La guerre d’Afghanistan 2001-2021 selon Donal Trump : ses alliés étaient « UN PEU EN RETRAIT »
Les 22 et 23 janvier 2026, Donald Trump déclarait sur Fox News que les alliés de l’OTAN en Afghanistan étaient restés « un peu en retrait, un peu à l’écart de la ligne de front » (« stayed a bit back, a bit away from the front lines ») et que les États-Unis « n’avaient jamais eu besoin d’eux » (« never needed them »).
Ces propos ont provoqué une onde de choc internationale. Car les chiffres, têtus, racontent une autre histoire.
Entre 2001 et 2021, près de 1 000 soldats non-américains de l’OTAN sont morts en Afghanistan :
- Royaume-Uni : 457 morts
- Canada : 158 morts
- France : 90 morts
- Allemagne : 54 morts
- Italie : 53 morts
- Danemark : 44 morts (dont 37 au combat – le taux par habitant le plus élevé de toute la coalition)
- Pologne : 43 morts
- Australie : 41 morts
- Espagne : 102 morts
- Pays-Bas : 25 morts
- Norvège : 10 morts
- Et des dizaines d’autres pour la Belgique, l’Estonie, la Roumanie, la Finlande…
L’Article 5 de l’OTAN – la clause de défense collective – n’a été invoqué qu’une seule fois dans l’histoire de l’Alliance : le 12 septembre 2001, au lendemain des attentats contre les États-Unis. Ce sont les alliés européens, canadiens, australiens qui ont répondu à l’appel américain. Ce sont eux qui sont morts à Helmand, à Kandahar, à Kapisa, à Uruzgan.
Monsieur Trump, vous avez tort. Et le cinéma, les séries télévisées le prouvent. Vous adorez les écrans. Je propose ici d’occuper quelques-unes de vos soirées à venir.
Car si la mémoire politique est courte et la parole présidentielle versatile, se vaporisant au rythme des tweets présidentiels, le septième art, lui, demeure. Depuis vingt ans, les cinéastes danois, britanniques, français, canadiens, allemands, polonais, australiens, espagnols et néerlandais ont filmé ce que vous niez : la présence, le sacrifice, le sang de leurs soldats sur la ligne de front afghane.
Cet article recense près de 70 œuvres – films, documentaires, séries – produites hors des États-Unis qui témoignent de l’engagement des forces de l’OTAN en Afghanistan. Cette liste n’est pas exhaustive. Ce n’est pas le but. Elle rassemble simplement ce que je connais, et que j’ai pu, pour l’essentiel, voir. Donc ce n’est qu’une partie du travail. Chaque œuvre est une archive. Chaque plan est un acte de mémoire. Chaque œuvre, un tombeau.
Ce panorama n’est pas une polémique. Biff Tannen ne mérite pas de polémique épidermique. C’est un inventaire. Un contre-récit factuel face au révisionnisme historique. Une archive permanente destinée à ce que, demain, quand on cherchera « Afghanistan OTAN films » sur le web, on ne trouve pas seulement la propagande hollywoodienne ou les mensonges trumpiens, mais aussi la vérité: ils étaient là, sur la ligne de front, et ils ne sont pas tous rentrés. Je n’avais pas prévu un tel travail à dire vrai, car j’avais déjà proposé un modeste panorama sur cette guerre en 2021. L’actualité m’a obligé à agir de nouveau. Quand un président se prend pour Biff Tannen à longueur d’éructations sur les médias, il vient un temps où il faut dire stop.
Avant de plonger dans le détail de chaque production, voici une cartographie de la production cinématographique non-américaine sur l’Afghanistan (2001-2021) que je peux connaître pour les avoir vus ou les avoir cherché pour cet article (donc sans doute cette liste reste à compléter) :
Danemark
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Fiction | Brothers | 2004 |
| Film | Fiction | Everything Will Be Fine | 2010 |
| Film | Fiction | A War / Krigen | 2015 |
| Film | Documentaire | Den hemmelige krig | 2006 |
| Film | Documentaire | Armadillo | 2010 |
| Film | Documentaire | Vores krig – en kærlighedshistorie | 2020 |
| Série | Fiction | Borgen – S2E1 « 89 000 børn » | 2011 |
| Série | Fiction | Au nom du père / Herrens Veje | 2017–2018 |
| Série | Documentaire | Danskere i krig | 2009 |
| Série | Documentaire | Vores krig | 2009–2010 |
| Série | Documentaire | Min krig | 2014 |
| Série | Documentaire | Omringet af Taleban – danskerne i Armadillo | 2016 |
| Série | Documentaire | Vi går i krig: Afghanistan | 2016 |
| Série | Documentaire | Velkommen til Frontlinjen | 2024 |
Royaume-Uni
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Fiction | The Patrol | 2013 |
| Film | Fiction | Kajaki / Kilo Two Bravo | 2014 |
| Film | Documentaire | The Road to Guantánamo | 2006 |
| Film | Documentaire | Afghanistan: The Great Game (Rory Stewart) | 2012 |
| Série | Fiction | Our Girl | 2013–2020 |
| Série | Fiction | Bluestone 42 | 2013–2015 |
| Série | Documentaire | Commando: On the Front Line | 2007 |
| Série | Documentaire | Ross Kemp in Afghanistan | 2008 |
| Série | Documentaire | Road Warriors | 2010 |
| Série | Documentaire | The Bomb Squad | 2011 |
| Série | Documentaire | Fighting on the Frontline | 2011 |
| Série | Documentaire | Royal Marines: Mission Afghanistan | 2012 |
France
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Fiction | Forces spéciales | 2011 |
| Film | Fiction | Ni le ciel ni la terre | 2015 |
| Film | Fiction | 13 jours 13 nuits | 2025 |
| Film | Documentaire | C’est pas le pied la guerre | 2013 |
| Film | Documentaire | L’Embuscade | 2014 |
| Film | Documentaire | Invisibles | 2024 |
| Série | Fiction | Kaboul Kitchen | 2012–2017 |
Canada
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Fiction | Hyena Road | 2015 |
| Film | Documentaire | Le 22e Régiment en Afghanistan | 2011 |
| Film | Documentaire | Sisters in Arms | 2010 |
| Série | Fiction | Combat Hospital | 2011 |
| Série | Documentaire | Combat School | 2009 |
| Série | Documentaire | War Story | 2012– |
Allemagne
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Fiction | Inbetween Worlds / Zwischen Welten | 2014 |
| Série | Documentaire | Die Rekruten | 2017– |
| Série | Documentaire | Afghanistan: Das verwundete Land | 2020 |
| Série | Documentaire | Mission Kabul – Luftbrücke | 2022 |
Espagne
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Fiction | Zona Hostil / Rescue Under Fire | 2017 |
| Série | Fiction | Un burka por amor | 2009 |
| Série | Fiction | Los Nuestros | 2015–2019 |
| Série | Fiction | La Unidad – Saison 3 « Kabul » | 2023 |
Pays-Bas
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Fiction | War Zone / Kamp Holland | 2016 |
| Film | Fiction | A Good Kill | 2016 |
| Film | Documentaire | Viktor Franke | 2011 |
| Film | Documentaire | Fokking Hell! | 2011 |
| Série | Fiction | The Golden Hour / Het Gouden Uur | 2022 |
Australie
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Fiction | Jirga | 2018 |
| Docu | Film / Série | The Longest War: The Australian Army in Afghanistan | 2015 |
| Docu | Film / Série | Afghanistan: Inside Australia’s War | 2016 |
| Docu | Série | Tour of Duty: Australia’s Secret War | 2013 |
| Docu | Série | The Australian SAS: The Untold History | 2017 |
| Docu | Série | Bravery & Betrayal | 2024–2025 |
Pologne
| Type | Format | Titre | Année |
| Série | Fiction | Misja: Afganistan | 2012 |
Norvège
| Type | Format | Titre | Année |
| Film | Documentaire | Exit Afghanistan | 2012 |
| Série | Fiction | Nobel | 2016 |
| Série | Documentaire | Norway At War: Mission Afghanistan | 2011 |
| Série | Documentaire | Lifesavers in Afghanistan | 2012 |
Suède
| Type | Format | Titre | Année |
| Série | Fiction | Mission 1325 | En développement |
| Série | Documentaire | War for Peace | 2011 |
Finlande
| Type | Format | Titre | Année |
| Série | Fiction | Afghanistan | 2011 |
TYPOLOGIE DES ŒUVRES
Les documentaires de combat immersif :
- Filmés sur la ligne de front avec les soldats (Armadillo, Viktor Franke)
- Témoignages directs des combattants (L’Embuscade, 22e Régiment, C’est pas le pied la guerre ?)
