Le moment où la mémoire-Bataclan canonique se révèle ce qu’elle a toujours été : politique
Le 2 mars 2026, la cour d’assises spéciale de Paris rend son arrêt dans le procès en appel de l’affaire Samuel Paty : quinze ans de réclusion confirmés pour le militant islamiste Abdelhakim Sefrioui, dix ans pour Brahim Chnina. Le soir même, UGC Distribution publie un communiqué qui prend Paris au dépourvu : un film a été tourné en secret, durant l’été 2025 dans les Yvelines, sous nom de code, scénario coécrit par Vincent Garenq et Alexis Kebbas avec la collaboration de Mickaëlle Paty, librement adapté du livre-enquête de Stéphane Simon, Les Derniers Jours de Samuel Paty (Plon, 2023). Le film s’appelle L’Abandon. Sortie : 13 mai 2026. Le réalisateur dit avoir voulu donner la priorité à la justice. Le 13 mai, L’Abandon est projeté hors compétition au Festival de Cannes. Avant même la fin de la séance, la guerre est déclarée. Pourquoi le film illustre-t-il la fracture des mémoires en ce mois de mai 2026 ?
Ce qui se joue dépasse de loin la querelle critique ordinaire. La presse cinéma se déchire — Mondociné salue un « très grand film, bien plus puissant qu’imaginé » ; Critikat juge qu’il « ne peut échapper à une logique de storytelling » ; Écran Large tranche pour un « téléfilm trop scolaire »Réception critique de L’Abandon (Cannes / sortie, mai 2026) : Mondociné (« un très grand film… ») — https://mondocine.net/cinema-labandon-critique-du-film-cannes-2026/ ; Critikat (« une logique de storytelling »), Josué Morel — https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/labandon/ ; Écran Large (« téléfilm trop scolaire ») — https://www.ecranlarge.com/films/critique/labandon-critique-telefilm-scolaire-samuel-paty. Les éditorialistes prennent le relais : dans La Tribune Dimanche, Bruno Jeudy y voit un film salutaire, qui rouvre une blessure que la France n’a pas fini de panserBruno Jeudy, « Samuel Paty : les leçons d’un abandon » (édito), La Tribune Dimanche — https://www.latribune.fr/article/la-tribune-dimanche/politique/2429686074820914/samuel-paty-les-lecons-d-un-abandon-ledito-de-bruno-jeudy. Plus largement, certains commentateurs — au centre comme à la droite de l’échiquier — saluent une œuvre nécessaire, quand des voix de gauche et du milieu antiraciste dénoncent un opportunisme politique et un imaginaire qu’elles jugent stigmatisant. À droite de la droite, enfin, Boulevard Voltaire — dès avant la sortie, sur la seule foi du dossier de presse — redoute l’inverse : que le film fasse « l’impasse sur l’islamisme »Boulevard Voltaire, « L’Abandon, film sur les derniers jours de Samuel Paty : l’islamisme, ce grand absent », 7 mai 2026 — critique formulée avant la sortie, sur la foi du dossier de presse — https://www.bvoltaire.fr/labandon-film-sur-les-derniers-jours-de-samuel-paty-lislamisme-ce-grand-absent/. Ce qui était censé honorer la mémoire d’un professeur devient en quarante-huit heures le révélateur d’un pays qui ne s’entend plus sur ce qu’il a vécu.
La thèse est précise. L’Abandon n’est pas l’auteur de la fracture qu’il révèle. Le film n’invente pas la polémique : il la catalyse. Ce qui se voit, dans la querelle de mai 2026, n’est pas la qualité ou les défauts d’un long métrage. L’Abandon a les uns et les autres, mais l’état réel de la mémoire française des attentats, onze ans après Charlie et Bataclan, deux ans et demi après le 7 octobre 2023. Cet état, la fiction de la mémoire-Bataclan canonique avait passé dix ans à le déguiser. L’Abandon le met à nu.
Pourquoi Samuel Paty fait effraction là où Charlie est resté impossible
Le silence Charlie, posé comme énigme inaugurale, a structuré onze ans de fiction française. Représenter Charlie, c’est nécessairement représenter les caricatures ; les représenter, c’est s’exposer ; s’exposer, c’est risquer de devenir soi-même la cible. La fiction française a évité Charlie par peur. Peur légitime : Charb savait ce qu’il risquait, il l’a payé de sa vie ; les producteurs de cinéma ne sont pas tenus à l’héroïsme. Mais cette peur a un coût : elle a laissé à la mémoire-Bataclan canonique le monopole du récit, et ce monopole a produit un récit consensuel qui élude la question politique posée par les attentats djihadistes.
