Attendu comme le Messie dans les salles de cinéma, Le Diable s’habille en Prada 2 est sorti le 29 avril 2026, soit 20 ans après le premier film qui, à l’époque, a fait date. En 20 ans, en effet le film a su se tailler une réputation et devenir un mythe à part entière à tel point qu’à l’annonce du tournage, les esprits se sont échauffés. Les marques et les personnalités se sont précipitées pour apparaître dans le deuxième opus alors que, ironiquement, elles avaient très largement boycotté le premier par peur de déplaire à Anna Wintour, la patronne toute-puissante du magazine Vogue dont Miranda Priestly est l’avatar. Cette fois, le point d’orgue ne sera pas constitué par la Fashion Week parisienne, mais bien par celle de Milan, séquence durant laquelle Lady Gaga fait une apparition remarquée.
Précisons que ce second volet réalisé par David Frankel n’est pas une adaptation du roman de Lauren Weisberger La Vengeance en Prada, suite littéraire du Diable s’habille en Prada.
Une icône mondiale de retour

Miranda est toujours rédactrice en chef, tandis qu’Andy Sachs a tracé sa route et est devenue journaliste. C’est alors que, recevant une prestigieuse récompense pour son travail journalistique, elle se fait licencier avec son équipe par texto. Laissant éclater sa colère, elle suscite le buzz par ses propos, et ne tarde pas à se faire repérer par Irv Ravitz (Tibor Feldman), propriétaire du groupe Elias-Clarke, qui l’engage sans consulter Miranda. En effet, cette dernière traverse une passe difficile à la suite d’un article faisant l’éloge d’une marque de vêtements dont les conditions de fabrication font scandale (l’histoire ne dit pas si cette marque est chinoise ou pas !). C’est ainsi qu’Andy reprend le chemin vers Runway pour en redorer l’image. Intègre, elle s’attelle à la tâche en proposant des articles de fond pour lesquels les clics ne sont guère nombreux, contrairement aux reproches qu’elle subit. Mais, c’est là aussi une des forces du film, celle de rappeler que la course au clic n’est pas une garantie d’excellence ni forcément révélatrice de l’attente des lecteurs. Car là aussi, ce qui va sauver Runway n’est pas la quantité d’individus qui lisent les articles d’Andy, mais la capacité de ces derniers à en apprécier le contenu et à susciter l’intérêt et l’investissement des bonnes personnes, ici incarnées par Lucy Liu dans le rôle de Sasha Barnes.
Créatrice Vs vendeuse
Le film pose un certain nombre de problématiques, faisant de ce deuxième épisode un film moins léger qu’il n’y paraît. Si Miranda est toujours aussi piquante et que son sens de la réplique fait toujours mouche ( « des bananes ? Que mon suicide soit bref et indolore …« ), on perçoit à travers elle toute l’évolution de la société depuis 20 ans. On comprend ainsi que des plaintes ont été formulées contre son management. Elle est contrainte de ranger elle-même son manteau le matin, tandis qu’elle est reprise de volée par son assistante pour ces formulations jugées politiquement incorrectes. Elle est désormais obligée de composer, de faire des concessions, de ronger son frein car elle a conscience que, désormais, elle n’est plus en capacité complète de dicter les règles du jeu, sauf exception (Lady Gaga semble en faire partie !).
Emily Charlton est sans doute le personnage qui a connu l’évolution la plus intéressante et qui porte en elle la critique la plus fine que le film fait à cette partie de la société qui possède de l’argent et/ou des followers, et prétend consommer le luxe sans en connaître la véritable définition ni le sens véritable. Après avoir quitté Runway dans des conditions que le film dévoile, son personnage finit finalement par incarner toute une génération d’entrepreneurs qui, au fond, ne sont ni des créateurs ni des visionnaires mais bien des vendeurs, ce que les choix stylistiques opérés pour le personnage incarnent parfaitement. C’est en ce sens que le film devient extrêmement critique envers les marques de luxe qui ont misé sur le logo et la communication pour vendre à ceux qui ont le porte-monnaie, et non plus sur la créativité et la qualité du produit, bref tout ce qui fait que le luxe peut prétendre l’être. Car rappelons-le : le luxe, le vrai, ne se voit pas (absence de logo) et ne se fabrique pas en série tout en prétendant à la rareté. Doit-on y voir également une critique indirecte envers la nomination de Chloe Malle, spécialiste en communication, à la direction de Vogue après le départ à la retraite d’Anna Wintour en 2025 ?
Le Diable habite la Silicon Valley
Enfin, le personnage de Benji (joué par Justin Theroux) porte une ultime problématique. Riche homme d’affaires dont le profil insupportable fait irrésistiblement penser à la fois à Elon Musk sous kétamine et à Jeff Bezos. Compagnon d’Emily, Benji accepte de racheter Runway pour lui en confier la direction. Ce n’est pas sans faire penser à certaines rumeurs qui ont circulé l’année dernière concernant le rachat de Condé Nast, propriétaire de Vogue, par Jeff Bezos, ce dernier ayant eu l’idée de confier une partie de la direction du magazine à sa dernière épouse Lauren Sanchez. Mais Benji abat vite ses cartes : sa vision de l’avenir du magazine est celle d’une publication entièrement rédigée par l’intelligence artificielle, projet qui fait passer Miranda à l’offensive. C’est à ce moment que le spectateur averti pourra percevoir un glissement : alors que la mode, qui s’adresse en premier à des femmes, a été avant tout une affaire d’hommes (et, ici, sa perte à venir est portée par les hommes), ce sont des femmes, patronnes-dragons, journalistes et investisseuses qui portent la volonté de résister à la perte de sens qui semble inexorable, perte de sens portée par des surdiplômés et des investisseurs à la culture et à l’horizon limités.
S’il n’a pas la légèreté du premier volet, le film évite l’auto-parodie et reste un excellent moment de divertissement tout en invitant à la réflexion sur notre époque et le futur. Au fond, quelle société voulons-nous ? Par quels moyens, dans quels buts et pour quels résultats sociétaux ?
Le succès est déjà au rendez-vous, et la pression déjà présente pour un épisode 3, ce que laisse suggérer la fin du film.
C’est tout !