Les fictions de reconstitution :
- Basées sur événements réels (Kajaki, A War, Zona Hostil)
- Tournages en conditions extrêmes (Jirga à Kandahar, Inbetween Worlds en Afghanistan)
Les regards critiques :
- Questionnement moral (The Patrol, Brothers)
- Trauma et retour (Jirga, Invisibles, Game Over)
Les séries télévisées:
- Production lourde nationale (Misja: Afganistan 13 épisodes)
- Exception comique (Kaboul Kitchen 36 épisodes)
DANEMARK – LE PARADOXE GROENLANDAIS
44 morts, 37 au combat – Le plus haut taux de pertes par habitant de toute la coalition OTAN
Janvier 2026. Acte I : Donald Trump menace le Danemark de tarifs commerciaux punitifs et refuse d’exclure l’usage de la force militaire pour s’emparer du Groenland.
Janvier 2026. Acte II : Donald Trump déclare que les alliés OTAN sont restés « un peu en retrait » en Afghanistan.
Le grotesque de la situation mérite qu’on s’y arrête. Voici un président américain qui, dans le même souffle, méprise le sacrifice de 44 soldats danois morts pour répondre à l’appel de l’Article 5 invoqué par les États-Unis… tout en convoitant le territoire danois du Groenland. On cherche en vain dans l’histoire moderne un exemple comparable d’ingratitude géopolitique doublée de prédation territoriale. Pour un peu on se croirait presque chez Audard.
Les Danois, eux, n’ont pas oublié. Et leur cinéma non plus.
Avec 5,8 millions d’habitants, le Danemark a subi proportionnellement le taux de mortalité le plus élevé de toute la coalition après les États-Unis. 37 morts au combat sur 44 au total. Principalement dans la province d’Helmand, l’une des plus dangereuses d’Afghanistan. Pas « un peu en retrait ». En première ligne.
Le cinéma danois a produit ce qui constitue sans doute le corpus le plus riche et le plus critique de toutes les cinématographies européennes sur cette guerre.
BROTHERS (Susanne Bier, 2004)
Type: Fiction dramatique
Contexte: Premier grand film danois sur l’Afghanistan, tourné AVANT l’intensification du conflit
Synopsis :
Michael, militaire de carrière, part en mission en Afghanistan pour sauver un soldat danois. Son hélicoptère s’écrase. Présumé mort, il est en réalité prisonnier des Taliban. Au Danemark, sa femme Sarah se rapproche de Jannik, le frère voyou de Michael avec qui il avait des relations tendues. Quand Michael revient, il est méconnaissable, porteur d’un terrible secret.
Brothers inaugure une tradition du cinéma danois: filmer la guerre d’Afghanistan non pas comme un spectacle d’action, mais comme un traumatisme familial et psychologique. Le film explore le PTSD avant que le terme ne devienne courant dans le débat public danois. Il pose une question simple et terrible: qu’est-ce qui revient de la guerre quand le soldat rentre?
Succès critique international. Remake américain par Jim Sheridan en 2009 avec Jake Gyllenhaal, Tobey Maguire et Natalie Portman.
ARMADILLO (Janus Metz, 2010)
Type: Documentaire
Durée: 100 minutes
Lieu: Camp Armadillo, Forward Operating Base, province d’Helmand
Le film qui a changé le débat public danois sur l’Afghanistan
Synopsis :
Le documentariste Janus Metz et son chef opérateur Lars Skree ont suivi pendant 6 mois (2009) de jeunes soldats danois lors de leur première mission en Afghanistan. Mads et Daniel arrivent pleins d’idéalisme: ils vont « aider les Afghans ». La caméra capte leur transformation progressive: le cynisme qui s’installe, la dépendance à l’adrénaline, la paranoïa croissante, l’aliénation totale d’avec la population locale qu’ils sont censés protéger.
Le film atteint son paroxysme lors d’une patrouille de nuit. Après un échange de tirs, les soldats découvrent des combattants Taliban dans une tranchée à 3 mètres d’eux. Une grenade est lancée. L’ordre « neutralisez-les » est donné. Des rafales sporadiques suivent. De retour à la base, les soldats se congratulent. Au débriefing, des insinuations émergent: des Taliban blessés auraient été achevés dans la tranchée, et les soldats en auraient ri.
La controverse :
Quand un soldat appelle ses parents depuis la base et évoque l’incident, ceux-ci contactent le commandement danois. Le Parti socialiste populaire danois accuse les soldats d’avoir violé les règles d’engagement et exige une enquête. Le Corps judiciaire militaire danois mène une investigation indépendante. Les soldats sont blanchis.
Mais le mal est fait. Ou plutôt, la vérité est révélée.
Récompenses:
- Grand Prix de la Semaine de la Critique, Festival de Cannes 2010
- News & Documentary Emmy Award 2012 (catégorie Montage)
Janus Metz et Lars Skree ont dû, comme les soldats, rédiger leur testament et écrire des lettres d’adieu à leurs proches avant le déploiement. Risque de mort réel pendant 6 mois. La musique du film (oscillant entre fête et paranoïa) traduit ce que Metz appelle « la perte d’innocence » des jeunes soldats.
Armadillo reste le documentaire de guerre le plus acclamé de la décennie 2010. Il expose sans filtre la transformation morale des soldats en zone de combat. Ce n’est pas de la propagande anti-guerre. Ce n’est pas de la glorification militaire. C’est un voyage dans l’esprit du soldat. C’est la vérité brute.
EVERYTHING WILL BE FINE (Christoffer Boe, 2010)
Type: Thriller politique
Thème: Les zones d’ombre de l’engagement danois
Synopsis :
Un réalisateur de films danois découvre des photographies montrant des soldats danois pratiquant la torture sur des prisonniers afghans. Il se retrouve plongé dans une conspiration impliquant les plus hauts niveaux de l’armée et du gouvernement.
Sorti la même année qu’Armadillo, ce film de fiction explore un angle différent : non pas le trauma du soldat, mais les crimes de guerre potentiels et leur dissimulation institutionnelle. Le Danemark, pays scandinave réputé pour son éthique et sa transparence, n’est pas épargné par les dérives de la guerre asymétrique.
Le film pose une question dérangeante: que fait un petit pays démocratique quand ses soldats violent les conventions de Genève?
A WAR / KRIGEN (Tobias Lindholm, 2015)
Type: Fiction dramatique
Durée: 115 minutes
Double arc narratif: Afghanistan (combat) / Danemark (procès)
Le film qui a failli décrocher l’Oscar
Synopsis:
Le commandant Claus M. Pedersen dirige une compagnie danoise dans la province d’Helmand. Lors d’une patrouille, un de ses hommes est grièvement blessé. Sous le feu ennemi, Pedersen doit choisir: laisser son soldat mourir ou ordonner une frappe aérienne sur un bâtiment où se cachent peut-être des civils. Il ordonne la frappe. 11 civils afghans sont tués.De retour au Danemark, Pedersen est traduit en cour martiale pour crime de guerre. Le film bascule alors dans un drame judiciaire: comment prouver, depuis une salle d’audience aseptisée à Copenhague, ce qui s’est réellement passé dans la poussière et le chaos d’Helmand?
La genèse du film est intéressante. Tobias Lindholm s’est inspiré d’une interview de 2012 avec un soldat danois qui confiait: « J’avais plus peur d’être poursuivi en justice que de mourir au combat. » Cette phrase résume le dilemme des armées occidentales en Afghanistan: combattre un ennemi irrégulier tout en respectant un droit de la guerre conçu pour des conflits conventionnels.