L’Abandon fait effraction dans ce monopole par un détour. Il ne raconte pas Charlie. Il ne raconte pas Bataclan. Il raconte un cours d’enseignement moral et civique sur la liberté d’expression donné début octobre 2020 par un professeur d’histoire-géographie à des élèves de quatrième, dans le cadre du programme national. Pendant ce cours, Samuel Paty a montré, à titre pédagogique, des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo. Il a proposé aux élèves qui pourraient en être heurtés de détourner le regard ou de sortir quelques instants, geste de prévenance qu’une calomnie retournera contre lui, en lui prêtant faussement d’avoir demandé aux élèves musulmans de s’identifier et de quitter la salle, ce qu’il a formellement démenti. Le mensonge est rapidement mis en évidence. Onze jours plus tard, le 16 octobre 2020, à la sortie de son collège de Conflans-Sainte-Honorine, Paty est assassiné et décapité par Abdoullakh Anzorov, réfugié russe d’origine tchétchène âgé de dix-huit ans, après avoir été désigné sur les réseaux sociaux à la suite d’une cabale née du mensonge d’une collégienne, absente du cours, relayé par son père, Brahim Chnina, et par le militant islamiste Abdelhakim Sefrioui.
Cette chaîne événementielle est, dans son enchaînement même, une transposition pédagogique du couple Charlie. Samuel Paty enseigne Charlie Hebdo. Samuel Paty est calomnié pour avoir enseigné Charlie Hebdo. Samuel Paty meurt à la place de Charlie Hebdo. Représenter l’enseignant, c’est représenter Charlie par procuration scolaire : faire enfin entrer dans la fiction française les caricatures qui en étaient absentes depuis onze ans non comme objet, mais comme enjeu pédagogique frontal. Et c’est faire entrer la question que la mémoire-Bataclan canonique avait laissée hors-champ : que faire, dans une République laïque, du blasphème comme droit ? Comment l’école doit-elle l’enseigner ? Et quand un professeur est tué pour l’avoir enseigné, que faut-il en dire ? L’Abandon pose ces questions. Frontalement. Et la France de mai 2026 découvre qu’elle n’a pas, collectivement, de réponse.
L’angle Garenq, ses choix, ses prises de risque
Sur le film lui-même, la précision s’impose. L’Abandon n’est pas un pamphlet. Garenq prend des précautions méthodiques pour éviter l’amalgame entre islamisme et islam : une amie musulmane de Brahim Chnina révèle que la fille a menti ; des musulmans soutiennent Paty dans la tourmente en tant que parents d’élèves et en tant qu’ami ; l’un d’entre eux évoque la dangerosité des islamistes à l’œuvre durant la décennie noire en Algérie ; Sefrioui a une fille qui le désapprouve ; une élève d’abord rétive rend finalement hommage au professeurProcédés anti-amalgame relevés dans le film (amie musulmane révélant le mensonge, soutiens musulmans à Paty, fille de Sefrioui en désaccord, élève rendant hommage) : Le Mag du Ciné — https://www.lemagducine.fr/cinema/critiques-films/l-abandon-film-vincent-garenq-avis-10083608/. Garenq construit, à hauteur de scénario, un dispositif anti-essentialiste. Il faut le lui reconnaître. Le déminage est quasiment total, ce qui d’ailleurs rend le film assez froid.
Pour autant, le choix de l’angle est stratégiquement décisif. Le titre est le programme : L’Abandon. Le film cible les défaillances institutionnelles de certains membres du collège, rectorat, hiérarchie, renseignement, police, qui n’ont pas su protéger Samuel Paty. Garenq le déclare à Cannes : l’enseignant a été abandonné non par ses proches, mais par un système défectueuxPropos de Vincent Garenq en fin de séance à Cannes (Paty « abandonné non par ses proches mais par un système défectueux ») : Le Blog du Cinéma, 15 mai 2026 — https://www.leblogducinema.com/critique-film/cannes-2026-j1-65538815/. Cette grille est puissante. Elle est aussi politiquement orientée. Garenq aurait pu raconter l’affaire comme une histoire de radicalisation islamiste (le parcours d’Anzorov, la galaxie Sefrioui, l’écosystème numérique djihadiste) ; comme une histoire de mensonge adolescent et de réseaux sociaux ; comme une histoire de laïcité française en crise. Toutes ces histoires sont dans le film, mais aucune n’en porte le centre de gravité. Le centre, c’est l’abandon institutionnel.
