce masque devient un opérateur politique. Sonia est une femme arabe, musulmane, de quartier populaire, qui a sauvé la République d’autres attentats au péril de sa vie et que la République ne peut protéger qu’en l’effaçant. Le choix de Sonia fait ainsi surgir, dans la mémoire-Bataclan canonique, une figure que celle-ci avait laissée hors-champ : la musulmane française républicaine. Sonia n’est ni une victime, ni une coupable : elle est une citoyenne qui a tranché. Que la fiction française ait eu besoin de dix ans pour produire cette figure dit quelque chose. Que cette figure, lorsqu’elle apparaît enfin, ne puisse apparaître que masquée dit autre chose encore. La République peut désormais se raconter à travers ses musulmans courageux, à condition qu’ils restent invisibles.
Le moment de canonisation et son envers
L’automne 2025 marque l’aboutissement triomphal et déjà fissuré de la mémoire-Bataclan canonique. Triomphal : tournage dans le lieu, voix off de la véritable héroïne, audiences solides, prolongement international. Le cycle paraît clos ; la République semble en paix avec sa mémoire. Fissuré, pourtant : Des vivants mentionne Nice sans la traiter ; Le choix de Sonia fait apparaître la musulmane républicaine sans pouvoir la montrer ; Une amie dévouée révèle que la position de victime elle-même est manipulable. Trois angles morts du canon, la diversité des attentats post-Bataclan, la pluralité française réelle, l’instrumentalisation possible de la mémoire, qui signalent que la consécration ne tient qu’en raison de ce qu’elle a exclu.
Et c’est ici qu’apparaît, à l’horizon proche, le projet d’un autre film. Tourné en secret durant l’été 2025, avec la collaboration de Mickaëlle Paty, sœur du professeur d’histoire-géographie assassiné le 16 octobre 2020. Un film qui ne traite ni du Bataclan, ni à proprement parler des attentats de janvier 2015. Mais un film qui, par le détour de Samuel Paty, va faire effraction dans le canon. Un film qui s’appelle L’Abandon. Le temps de la fracture peut commencer.
Épisodes précédents et à suivre…
Épisode 1 – Sidération et anticipation (2015-2016)
Épisode 2 – La République en mode enquête et thérapie (2021-2024)
Épisode 4 – La fracture L’Abandon (mai 2026)
Épisode 5 – Métastratégie d’une mémoire fracturée
Illustration générée par IA