Le casting inclut de véritables vétérans danois de l’Afghanistan. Leurs visages, leurs gestes, leur manière de porter l’uniforme apportent une authenticité viscérale.
Réception:
- Nommé à l’Oscar du Meilleur Film en Langue Étrangère 2016 (aux côtés de Mustang et Le Fils de Saul)
- Compétition officielle Festival de Venise 2015
A War ne juge pas. Il montre. Un commandant peut-il sacrifier des civils pour sauver ses hommes? La réponse légale est claire (non). La réponse humaine, dans le feu de l’action, l’est beaucoup moins. Le film force le spectateur à se demander: « Qu’aurais-je fait à sa place? »
BILAN DANEMARK : UNE CINÉMATOGRAPHIE DE LA LUCIDITÉ
Le Danemark a produit le corpus cinématographique le plus mature d’Europe sur l’Afghanistan. Pas de propagande héroïque. Pas de glorification militariste. Mais une interrogation constante, douloureuse, nécessaire sur ce que la guerre fait aux hommes et aux sociétés qui les envoient. La série Au nom du père est un autre exemple magistral de cette réflexion, tout comme Borgen (saison 2, épisode 1 : « 89,000 børn », 2011) ou encore L’ancien combat (titre original : Kriger), disponible sur Netflix dans certains pays.
ROYAUME-UNI – 457 TOMBES À WOOTTON BASSETT
457 morts – Le deuxième contingent le plus touché après les États-Unis
Wootton Bassett. Ce nom ne dit peut-être rien à Donald Trump. Mais chaque Britannique le connaît.
C’est dans cette petite ville du Wiltshire que, pendant des années, les cercueils des soldats britanniques tués en Afghanistan et en Irak transitaient depuis la base aérienne de RAF Lyneham. Entre 2007 et 2011, les habitants de Wootton Bassett se sont spontanément rassemblés dans la rue principale pour rendre hommage à chaque convoi funéraire. Des milliers de fois. En silence. Quelle que soit la météo.
457 soldats britanniques sont morts en Afghanistan entre 2001 et 2014. Plus que tous les autres alliés européens réunis. Le Royaume-Uni a déployé jusqu’à 9 500 soldats simultanément en 2009-2010, principalement dans la province d’Helmand – la même où combattaient les Danois, la plus meurtrière d’Afghanistan.
Tony Blair a engagé le Royaume-Uni dans cette guerre aux côtés des États-Unis par conviction atlantiste. Gordon Brown a continué. David Cameron a géré le retrait. Trois Premiers ministres, des milliers de soldats, des centaines de morts. Et en 2026, un président américain ose prétendre qu’ils étaient « un peu en retrait ».
Le cinéma britannique, contrairement à Hollywood, n’a jamais glorifié cette guerre. Il l’a filmée avec une honnêteté brutale, presque insoutenable. Trois films majeurs témoignent.
THE ROAD TO GUANTÁNAMO (Michael Winterbottom & Mat Whitecross, 2006)
Type: Docu-fiction
Thème: Les « Tipton Three » – Britanniques détenus à Guantánamo
Synopsis :
Septembre 2001. Quatre amis britanniques d’origine pakistanaise partent au Pakistan pour le mariage de l’un d’eux. Par curiosité et naïveté, trois d’entre eux (Ruhal Ahmed, Asif Iqbal, Shafiq Rasul) traversent la frontière afghane. Ils sont capturés par l’Alliance du Nord, vendus aux Américains comme « combattants Taliban », et transférés à Guantánamo où ils passeront deux ans et demi sans procès, subissant tortures et humiliations.
Cette oeuvre prend la forme hybride d’un documentaire/reconstitution. Les trois vrais Tipton Three racontent leur histoire face caméra. Des acteurs rejouent les scènes. Le résultat est glaçant.
Le film sort en plein débat au Royaume-Uni sur la complicité britannique avec les pratiques américaines de détention et de « restitution extraordinaire ». Il pose une question dérangeante: si des citoyens britanniques innocents ont pu être torturés pendant des années à Guantánamo, combien d’Afghans ont subi le même sort?
Récompenses:
- Ours d’argent du meilleur réalisateur, Berlinale 2006
Note importante:
Bien que centré sur Guantánamo, le film est indissociable de la guerre d’Afghanistan puisque c’est là que les trois hommes ont été capturés. Il inaugure une approche britannique distincte : montrer les zones grises, les erreurs judiciaires, l’absurde kafkaïen de la « guerre contre le terrorisme ».
THE PATROL (Tom Petch, 2013)
Type: Fiction
Durée: 83 minutes
Lieu: Province d’Helmand, 2006
Le film d’un ancien soldat pour démonter les mythes
Tom Petch, le réalisateur, a servi 8 ans dans l’armée britannique, dont dans les forces spéciales, avec déploiement en Bosnie. Il a quitté l’armée en 1997, bien avant la guerre d’Afghanistan. Mais quand le conflit s’enlise et que les pertes britanniques s’accumulent (440 morts dépassant le bilan de la guerre d’Irak), Petch décide de faire un film. Pas pour glorifier. Pour montrer.
Synopsis :
Une section britannique en patrouille dans la vallée de Sangin, Helmand, 2006. Pas de grande bataille épique. Pas de héros. Juste des hommes épuisés, désillusionnés, perdus dans un territoire hostile qu’ils ne comprennent pas. La chaleur écrasante. La paranoïa. La certitude diffuse que cette mission ne sert à rien.
Le film suit la désintégration psychologique progressive du groupe. Les tensions internes explosent. Le sens de la mission s’effiloche. À la fin, on ne sait même plus qui est l’ennemi.
Petch a passé des mois à interviewer des vétérans d’Afghanistan, à étudier l’équipement exact, le jargon militaire, les tactiques employées. Chaque détail est authentique. Ce n’est pas un film de guerre. C’est une reconstitution ethnographique.
The Patrol est le premier film de fiction britannique sur la guerre d’Afghanistan. Sorti en 2013, alors que 440 soldats britanniques étaient déjà morts.
Récompenses:
- Meilleur film, Raindance Film Festival 2013
Pas de musique héroïque. Pas de slow-motion sur des drapeaux. Pas de discours patriotiques. Juste la réalité crasseuse, ennuyeuse, terrifiante de soldats d’infanterie dans une guerre asymétrique dont ils ne voient pas l’issue.
Tourné avec très peu de moyens, The Patrol compense par son authenticité. Les critiques saluent son refus du spectaculaire hollywoodien. C’est un film qui respecte l’intelligence du spectateur en refusant les facilités narratives.
KAJAKI / KILO TWO BRAVO (Paul Katis, 2014) : film déjà exploré sur Cliociné dans un précédent article.
BILAN ROYAUME-UNI : L’ANTI-HOLLYWOOD
Le cinéma britannique sur l’Afghanistan se caractérise par trois refus:
- Refus de la glorification – Pas de héros invincibles
- Refus du spectaculaire – La guerre comme expérience sensorielle insoutenable, pas comme divertissement
- Refus du discours patriotique facile – Interrogation constante sur le sens de la mission
457 morts britanniques. Wootton Bassett. Les convois funéraires. Les drapeaux en berne.
Ils n’étaient pas « un peu en retrait », Monsieur Trump. Ils étaient à Helmand, dans les champs de mines de Kajaki, dans les patrouilles de Sangin. Et le cinéma britannique l’a filmé. Sans fard. Sans mensonge.
FRANCE – UZBIN, OU LE 18 AOÛT QUI A CHANGÉ TOUT
90 morts – « On s’est dit qu’on allait faire un peu comme dans les films, sauf que ça ne se passe pas du tout comme dans les films »
18 août 2008, 6h30 du matin, vallée d’Uzbin, province de Kapisa, Afghanistan.
Une section de 31 parachutistes français, principalement du 8e Régiment de Parachutistes d’Infanterie de Marine (RPIMa) de Castres, part en patrouille de reconnaissance. C’est leur première mission dans ce secteur stratégique qui contrôle la route reliant Kaboul à la frontière pakistanaise. Les Italiens, qui occupaient la base de Tora avant eux, ne faisaient que de l’humanitaire et ne s’aventuraient jamais dans la vallée d’Uzbin.
