Vigil est un miroir de l’actualité la plus chaude, c’est ce qui lui donne une saveur particulière, outre le fait de nous plonger dans les entrailles de la dissuasion nucléaire.

 

 

Déclinée en 6 épisodes d’un peu moins d’une heure, cette nouvelle série portée par la BBC propose de croiser plusieurs destins autour d’une double matrice originelle terrible. Dans un premier temps un accident de chalutier auquel vient s’ajouter la mort d’un sous-marinier, Craig Burke, lors d’une patrouille d’un SNLE (sous marin nucléaire lanceur d’engin. Ce dernier, le « HMS Vigil », appartient à la classe Vanguard. C’est un bâtiment fictif de la Royal Navy qui s’appuie sans trop de mystères sur le « Vigilant », entré en service actif en 1996. Il sert de fil conducteur à une habile intrigue qui alterne une enquête autour de Clyde-Faslane, la base navale écossaise accueillant les SNLE Britanniques, et les entrailles étriquées du bâtiment, pilier de la dissuasion nucléaire de sa majesté.

 

Un sous-marin, un hélicoptère, c’est classique. Forcément, quitte à être classique, le submersible va couler ….

 

Un submersible et des problèmes

Les 6 épisodes imposent une entrée en matière très rapide et la construction de la série est efficace. Une inspectrice de la police, Amy Silva, est envoyée en pleine patrouille de dissuasion pour enquêter sur la mort suspecte du premier maître Craig Burke. Ce dernier, peu avant le drame, avait été mis à l’écart suite à des tensions avec ses supérieurs lorsqu’il avait découvert au sonar qu’un chalutier venait vraisemblablement d’être emporté vers le fond par un autre sous-marin. Au choc de la mort probable des pêcheurs, s’ajoute ainsi celui d’être potentiellement pisté par un submersible adverse, mettant en péril toute la mission, la crédibilité même de la dissuasion britannique.

Alternent dès lors les scènes au sein du « HMS Vigil », tout en suivant l’enquête d’une autre inspectrice, Kirsten Longacre, au cœur de la base navale, sur les traces d’activistes anti-nucléaire. Le scénario permet de découvrir petit à petit les multiples ramifications d’une affaire complexe, qu’un ultime épisode vient conclure avec efficacité, fermant une à une toutes les portes ouvertes.

 

Vigil, un bel écrin …

Il serait dommage de gâcher le plaisir de cette série, qui mérite le détour malgré ses imperfections, par des révélations quant à l’intrigue principale. Quelques pistes peuvent, je l’espère, guider les esprits curieux à l’idée de tenter l’immersion. Dans un premier temps réalisation et casting sont tout à fait à la hauteur de ce type de production grand public. Suranne Jones campe admirablement une aussi rigide que fragile détective en chef de la police écossaise. Celle qui la seconde à terre, et s’avère être son ex-compagne, Kirsten Longacre, est jouée avec beaucoup de justesse par Rose Leslie, croisée par ailleurs dans la série Game of Thrones sous les traits de Ygritte, la sauvageonne. Le reste du casting  est au diapason et l’on retrouve avec plaisir Stephen Dillane, qui a délaissé cette fois-ci la Maison Baratheon pour l’uniforme du flegmatique contre-amiral Shaw, ou encore Connor Swindell, bien loin des joies de la série Sex Education.

 

Rose Leslie et Suranne Jones

 

Techniquement immersive pour les claustrophobes, la force principale de la série reste d’avoir pu reconstituer des tranches de vie dans les entrailles d’un SNLE, ce qui ajoute encore à la tension d’une enquête qui se veut complexe. La musique est juste sans être exceptionnelle, certains plans sont vraiment beaux et, de façon globale, il n’y a pas de fausse note venant gâcher le plaisir, du moins si l’on ne connait pas vraiment un sous-marin. Si c’est le cas, bien entendu, plusieurs situations peuvent prêter à sourire et certains retournements, choix, clairement utiles au format, sont peu crédibles voir ridicules. J’avoue que l’eau de javel … Bref c’est finalement ailleurs, par le scénario et ses multiples questions, que réside à mes yeux la véritable réussite de la série.