Cette focale a deux conséquences que la querelle met en lumière, chacune dans sa polarité. Les uns peuvent reprocher à Garenq de minorer l’islamisme sans même avoir vu le film .
Les autres lui reprochent de stigmatiser les musulmans en réduisant un drame composite à l’image dominante d’une famille en colère, d’un père manipulé, d’un agitateur islamiste, d’un tueur radicalisé.
Le clivage de réception est asymétrique. La critique nourrie vient surtout de la gauche et du milieu antiraciste, qui voient dans le film un récit stigmatisant. À droite et au centre, le film est au contraire largement défendu ; certains reprochant même à la gauche son « déni » de l’islamisme. Seule une voix donc, avant la sortie et sur la foi du dossier de presse, redoutait l’inverse : que le film fasse « l’impasse sur l’islamisme ». Cette asymétrie même est un symptôme : en 2026, un film sur Samuel Paty ne divise plus selon la ligne attendue « pour ou contre la dénonciation de l’islamisme », mais selon la ligne « la République laïque peut-elle encore raconter ses morts sans être accusée de racisme ? » C’est exact. Et c’est normal : toute fiction raconte une fraction de l’histoire ; c’est ce qui la distingue du documentaire. Le problème n’est pas que L’Abandon ait choisi son angle ; c’est que cet angle, dans la France de mai 2026, soit devenu impossible à recevoir comme angle. Un pays qui peut encore débattre du cadrage d’un film accepte tacitement qu’aucun film n’épuise son sujet. Un pays qui ne le peut plus se vit en état d’urgence interprétative permanente. La France de mai 2026 semble être plus proche de ce second état.
Quelques jours ont suffi, du reste, pour que cette asymétrie se mue en tenaille, et c’est là que le cas devient exemplaire. Car le film s’est retrouvé pris, simultanément, sous deux feux rigoureusement opposés. D’un côté, une partie de la droite lui a reproché de minorer l’islamisme : à force de précautions, L’Abandon ferait de l’idéologie qui a armé le tueur un simple décor, et de la mort de Samuel Paty une affaire de défaillance administrative. De l’autre, des voix de gauche lui ont reproché l’inverse exact : ne laisser subsister qu’une explication sécuritaire, en éludant tous les autres problèmes touchant l’école. Sous couvert de neutralité, le film tracerait ainsi « une ligne politique ».
Que retenir d’une telle tenaille ? Non pas qu’un camp ait raison contre l’autre. Mais que les deux lectures, irréconciliables, sont portées par des gens sérieux, informés, de bonne foi. Le même film est accusé, dans le même mois, de trop en dire sur les musulmans et de pas assez en dire sur l’islamisme ; d’être un brûlot identitaire et un catéchisme sécuritaire. Et il faut ici concéder à la critique ce qu’elle a de juste : montrer ces caricatures-là était-il pédagogiquement nécessaire ? C’est une vraie question de métier, de celles qui se débattent en salle des professeurs. Mais qu’une question aussi légitime ne puisse plus, en 2026, se poser sans être aussitôt happée par la logique du camp, voilà précisément le symptôme. Ce que la tenaille révèle, ce n’est pas la nature du film : c’est qu’il n’existe plus de point de vue commun depuis lequel en débattre. La fracture n’est pas dans l’œuvre. Elle est dans l’impossibilité où nous sommes désormais de la regarder ensemble.
Or, cette asymétrie révèle un mécanisme plus profond qui déborde L’Abandon et touche au régime même de réception des œuvres en 2026. Le film, on l’a dit, est nuancé : Garenq multiplie les précautions, refuse l’amalgame et soigne ses contrepoints. Il élude aussi de nombreuses questions sur le métier d’enseignant, sur le contexte local et assume des choix narratif romancés pour le film. Mais sa réception, elle, lui interdit d’être un objet complexe. On ne commente plus le film ; on commente le camp auquel il est censé appartenir. La déferlante des réactions à chaud : fils de discussions indignées, vidéos verticales de quelques secondes sommant chacun de se prononcer pour ou contre, ne discute pas l’œuvre : elle l’assigne. L’Abandon doit être une arme, dans un sens ou dans l’autre ; ce qu’il refuse précisément d’être. Et l’on touche ici à une question qui dépasse de loin ce film, et même le cinéma de mémoire : et si la véritable fracture n’était pas dans l’œuvre, mais dans notre incapacité collective, désormais, à recevoir un objet qui ne tranche pas ? C’est ce soupçon qu’il faut creuser ; non plus comme critique de cinéma, mais comme diagnostic d’époque.