Les Français, eux, viennent de prendre le commandement de la région Centre de la FIAS. Nicolas Sarkozy a voulu renforcer l’engagement français en Afghanistan, en bon atlantiste qu’il est. Le président qui, depuis son élection, sabre dans les budgets de la Défense comme jamais auparavant — 54 000 postes supprimés, 82 régiments fermés — au point d’envoyer nos soldats à Uzbin sous-équipés, n’en est pas à une incohérence près. L’effectif français atteint 4 000 hommes. Les groupements tactiques interarmes sont déployés sur des théâtres difficiles: Kapisa, Surobi.
À 6h30, l’embuscade se déclenche.
150 à 200 combattants Taliban, retranchés sur les hauteurs, ouvrent le feu. Les 31 Français sont pris dans une nasse. Le combat va durer des heures, sous une chaleur écrasante, dans un terrain rocheux qui offre peu de protection. Les renforts mettront un temps interminable à arriver.
Bilan : 10 soldats français tués. 21 blessés.
C’est le plus lourd bilan en une seule journée pour l’armée française depuis l’attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983 (58 morts). C’est aussi les pertes les plus importantes de la FIAS en deux ans.
Uzbin traumatise la société française. Les familles déposent plainte contre l’armée, et l’enquête met en avant les erreurs manifestes de la hiérarchie. Pour la première fois dans l’histoire de France, la justice civile obtient un droit de regard sur la conduite des opérations militaires. Le débat politique explose : que faisons-nous en Afghanistan? Combien de morts sommes-nous prêts à accepter?
Le cinéma français va mettre 6 ans à digérer le choc. Mais il finira par le faire.
L’EMBUSCADE (Jérôme Fritel, 2014)
Type: Documentaire
Durée: 58 minutes
Diffusion: France 2, Infrarouge, 25 mars 2014
Projection préalable: Forum des Images, Paris, 19 mars 2014
Les témoins:
Pour la première fois, quatre survivants de la section Carmin 2 acceptent de témoigner face caméra. Ils s’appellent Julien, Jean-Christophe, Grégory, Mayeul. Tous ont quitté l’armée. Tous tentent de refaire leur vie. Cinq ans après, ils acceptent de raconter.
La méthode:
Jérôme Fritel mélange trois sources:
- Témoignages directs des quatre rescapés
- Archives personnelles (photos et vidéos que les soldats eux-mêmes avaient filmées avant l’embuscade)
- Animation 3D pour reconstituer le déroulé de l’embuscade
Le résultat est d’une puissance émotionnelle rare. Les animations 3D, loin d’être des gadgets, permettent de visualiser ce que les mots ne peuvent pas dire: la géographie du piège, les positions respectives, l’impossibilité de s’échapper.
Les visages:
Quand Mayeul parle, on voit un jeune homme au visage encore adolescent. Mais ses yeux sont ceux d’un vieillard. Il dit: « On s’est dit qu’on allait faire un peu comme dans les films, sauf que ça ne se passe pas du tout comme dans les films. »
Cette phrase résume tout. L’innocence. La désillusion. Le fossé entre la représentation hollywoodienne de la guerre et sa réalité.
Les quatre hommes racontent comment ils sont partis à 31 et revenus à 21 (10 morts, 21 blessés dont certains évacués). Ils évoquent les camarades dont les prénoms reviennent en boucle. Les silences sont aussi éloquents que les mots.
Le documentaire aborde frontalement la plainte des familles contre l’armée. Qui est responsable? Le commandement qui a ordonné la patrouille dans une zone non sécurisée? Le renseignement qui n’a pas détecté la présence Taliban? Les soldats eux-mêmes qui auraient commis des erreurs tactiques?
Le général Jean-Louis Georgelin, alors chef d’état-major des armées, répond dans le film: « Il n’y a aucune opération militaire qui ne comporte de risque. » Réponse qui satisfait les militaires, mais pas les familles endeuillées.
Le documentaire obtient une audience significative sur France 2. Il devient une référence pédagogique utilisée dans les écoles militaires françaises. Non pas pour glorifier le combat, mais pour analyser ce qui s’est passé, comprendre les erreurs, honorer les morts.
La presse salue le courage des témoins et la sobriété du réalisateur qui refuse le sensationnalisme. Pas de musique dramatique en excès. Pas de reconstitution théâtrale. Juste la parole des survivants et les images d’archives.
INVISIBLES (2024)
Type: Documentaire
Production: Saule Productions
Festival: FIGRA 2024 (Festival International du Grand Reportage d’Actualité et du documentaire de société)
15 ans après: les blessures invisibles
Synopsis :
Benjamin a été envoyé en renfort pour sauver ses camarades pris dans l’embuscade d’Uzbin. Il a survécu. Mais depuis son départ de l’armée, il vit avec des « blessures invisibles » – le syndrome de stress post-traumatique (SSPT).15 ans après les faits, en 2023, Benjamin part à la rencontre de ses anciens frères d’armes. Objectif: libérer la parole de ceux qui, comme lui, ne sont pas revenus indemnes de la guerre d’Afghanistan.
Pourquoi ce film?
Parce que l’histoire d’Uzbin ne s’est pas terminée le 18 août 2008. Elle continue dans les nuits blanches, les flashbacks, les relations brisées, les addictions, les suicides parfois. Les « Invisibles » sont ces soldats qui sont rentrés physiquement entiers mais psychologiquement détruits.
En France, la reconnaissance du SSPT chez les militaires est longtemps restée taboue. L’armée privilégiait une culture du silence et de la « force mentale ». Ce n’est que récemment que des cellules d’aide psychologique ont été systématisées.
Le documentaire montre que 15 ans après, les survivants d’Uzbin portent encore le poids de cette journée. Certains ont réussi à se reconstruire. D’autres non.
Invisibles est le pendant nécessaire de L’Embuscade. Si le premier raconte l’événement, le second en explore les conséquences à long terme. C’est un film sur le prix réel de la guerre – un prix qui ne se mesure pas seulement en morts et en blessés physiques, mais aussi en vies gâchées, en familles brisées, en fantômes qui hantent les survivants.
FORCES SPÉCIALES (Stéphane Rybojad, 2011) : déjà évoqué sur Cliociné.
Réception clivée:
- Presse: 1,2/5 – Accusations de « clip de propagande », glorification militariste
- Public: 3,9/5 – Appréciation pour le réalisme des scènes de combat et la tension du scénario
Le clivage est révélateur. Les critiques, souvent parisiens et pacifistes, reprochent au film son manque de distance critique. Le public, lui, apprécie l’hommage rendu aux forces spéciales.
Contexte politique:
Le film sort sous la présidence Sarkozy, au moment où l’engagement français en Afghanistan est maximal (4 000 hommes). Certains y voient une forme de justification cinématographique de la politique atlantiste du président.
NI LE CIEL NI LA TERRE (Clément Cogitore, 2015)
Type: Fiction fantastique/guerre
Durée: 100 minutes
Festival: Semaine de la Critique, Cannes 2015
Le film le plus étrange de toute la filmographie Afghanistan
Synopsis :
Une section française est déployée dans une vallée reculée d’Afghanistan, à la frontière pakistanaise. Un jour, des soldats français et des combattants Taliban disparaissent mystérieusement. Pas de trace de combat. Pas de corps. Juste… le vide.L’inexplicable s’invite dans la guerre. Le commandant de la section, cartésien et rationnel, perd pied. Est-ce une tactique Taliban? Une hallucination collective? Ou quelque chose d’autre?
Ni le ciel ni la terre est le seul film de la filmographie mondiale sur l’Afghanistan qui mélange guerre et fantastique à ma connaissance. Il n’est cepandant pas le seul, comme j’avais pu le montrer par ailleurs (voir par exemple War Zone). Il utilise le cadre du conflit pour explorer des thèmes plus universels : le mystère, la peur de l’inconnu, la dissolution de la rationalité en situation extrême.
Le film peut se lire comme une métaphore de l’absurdité de la guerre en Afghanistan. Les soldats français ne comprennent pas le territoire, ne parlent pas la langue, ne saisissent pas les enjeux locaux. Et face à cette incompréhension totale, le fantastique surgit comme manifestation de leur aliénation.