 

Non, franchement, ne soyez pas inquiète, tout est sous contrôle normalement

 

… mais surtout de bonnes questions

Dès le générique, Vladimir Poutine apparaît au détour d’une revue militaire. Bien entendu, l’actualité ukrainienne nous revient en plein figure, mais ce serait oublier que le maître du Kremlin fait preuve depuis de nombreuses années maintenant d’une volonté implacable, dès lors qu’il s’agit de redorer la puissance russe, de se rappeler à notre bon souvenir. La crise ukrainienne n’est en ce sens qu’un nouvel épisode d’une longue série de tests, de crises et la série s’engouffre dans une grille de lecture devenue trop familière. Si le scenario fait la part belle aux sujets de sociétés, de la question de l’homosexualité à la place des femmes dans l’armée et, ici, singulièrement dans des sous-marins, avec tous les problèmes posés par la promiscuité, ce sont des sujets plus lourds encore qui servent de toile de fond à cette intrigue policière.

 

Derrière le cluedo entre la salle des torpilles, celle des missiles nucléaires et la cambuse, les clins d’œil à l’actualité, à la géopolitique, sont légions. Accident d’un chalutier emporté par un submersible (Bugaled Breizh en 2004 à tout hasard), manipulations de l’information, espionnage généralisé, solidité, ou pas, des alliances, débat quant au coût de l’armement nucléaire, instrumentalisation d’accidents pour des élections, capacité à assurer la sécurité du Royaume-Uni, dans une période de post Brexit, de retour de la puissance russe, de la montrée chinoise, des coupes budgétaires, sont autant de jalons qui s’imposent petit à petit à notre réflexion.

 

Pour les Britanniques, depuis 1998, les seuls SLNE et la présence de l’un d’entre eux (effective depuis 1969) en permanence sous les mers, assurent la dissuasion nucléaire du Royaume. Les missiles emportés, des Tridents, sont américains, ce qui pose d’emblée question quant à l’indépendance réelle de la Royal Navy. Les « Vanguard » commencent à dater et multiplient les potentiels problèmes techniques. Faut-il renoncer à la dissuasion nucléaire, au coût énorme ? Faut-il suivre les activistes, pacifistes, anti nucléaires, dans leur combat, pour une Écosse libérée de ces armes ? Au contraire, la manipulation de leur naïveté supposée par des puissances étrangères (ce qui est aussi au cœur de la saison 1 de l’excellente série allemande, Deutschland 83, autour de « l’appel de Krefeld » pour un désarmement en pleine crise des Euromissiles), n’est-elle pas à même de saper les fondements d’un Royaume-Uni indépendant au profit d’une Russie prédatrice, faisant des seuls États-Unis d’Amérique un protecteur crédible, mais ombrageux ? D’ailleurs ces derniers ne jouent-ils pas en réalité leur propre partition, pour leurs seuls intérêts ? Peut-on vraiment être espionné par un allié ? Au nom de la vérité doit-on tout dire, au risque de mettre en péril la sécurité nationale ? Comment se pense la guerre aujourd’hui, dans une perspective de manipulations des images, de volonté d’influer sur la politique interne d’une puissance concurrente ? Une puissance étrangère serait-elle prête à prendre vraiment beaucoup de risques pour déstabiliser une autre puissance ? Le Royaume-Uni est-il seulement encore une puissance crédible ou un simple supplétif ? Défendre l’Écosse, sa dénucléarisation, est-ce trahir l’intérêt commun ?

Une série divertissante qui permettra de passer de bons moments, tout en étant capable de poser quelques questions de fond. Assurément les réponses sont parfois un peu lourdement suggérées, mais, après tout, il n’est pas interdit au spectateur d’avoir son esprit critique et de creuser, après visionnage, ces différentes pistes. Elle ne révolutionne pas le genre, demeure très loin de la puissance de Das Boot mais, en toute sincérité, reste un divertissement efficace.