L’effet 7 octobre
Pour comprendre pourquoi, il faut nommer ce que la querelle refoule en l’exprimant : l’effet 7 octobre. L’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, la guerre à Gaza, la séquence des mobilisations universitaires françaises de 2024-2025, l’instrumentalisation croisée de l’antisémitisme et de l’islamophobie comme armes de polarisation domestique : tout cela a recomposé en profondeur les grilles de lecture. Au couple attentats islamistes / République laïque s’est superposé un second couple : Israël-Occident / Palestine-Sud global. Et ce second couple réintroduit les attentats français dans une géopolitique mondialisée où le musulman français peut être lu, alternativement, comme victime potentielle d’islamophobie ou comme menace potentielle d’islamisme. Aucune lecture stable n’est plus possible.
L’Abandon sort dans ce climat et c’est ce climat qui le rend inflammable. Sorti en 2022, dans la foulée du procès, le film aurait sans doute provoqué des débats, comme Novembre ou Le Ciel attendra en leur temps. Il n’aurait sans doute pas provoqué cette fracture-là : il aurait été lu dans le cadre d’un consensus républicain encore disponible. En mai 2026, ce cadre n’existe plus. Le 7 octobre l’a brisé. L’Abandon, premier film français à toucher frontalement la question Charlie par le détour de Samuel Paty, est le premier film d’après-cadre : le premier à devoir affronter une France qui ne sait plus comment se raconter ses attentats. C’est la leçon clausewitzienne ; aucune force n’agit dans l’absolu, toute action se mesure à la résistance du milieu. La même œuvre, à dix ans d’écart, ne produit pas le même effet, non parce qu’elle a changé, mais parce que le terrain s’est transformé.
Ce que la fracture révèle
La mémoire-Bataclan canonique reposait sur trois piliers : la victime sacralisée au centre, le terroriste hors-champ, l’État protecteur garant du récit. Les trois s’effondrent en même temps sous L’Abandon. La victime n’est plus consensuelle : Samuel Paty divise. Le terroriste fait retour : Anzorov est désormais au centre, son geste a une cause idéologique qu’il faut nommer, ou refuser de nommer. Et l’État n’est plus garant : il est coupable, celui qui a abandonné.
Une mémoire qui se fracture est une mémoire qui se découvre politique. Pendant dix ans, la fiction française avait produit un récit qui se présentait comme au-dessus des clivages, un récit de deuil et de reconstruction prétendant rassembler la nation entière. L’Abandon brise cette prétention. À partir de mai 2026, plus aucune fiction française sur les attentats ne pourra revendiquer ce surplomb : toute œuvre devra prendre position par son angle, ses silences, ses personnages, son rapport à l’islamisme comme cause et à l’islamophobie comme accusation. Toute œuvre sera lue politiquement, parce que la mémoire elle-même est redevenue politique.
C’est l’aveu majeur de mai 2026. Non que la France soit incapable de pleurer Samuel Paty ; elle le pleure. Non que L’Abandon soit honnête ou malhonnête ; il a fait ses choix. Mais qu’il n’existe plus de récit français unifié des attentats djihadistes. Le canon Bataclan s’est constitué dix ans durant contre l’absence de canon Charlie ; le 7 octobre 2023 a brisé l’horizon où ce canon prétendait régner ; L’Abandon a rendu visible l’effondrement. Ce qui se voit dans la querelle, c’est ce que la fiction française avait laissé hors-champ depuis le 7 janvier 2015 : la collision frontale entre la question politique de l’islam radical comme ennemi déclaré de la République laïque, et la question politique inverse de l’islam vécu en France comme objet de stigmatisation. La fiction française devra désormais composer avec cette collision ou disparaître dans la pacification feinte.
Épisodes précédents et à suivre…
Épisode 1 – Sidération et anticipation (2015-2016)
Épisode 2 – La République en mode enquête et thérapie (2021-2024)
Épisode 3 – La consécration mémorielle (2025)
Épisode 5 – Métastratégie d’une mémoire fracturée
Illustration générée par IA