Accueil critique très positif à Cannes. Le film est salué pour son audace formelle et son refus des codes du film de guerre conventionnel.
KABOUL KITCHEN (2012-2017)
Type: Série télévisée comique (!)
Diffusion: Canal+
Saisons: 3 (36 épisodes de 30 minutes)
Créateurs: Marc Victor, Allan Mauduit, Jean-Patrick Benes
L’exception comique – Peut-on rire de l’Afghanistan?
L’histoire vraie de Marc Victor, journaliste de RFI qui s’installe à Kaboul en 2002 et ouvre un restaurant pour expatriés, « L’Atmosphère », qu’il gère jusqu’en 2008.
Synopsis :
Kaboul, 2005. Jacky (Gilbert Melki), ancien journaliste français, tient le restaurant « Kaboul Kitchen » où se retrouve toute la communauté expatriée. Autour de sa piscine, l’alcool coule à flots dans l’un des pays les plus rigoristes au monde. Sa fille Sophie (Stéphanie Pasterkamp) débarque après 13 ans d’absence. Elle vient faire de l’humanitaire. Lui est là pour gagner de l’argent. Choc des générations, choc des motivations.
Le colonel Amanullah (Simon Abkarian), ancien moudjahid reconverti dans le narcotrafic, protecteur embarrassant du restaurant. Ses répliques en français approximatif sont devenues cultes.
Limite de la série :
Tous les personnages afghans parlent français, ce qui gomme artificiellement la barrière linguistique – l’un des obstacles majeurs réels du dialogue interculturel en Afghanistan.
Réception :
- Lancement sur Canal+: 940 000 téléspectateurs (14,6% des abonnés)
- FIPA d’or 2012 (meilleure série et meilleur scénario)
- Grand prix Seoul International Drama Awards 2014
- Saison 3 boudée par le public, série non renouvelée
Peut-on traiter l’Afghanistan sur le ton de la comédie alors que des soldats meurent? La série assume un parti-pris: montrer l’absurdité de la présence occidentale en Afghanistan à travers l’œil d’expatriés cyniques qui ne croient plus à rien. Ce n’est ni de l’héroïsme ni du pacifisme. C’est du désenchantement.
BILAN FRANCE : LE POIDS D’UZBIN
90 soldats français morts en Afghanistan. Dont 10 en une seule journée, le 18 août 2008, dans la vallée d’Uzbin.
La production française se distingue par:
- Le trauma d’Uzbin comme événement fondateur (deux documentaires dédiés)
- La diversité des genres – du documentaire sobre au blockbuster action, de la série comique au fantastique
- Le questionnement politique – toutes ces œuvres, même Forces spéciales, interrogent implicitement le sens de la présence française. L’excellent documentaire C’est pas le pied la guerre ? pose même la question de la guerre, filmée par les soldats eux-mêmes.
Ces 31 parachutistes français qui sont tombés dans l’embuscade d’Uzbin n’étaient pas « un peu en retrait ». Ils étaient dans une vallée que les Italiens n’osaient même pas patrouiller, à la frontière pakistanaise, dans un piège tendu par 150 Taliban.
10 d’entre eux ne sont jamais rentrés. Ils avaient 22 ans en moyenne.
Et le cinéma français l’a filmé. Pour que des gens comme vous, Monsieur Trump, ne puissent pas réécrire l’histoire.
CANADA – 158 MORTS POUR L’ARTICLE 5
158 morts – Kandahar, highway to hell
12 septembre 2001, 24 heures après les attentats.
Le Conseil de l’Atlantique Nord invoque pour la première et unique fois de son histoire l’Article 5 du Traité de Washington: « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties. »
Les États-Unis viennent d’être frappés. L’OTAN répond. Le Canada, membre fondateur de l’Alliance depuis 1949, est l’un des premiers à s’engager militairement en Afghanistan. Dès décembre 2001, des forces spéciales canadiennes opèrent aux côtés des Américains.
Puis vient Kandahar.
2006-2011 : La mission de Kandahar. Les Forces armées canadiennes prennent le commandement de la province de Kandahar, l’une des plus dangereuses d’Afghanistan, berceau historique des Taliban. Jusqu’à 2 830 soldats canadiens y sont déployés simultanément. Ils patrouillent, ils combattent, ils construisent des routes sous le feu ennemi, ils forment la police afghane, ils sautent sur des IED.
158 soldats canadiens ne reviendront jamais.
Pour un pays de 33 millions d’habitants (en 2008), c’est proportionnellement l’un des plus lourds tributs payés par un pays de l’OTAN après les États-Unis, le Royaume-Uni et le Danemark.
Le Canada s’est retiré du combat en 2011, puis totalement d’Afghanistan en 2014. Mais le débat national sur cette guerre reste vif. Que faisions-nous à Kandahar? Combien de morts pour quelle victoire? La mission en valait-elle le prix?
Le cinéma canadien a tenté de répondre. Peu de films, mais des œuvres qui comptent.
HYENA ROAD (Paul Gross, 2015)
Type: Fiction
Durée: 120 minutes
Réalisateur/acteur : Paul Gross (star canadienne, Due South, Passchendaele)
Lieu: Province de Kandahar
« This isn’t one war. It’s a lot of little wars. »
Paul Gross n’est pas un inconnu au Canada. Acteur célèbre, il a déjà réalisé Passchendaele (2008), le film canadien le plus cher de l’histoire, sur la Première Guerre mondiale. Avec Hyena Road, il s’attaque à l’Afghanistan, guerre contemporaine dont il a été témoin indirect: il a visité les troupes canadiennes à Kandahar pendant le tournage préparatoire.
Synopsis :
Trois trajectoires s’entrecroisent dans la province de Kandahar:
-
Ryan Sanders (Rossif Sutherland) – tireur d’élite canadien en mission d’observation
-
Pete Mitchell (Paul Gross lui-même) – officier du renseignement chargé de comprendre les réseaux tribaux locaux
-
Le Fantôme – mystérieux combattant afghan, légende locale, qui sauve la vie de Sanders lors d’une embuscade
Le film suit la construction d’une route stratégique – Hyena Road – destinée à relier des villages isolés et à priver les Taliban de leurs lignes d’approvisionnement. Mais construire une route en zone de guerre, c’est devenir une cible mobile permanente.
Hyena Road se distingue par son refus du manichéisme. Les Taliban ne sont pas de simples « méchants ». Les Afghans alliés ne sont pas de simples « gentils ». Les loyautés tribales sont plus anciennes et plus fortes que les alliances militaires temporaires.
Le personnage de Pete Mitchell résume: « This isn’t one war. It’s a lot of little wars. » Chaque vallée, chaque tribu, chaque village a sa propre guerre, ses propres enjeux, ses propres vendettas qui remontent parfois à des générations.
Gross a travaillé avec des vétérans canadiens de Kandahar pour reconstituer les procédures exactes:
- Positionnement des tireurs d’élite
- Protocoles de communication entre unités au sol et commandement
- Construction de routes en zone hostile (ingénieurs militaires sous protection d’infanterie)
Le film intègre également des images d’archives réelles tournées en Afghanistan, fondues dans la fiction pour renforcer l’authenticité.
Hyena Road est l’un des rares films à montrer la spécificité de la mission canadienne à Kandahar. Contrairement aux Américains qui avaient les moyens d’une présence massive, les Canadiens devaient être malins: comprendre les dynamiques locales, s’allier avec les bons chefs de guerre, construire des infrastructures qui survivraient à leur départ.
La route est ici clairement une métaphore.
Hyena Road – la route des hyènes – symbolise l’ambition occidentale de « civiliser » l’Afghanistan par l’infrastructure. Construire une route, c’est apporter le progrès, le commerce, la connexion. Mais c’est aussi violer un territoire ancestral, bouleverser des équilibres tribaux, créer de nouveaux axes de guerre.
À la fin du film, la route est construite. Mais à quel prix?
SISTERS IN ARMS (2010)
Type: Documentaire
Pays: Canada
Thème: Femmes militaires canadiennes en Afghanistan
Synopsis :
Documentaire consacré aux femmes des Forces armées canadiennes déployées en Afghanistan. Il explore leur rôle spécifique dans une guerre où l’interaction avec les femmes afghanes était souvent interdite aux soldats masculins pour des raisons culturelles.
Enjeu spécifique : dans les provinces conservatrices comme Kandahar, les soldats masculins ne pouvaient pas interroger ou fouiller des femmes afghanes. Les femmes militaires canadiennes ont donc joué un rôle crucial dans le renseignement, l’aide humanitaire, et la formation de la police féminine afghane.
Le documentaire montre comment ces femmes ont dû naviguer entre:
- Les attentes de leur propre armée
- Les restrictions culturelles afghanes
- Les dangers du combat (elles patrouillaient, elles sautaient sur des IED comme leurs camarades masculins)
- Le sexisme résiduel dans leur propre institution
Sisters in Arms est l’un des rares documentaires occidentaux à explorer la dimension genrée de la guerre d’Afghanistan. Les femmes militaires sont souvent invisibles dans les représentations cinématographiques des conflits contemporains. Ce film leur donne la parole. Et c’est admirable.
BILAN CANADA : KANDAHAR, LE SACRIFICE OUBLIÉ
158 soldats canadiens morts en Afghanistan. La plupart à Kandahar, province que les Canadiens ont tenue de 2006 à 2011 pendant que d’autres alliés se concentraient sur des zones moins dangereuses.
La production cinématographique canadienne sur l’Afghanistan est quantitativement limitée (2-3 œuvres majeures), mais qualitativement significative:
- Hyena Road: la complexité tactique et culturelle
- Le 22e Régiment: la parole directe des combattants
- Sisters in Arms: la dimension invisible (femmes militaires)
Particularité canadienne : contrairement aux productions américaines triomphalistes ou aux productions européennes critiques, le cinéma canadien adopte un ton mélancolique, interrogatif. Pas de certitudes. Pas de héros invincibles. Juste des questions: Pourquoi étions-nous là? Qu’avons-nous accompli? Le sacrifice en valait-il la peine?
Ces 158 soldats canadiens qui sont morts à Kandahar – dont beaucoup francophones du 22e Régiment – n’ont pas répondu à un appel canadien. Ils ont répondu à l’appel des USA, Monsieur le Président.
L’Article 5 a été invoqué pour les États-Unis. Une seule fois dans l’histoire de l’OTAN. Le 12 septembre 2001. Et le Canada a répondu. Pendant 10 ans. À Kandahar. La province la plus dangereuse. 158 cercueils.
Pas « un peu en retrait ». Au cœur de l’enfer.
Et le cinéma canadien l’a filmé. Sans fanfare. Sans héroïsme factice. Avec dignité.
VOIX EUROPÉENNES
Plutôt que de procéder pays par pays de façon exhaustive, avec le risque de la répétition pour un article déjà bien long, je propose de faire un focus sur des regards européens que je peux connaitre.
ALLEMAGNE (54 morts) – TOURNER SOUS LES BALLES
INBETWEEN WORLDS / ZWISCHEN WELTEN (Feo Aladag, 2014)
Ce que personne d’autre n’a osé faire: tourner un film de fiction EN Afghanistan
Type: Fiction dramatique
Réalisatrice: Feo Aladag (femme, détail crucial)
Durée: 98 minutes
Lieux de tournage: Nord de l’Afghanistan (Mazar-e-Sharif, Kunduz) + Allemagne
Sélection: Compétition officielle, Berlinale 2014
Alors que la quasi-totalité des films occidentaux sur l’Afghanistan sont tournés au Maroc, en Jordanie, en Espagne ou au Canada pour des raisons de sécurité, Feo Aladag décide de tourner sur place, en Afghanistan, dans le nord du pays encore accessible en 2013.
Pourquoi ce risque? Sa réponse : « Je ne voulais pas qu’un acteur turco-allemand parle un dialecte fantaisiste dans un décor marocain. Je voulais l’authenticité. »
Synopsis :
Jesper, jeune soldat allemand, est déployé en Afghanistan. Il noue une amitié improbable avec Tarik, son interprète afghan. Mais quand Jesper reçoit l’ordre de participer à une opération qui mettra en danger la famille de Tarik, il doit choisir: obéir aux ordres ou trahir son ami.
Le film explore la zone grise où se rencontrent (et s’affrontent):
- Le devoir militaire vs l’humanité
- La logique occidentale vs les codes tribaux afghans
- L’amitié individuelle vs les impératifs institutionnels
Une réalisatrice, une perspective:
Feo Aladag est l’une des rares femmes à avoir réalisé un film sur la guerre d’Afghanistan. Sa présence derrière la caméra – ainsi que celle de son équipe féminine – a créé une dynamique particulière sur le tournage en Afghanistan.
Accueil critique positif à la Berlinale. Le film est salué pour sa nuance et son refus de la propagande (ni pro-guerre ni anti-guerre, juste humain).
Inbetween Worlds prouve qu’on peut faire un film de guerre sans tomber dans le manichéisme hollywoodien. Le titre lui-même (Entre les mondes) résume l’approche: Jesper et Tarik sont coincés entre deux univers culturels, deux systèmes de valeurs, deux définitions de la loyauté.
PAYS-BAS (25 morts) – QUAND LE DOCUMENTARISTE DEVIENT COMBATTANT
LE DOCUMENTAIRE DE VIKTOR FRANKE (2011)
Le moment où la caméra ne suffit plus
Type: Documentaire de guerre immersif
Réalisateur/journaliste: Viktor Franke
Lieu: Uruzgan, province sous commandement néerlandais (2006-2010)
Viktor Franke, journaliste et documentariste, est embarqué avec les forces spéciales néerlandaises et américaines dans la province d’Uruzgan, l’une des plus dangereuses d’Afghanistan. Pendant plus de deux mois, il les suit au cœur du territoire Taliban.
Au bout de plusieurs semaines de tournage, l’unité tombe dans une embuscade violente. Combat féroce. Tirs nourris. La bataille dure plus d’une heure. Puis, bref cessez-le-feu. Les soldats reprennent leur souffle.
Et soudain, deuxième assaut.
Les batteries de la caméra de Viktor Franke sont vides. Il ne peut plus filmer. Mais le combat reprend. Les balles sifflent. Ses camarades (car au bout de deux mois, ce sont devenus ses camarades) sont en danger de mort.
Viktor Franke pose sa caméra. Il saisit une arme. Il combat.
Ce moment symbolise l’effacement de la frontière entre observateur et acteur, entre civil et militaire, entre documentariste et combattant. En théorie, un journaliste embedded est protégé par son statut non-combattant. En pratique, quand les balles volent et que vos compagnons risquent de mourir, les théories s’effondrent.
Importance documentaire :
Ce film (malheureusement peu diffusé hors Pays-Bas) est crucial car il montre que filmer la guerre, c’est aussi être dans la guerre. Il n’y a pas de position extérieure neutre. La caméra ne protège pas. L’objectivité journalistique devient une abstraction face à la survie.
Les Pays-Bas ont déployé environ 2 000 soldats à Uruzgan entre 2006 et 2010. 25 soldats néerlandais sont morts. Le retrait néerlandais en 2010 a été controversé (décision politique, pression publique).
Autre production néerlandaise:
War Zone / Kamp Holland (2016) – Film sur les jeunes soldats néerlandais à Uruzgan et les dilemmes moraux auxquels ils font face.
POLOGNE – 43 morts – Et la première série télévisée polonaise sur l’Afghanistan
Contexte géopolitique polonais.
Pour comprendre l’engagement polonais en Afghanistan, il faut remonter à une réalité simple: la Pologne post-1989 cherche désespérément à s’arrimer à l’Occident. Après 45 ans de domination soviétique, le pays voit dans l’OTAN non pas une simple alliance militaire, mais une garantie existentielle contre un retour de la Russie.
Quand l’Article 5 est invoqué le 12 septembre 2001, la Pologne répond immédiatement. Pas par idéalisme. Pas par conviction dans la « guerre contre le terrorisme ». Mais par calcul stratégique: prouver sa loyauté atlantiste pour sécuriser sa place dans l’Alliance.
43 soldats polonais morts en Afghanistan. Pour un pays de 38 millions d’habitants qui a déjà perdu 6 millions de citoyens pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est un prix que beaucoup de Polonais jugent exorbitant pour une guerre qui n’est pas la leur.
Mais l’armée polonaise obéit. Elle déploie jusqu’à 2 600 soldats en Afghanistan, principalement dans la province de Ghazni (centre-est du pays). Les soldats polonais patrouillent, combattent, construisent, forment la police afghane. Et meurent.
En 2012, alors que la guerre s’enlise et que le débat public polonais commence à questionner le sens de cet engagement, la télévision polonaise produit une série ambitieuse: Misja: Afganistan (Mission: Afghanistan).
C’est la première fiction télévisée polonaise sur un conflit contemporain.
MISJA : AFGANISTAN (Maciej Dejczer, 2012)
Type: Série télévisée dramatique
Diffusion: Cyfra+ (chaîne câble polonaise), octobre-décembre 2012
Réalisateur: Maciej Dejczer
Format: 13 épisodes de 45 minutes
Production: Akson Studio & Canal+ Polska
Acteurs principaux: Paweł Małaszyński, Ilona Ostrowska, Tomasz Schuchardt
La première série polonaise sur l’Afghanistan
Synopsis:
La série suit le 2e Peloton de la Première Compagnie de Piéchoty Zmechanizowanej (Infanterie Mécanisée) de Wędrzyn, déployé pour six mois en Afghanistan. Le commandant est le jeune porucznik (lieutenant) Paweł Konaszewicz (Paweł Małaszyński), fraîchement sorti de l’école d’officiers.
Le problème de Konaszewicz : ses hommes sont convaincus qu’il a obtenu son grade grâce à la protekcja (piston) de son père, un général à la retraite. Dans l’armée polonaise, être un « plecak » (sac à dos – terme péjoratif pour désigner celui qui avance grâce aux relations) est la pire des étiquettes.
Konaszewicz doit donc prouver sa valeur au combat, gagner le respect de ses hommes, tout en gérant:
- Les conflits internes avec le porucznik Rafał Żądło (Tomasz Schuchardt), commandant du 1er Peloton, son rival professionnel
- Une relation compliquée avec la porucznik Justyna Winnicka (Ilona Ostrowska), médecin militaire dont les deux lieutenants sont amoureux
- Les dangers quotidiens d’Afghanistan (patrouilles, IED, embuscades, tensions avec les civils)
- Les dilemmes moraux de la guerre asymétrique
Réalisme de production – Un effort sans précédent:
Pour une production polonaise (budget limité comparé aux standards HBO/Netflix), Misja: Afganistan a investi massivement dans l’authenticité:
- Entraînement militaire des acteurs:
- Supervisé par d’anciens soldats du GROM (forces spéciales polonaises, équivalent du SAS britannique ou du Delta Force américain)
- Entraînement avec des soldats de la 17e Wielkopolska Brygada Zmechanizowana (17e Brigade Mécanisée de Grande-Pologne), l’unité réelle qui a combattu en Afghanistan
- Équipement:
- 250 uniformes militaires utilisés pendant le tournage
- 10 à 20 litres de faux sang consommés
- 13 000 cartouches tirées à blanc
- 30 jeux de postiches pour les acteurs jouant les Afghans
- Consultants:
- Vétérans polonais d’Afghanistan comme conseillers techniques permanents
- Les scénaristes (Allan Mauduit, Jean-Patrick Benes) ont passé des mois à interviewer soldats et familles
- Lieux de tournage:
- Świętoszów (poligon/base d’entraînement militaire, sud-ouest Pologne)
- 33e Baza Lotnictwa Transportowego (Base aérienne de transport, Powidz)
- 17e Wielkopolska Brygada Zmechanizowana (Międzyrzecz)
- Environs de Varsovie
- Piechcin (carrières de calcaire, Province de Kujawsko-Pomorskie)
Le choix de Piechcin est crucial : les géographes et géologues de l’Université de Varsovie ont été consultés pour trouver en Pologne un paysage qui ressemble à l’Afghanistan. Les carrières de calcaire de Piechcin, près de Barcin et Pakość, ont été jugées parfaites. Les critiques et spectateurs ont unanimement salué cette ressemblance.
Misja: Afganistan est unique en Europe de l’Est. À ma connaissance ni la Roumanie, ni la Bulgarie, ni l’Estonie, ni la République tchèque n’ont produit de série ou film majeur sur leur engagement en Afghanistan.
Seule la Pologne a osé. Pourquoi ? Parce que:
- L’engagement polonais était plus massif (2 600 soldats)
- Les pertes étaient significatives (43 morts)
- Le débat public était vif
- L’industrie audiovisuelle polonaise avait les capacités techniques
Norvège – 10 morts
NOBEL (Série TV, 2016)
Type: Série dramatique
Production: Norvégienne
Thème: Soldats norvégiens en Afghanistan, complexité morale des opérations
La Norvège, avec ses 5,4 millions d’habitants, a déployé environ 500 soldats en Afghanistan à son pic. 10 morts sur toute la durée du conflit. C’est proportionnellement beaucoup moins que le Danemark voisin (44 morts pour 5,8 millions d’habitants).
Mais la série Nobel témoigne que même un engagement limité soulève des questions morales. Le titre lui-même (Nobel) est ironique: la Norvège, pays du Prix Nobel de la Paix, envoie des soldats faire la guerre. La contradiction est au cœur de la série.
Exploration des dilemmes éthiques, des règles d’engagement, de la distinction floue entre missions de paix et opérations de combat constituent autant de marqueur typiquement scandinaves. Point de glorification, beaucoup de questionnement.
AUSTRALIE – KANDAHAR, EXPIATION ET CRIMES DE GUERRE
41 morts – Et les crimes qu’on ne peut plus cacher
Le cas australien est révélateur des tensions profondes autour de l’engagement en Afghanistan.
Novembre 2020. Un rapport de l’inspecteur général de l’armée australienne est rendu public. Titre: Rapport Brereton. Contenu: des preuves accablantes que des membres des forces spéciales australiennes (SAS) ont commis des crimes de guerre en Afghanistan, incluant l’exécution sommaire de 39 prisonniers et civils afghans entre 2009 et 2013.
Des prisonniers égorgés. Des civils abattus pour « s’entraîner ». Des cadavres maquillés en combattants. Le scandale secoue l’Australie. Le Premier ministre Scott Morrison présente des excuses publiques au peuple afghan.
41 soldats australiens sont morts en Afghanistan. Mais combien d’Afghans innocents ont été tués par des soldats australiens? Le rapport Brereton documente 39 cas avérés. La réalité est probablement bien pire.
Ce contexte est crucial pour comprendre le cinéma australien sur l’Afghanistan. Car l’Australie, pays qui cultive le mythe national de l’ANZAC (Australian and New Zealand Army Corps) et du soldat-héros depuis Gallipoli 1915, se retrouve confrontée à une vérité insupportable: certains de ses soldats n’étaient pas des héros. Ils étaient des criminels.
Et pourtant, avant même que le scandale n’éclate, un film australien avait anticipé cette nécessité d’expiation.
JIRGA (Benjamin Gilmour, 2018)
Le film le plus fou jamais tourné sur l’Afghanistan : une fiction tournée à Kandahar en pleine guerre. Rien que ça.
Type: Fiction dramatique
Réalisateur/scénariste/directeur photo: Benjamin Gilmour
Durée: 78 minutes
Acteur principal: Sam Smith
Lieux de tournage : Kandahar, Afghanistan (province, ville et environs)
Tout le monde tourne en Jordanie, au Maroc, au Canada. Benjamin Gilmour décide de tourner à Kandahar. Pas dans un coin sécurisé. À Kandahar. La ville. Les villages. La province. En pleine guerre.
Kandahar en 2017, ce n’est pas une destination touristique. C’est le berceau historique des Taliban. C’est une zone de guerre active. Les attentats sont quotidiens. Les enlèvements d’étrangers sont fréquents. Tourner un film là-bas relève de l’inconscience… ou du courage absolu.
Le réalisateur:
Benjamin Gilmour n’est pas un cinéaste de studio hollywoodien. C’est un ambulancier qui a travaillé 20 ans dans le New South Wales. En parallèle, il fait des films documentaires. Il a passé des années à la frontière Pakistan-Afghanistan, où il a tourné deux films précédents (Son of a Lion, Paramedico).
En tant qu’ambulancier en Australie, Gilmour a côtoyé des vétérans de l’Afghanistan. Ils lui ont raconté leurs histoires. Leur culpabilité. Leurs crimes. Leurs cauchemars.
Il a aussi rencontré des réfugiés afghans au Pakistan. « Les gens les plus engageants, généreux et gentils que j’aie rencontrés », dit-il.
De ces deux rencontres naît l’idée de Jirga.
Synopsis :
Mike Wheeler (Sam Smith), ancien soldat australien, retourne en Afghanistan trois ans après avoir quitté l’armée. Il cherche la famille d’un civil afghan qu’il a tué accidentellement pendant une opération nocturne dans un village. Il veut demander pardon. Il apporte de l’argent (compensation selon la tradition afghane). Mais surtout, il veut se soumettre au jirga – le conseil tribal des anciens qui, selon la loi pachtoune, décidera de son sort. En chemin depuis Kaboul vers Kandahar, Mike est capturé par un groupe Taliban. Ils le gardent prisonnier dans une grotte. Quand il leur explique sa mission, ils sont perplexes: un soldat occidental qui revient volontairement pour demander pardon? Impensable. Les Taliban finissent par le conduire au village. Mike rencontre la veuve et le fils du mort. Le jirga se réunit. Le fils, âgé d’environ 10 ans, est désigné pour décider du sort de Mike. L’enfant s’avance avec un poignard. Il le place sous la gorge de Mike. Le silence est total. Puis il rengaine le poignard et dit: « Le pardon est plus puissant et plus honorable que la vengeance. »
Le tournage comme acte de foi.
Initialement prévu au Pakistan, le film est jugé « too politically divisive« par les autorités pakistanaises. Production annulée. Gilmour décide alors de déménager « last minute » en Afghanistan. À Kandahar.
Gilmour et son chef opérateur (qui est aussi acteur principal – Sam Smith) doivent rédiger leur testament. Ils sont accompagnés par des fixers afghans (Amir Shah Talash, qui devient co-producteur et acteur). Ils tournent dans de vrais villages. Avec de vrais Taliban (ou ex-Taliban, selon les sources).
Gilmour a délibérément brouillé la frontière entre documentaire et fiction. Les acteurs afghans ne jouent pas vraiment. Ils sont eux-mêmes. Les dialogues sont en partie improvisés. Les lieux sont réels. Les paysages sont réels. Le danger était réel.
Le film ressemble à un documentaire. Mais c’est une fiction. Ou plutôt, c’est une parabole.
Ce film est crucial. Jirga sort en 2018, deux ans avant la révélation publique du rapport Brereton. Mais Gilmour savait. Les vétérans lui avaient raconté. Les crimes de guerre. Les exécutions. La culpabilité.
Le personnage de Mike Wheeler qui retourne en Afghanistan demander pardon est prémonitoire. C’est ce que l’Australie aurait dû faire. C’est ce qu’elle n’a jamais fait.
Quand le scandale Brereton éclate en 2020, Jirga acquiert rétrospectivement une dimension prophétique. Le film devient un acte d’accusation et d’expiation par anticipation.
CONCLUSION – « MONSIEUR LE PRÉSIDENT, VOICI DE QUOI OCCUPER QUELQUES SOIRÉES »
Monsieur le Président,
Vous qui aimez tant la télévision, voici de quoi occuper quelques soirées. Peut-être qu’après avoir visionné ne serait-ce qu’une fraction de ces œuvres, vous comprendrez que les soldats européens, canadiens, australiens n’étaient pas « un peu en retrait ».
Ils étaient là, sur la ligne de front.
À Helmand, où les Danois et les Britanniques ont combattu pendant des années dans l’une des provinces les plus dangereuses d’Afghanistan.
À Kajaki, où des soldats britanniques ont passé des heures piégés dans un champ de mines soviétiques, perdant leurs jambes pour des camarades qu’ils tentaient de sauver.
À Uzbin, où 31 parachutistes français sont tombés dans une embuscade tendue par 150 Taliban, et où 10 d’entre eux – âge moyen: 22 ans – ne sont jamais rentrés.
À Kandahar, où les Canadiens ont tenu pendant cinq ans l’une des missions les plus dangereuses de toute la coalition, et où 158 d’entre eux sont morts. Pour l’Article 5.
À Kunduz et Mazar-e-Sharif, où une réalisatrice allemande a eu le courage de tourner un film en pleine guerre parce qu’elle refusait le mensonge des décors marocains.
À Uruzgan, où un documentariste néerlandais a dû poser sa caméra et prendre une arme parce que ses camarades – oui, ses camarades – allaient mourir sous ses yeux.
À Ghazni, où 2 600 soldats polonais ont patrouillé pendant des années, non par conviction idéologique, mais parce que l’alliance atlantiste était leur seule garantie contre le retour de la Russie.
Ils étaient là.
Depuis 2001, près de 1 000 soldats non-américains de l’OTAN sont morts en Afghanistan:
- Royaume-Uni: 457 morts
- Canada: 158 morts
- Espagne: 102 morts
- France: 90 morts
- Allemagne: 54 morts
- Italie: 53 morts
- Danemark: 44 morts (dont 37 au combat – le taux le plus élevé par habitant de toute la coalition)
- Pologne: 43 morts
- Australie: 41 morts
- Pays-Bas: 25 morts
- Norvège: 10 morts
- Et des dizaines d’autres pour la Belgique, l’Estonie, la Roumanie, la Finlande, la Bulgarie…
1 000 cercueils. 1 000 familles détruites. 1 000 noms gravés sur des mémoriaux.
L’Article 5 du Traité de l’Atlantique Nord – la clause de défense collective – n’a été invoqué qu’une seule fois dans toute l’histoire de l’OTAN: le 12 septembre 2001. Au lendemain des attentats sur le sol américain. Et ils ont répondu. Tous. Sans hésiter.
Pendant 20 ans.
LE CINÉMA COMME MÉMORIAL
Ce panorama recense des dizaines d’œuvres – films, documentaires, séries télévisées – produites hors des États-Unis entre 2004 et 2025.
Ces films, ces séries ne sont pas de la propagande crasse. Certains glorifient. D’autres critiquent. Beaucoup questionnent. Mais tous témoignent d’une vérité fondamentale : les alliés de l’OTAN n’étaient pas « un peu en retrait« . Ils étaient sur la ligne de front. Et ils sont morts.
L’ARCHIVE PERMANENTE
Cet article est destiné à durer.
Quand, dans 10 ans, dans 20 ans, quelqu’un cherchera sur le web « films Afghanistan OTAN » ou « Trump allies Afghanistan front line », il tombera sur cette page.
Il verra les chiffres. Les noms. Les titres de films. Les affiches. Les témoignages.
Il comprendra que l’histoire ne s’écrit pas seulement dans les discours présidentiels ou les tweets matinaux. Elle se grave dans la pellicule, dans les pixels, dans les témoignages des survivants, dans les larmes des familles endeuillées.
Le cinéma est une mémoire qui ne s’efface pas. Enfin espérons-le. Vous pouvez mentir, Monsieur le Président. J’espère que les algorithmes pourront continuer à lutter contre ces mensonges grotesques.
Vous avez déclaré que les alliés étaient « un peu en retrait, un peu à l’écart de la ligne de front » et que les États-Unis « n’avaient jamais eu besoin d’eux ».
Vous avez menti.
Cet article est dédié aux 1 000 soldats non-américains de l’OTAN morts en Afghanistan entre 2001 et 2021, et aux cinéastes qui ont refusé que leur sacrifice soit oublié ou travesti.
Ils n’étaient pas « un peu en retrait« . Ils étaient là. Et nous nous souvenons. Les militaires de l’Oncle Sam aussi, espérons-le.


