À propos de l'auteur

Joyeux Noël

Il s’agit ici de notes prises par G. Sabatier, professeur d’histoire-géographie de l’académie de Lyon, qui a assisté à la projection et au débat qui s’en est suivi. Elles permettent d’éclairer la compréhension du film et surtout les intentions de celui qui l’a réalisé ! Elles ne suivent pas l’ordre des différentes interventions, dans un souci de clarification et d’utilisation plus facile, sur un plan pédagogique…

Le film

Joyeux Noël
Joyeux Noël

Joyeux Noël / Christian Carrion, avec Diane Krüger, Benno Fürmann, Guillaume Canet, Daniel Brühl, Gary Lewis, Dany Boon, Steven Robertson, Alex Ferns (fiction, Allemagne/Belgique/France/Roumanie/Royaume-Uni, 2005, 120 min, couleur, VOSTF, Nord Ouest production et UGC distribution) Sélection officielle hors compétition Cannes 2005. Sortie nationale le 9 novembre 2005

24 décembre 1914 : une veillée de Noël, sur le front, dans le Nord de la France, où se font face les tranchées écossaises et françaises d’un côté, et allemandes de l’autre. Et puis un air de cornemuse ou la voix d’un ténor allemand qui s’élèvent, et le miracle se produit : on fraternise ! Les adversaires redeviennent des hommes que tout rapproche, les souvenirs, les familles, le foot, la religion aussi… Longtemps occultées, ces scènes de fraternisation ont existé. Christian Carrion réussit à les mettre en scène avec un sens de l’authenticité qui fait sourdre une émotion poignante. Parfaitement servi par une distribution internationale judicieuse, le film est un appel à s’interroger sur les racines de ce conflit destructeur, et un manifeste pacifiste, traversé par un esprit européen vibrant.

Ce film a été projeté en avant première au festival de Blois le 15 octobre 2005, en présence du réalisateur. Ce dernier a, après la projection, bien voulu répondre aux questions du public. Il s’agit de son deuxième film de fiction, après Une hirondelle a fait le printemps avec Mathilde Seigner et Michel Serrault.

Notes de projection

Quel fut le travail du réalisateur au point de vue reconstitution historique ?

Le réalisateur a appris qu’il y a avait eu des actes de fraternisation en Europe sur le front occidental qui s’étendait d’Ostende à Bâle. Son idée fut de concentrer en un seul lieu la plupart des témoignages qui ont fait état de tels actes. Il a fait le choix de placer son film quelque part dans le Nord (dont il est originaire), une zone de combats entre Arras et Lens. De fait, sur cette partie du front, les armées française et britannique étaient bel et bien côte à côte. De plus, dans les archives, il avait trouvé un témoignage rapportant que le soir de Noël, une cornemuse écossaise (instrument qui le fascine) avait répondu à un harmonica allemand.
Christian Carrion rappelle que les actes de fraternisation ont effectivement existé durant le Noël 1914. Leur but était avant tout pour les soldats de « plus durer », c’est à dire de se protéger des obus, des mines. Un témoignage anglais fait mention du fait que les Anglais montraient parfois aux Allemands où ils avaient placé des mines sur le no man’s land, pour les «épargner » (cette anecdote n’est pas reprise dans le film). Les fraternisations de Noël 1914 ont pu exister car, contrairement aux années suivantes, on n’a pas encore instauré « l’exemple ». D’ailleurs, dans le traitement par l’Etat Major de ces actes, il y a la volonté de ne rien ébruiter, d’éloigner, sans réprimer, les régiments contaminés (fin du film avec le départ sur le front de l’Est des Allemands). Des tentatives de fraternisation ont bien eu lieu en Noël 1015 mais les Etats Majors s’y étaient préparées. Des endroits du front réputés trop calmes ont ainsi été volontairement bombardés, pour éviter de voir se reproduire de telles situations. Après 1915, c’est impossible : il y a notamment le tournant de Verdun avec les gaz. La guerre a fini par pourrir les cœurs. La naïveté de 1914 a disparu.

Un travail étroit de collaboration a également été mené pour soigner les décors, notamment la reconstitution de l’arrière mais aussi des différentes tranchées (française, écossaise et allemande), qui devaient véritablement marquer l’identité de chaque peuple européen. Pour éviter que les acteurs respectent trop « le costume », le réalisateur, avant de tourner, a demandé qu’ils subissent une semaine de préparation militaire intense, avec les costumes d’époque ! Il fallait cela pour qu’ils n’hésitent pas à souiller l’uniforme, comme les soldats de 1914. Le but était de renforcer la crédibilité du film et d’éviter les défauts du film en costumes.

Ce travail de reconstitution apparaît dès la première séquence du film où 3 enfants de chaque pays récite des poèmes nationalistes et xénophobes, devant un tableau noir . Le but était de marquer l’endoctrinement en Europe, via notamment l’école (Christian Carrion rappelle par ailleurs le rôle de Raymond Poincaré en France qui, lorsqu’il était ministre de l’Instruction en 1895, avait instauré les exercices de tir dans les écoles et l’instauration du port du cartable, prélude au barda du militaire).

Autre élément d’histoire, le discours prononcé par l’évêque britannique qui vient remotiver les troupes écossaises et les inciter à se transformer en « guerriers de Dieu ». Le texte est tiré d’un discours prononcé par un évêque anglican à Westminster en décembre 1914. Ce personnage est le seul que le réalisateur a souhaité « charger »… Il fait écho à l’actualité (discours de Bush), de la même façon que le sermon du pasteur écossais, lors de la messe confraternelle dans le no man’s land, est aussi en référence à l’actualité brûlante…

Deux historiens ont collaboré à ce film, notamment Rémi Cazals, spécialiste de la Grande Guerre.

Peut-on voir une influence de Stanley Kubrick dans ce film (Les sentiers de la Gloire) ?

Christian Carrion ne tient pas à être comparé à ce prestigieux réalisateur. Mais il se plaît à penser que son film démarre là où s’arrête celui de Kubrick (la jeune allemande dont le chant émeut les soldats français). Si influence il y a des classiques, il faudrait plutôt voir celle de La Grande Illusion de Renoir (1937) avec les discussions entre les officiers notamment. Christian Carrion rappelle une anedocte : dans les années 50, Renoir a eu la possibilité de faire ressortir son film avec le montage qu’il désirait vraiment. Lors de sa nouvelle sortie, il avait intégré, avant la projection, un message destiné aux spectateurs, mentionnant le fait que son film pouvait choquer (contexte de l’après 2ème guerre mondiale). Les scènes choquantes pour Renoir, c’était justement ces scènes de fraternisation entre Français et Allemands. Renoir précisait à l’attention des spectateurs que les armées de 1914 n’étaient pas celles de la seconde guerre mondiale, que les Allemands de 1914 n’étaient pas des Nazis. Christian Carrion a intégré cela dans son film à travers l’officier allemand dans la tranchée : il est Juif !

Quelle est la part de la dimension artistique dans le film de Christian Carrion ?

Evidemment, elle est très grande ! Les photos, au tout début du film, sont des photo-chromes qui ont été réalisées vers 1905-1906. Ces photos couleurs, d’une grande beauté, sont là pour rappeler que le temps qui précède la guerre n’est pas un temps du « noir et blanc ». C’est un moyen pour montrer que le début du XXème siècle n’est pas un temps d’ancien Régime mais un temps de vie. De même, le film se clôt par des dessins contemporains, imitant les dessins des carnets de guerre et reconstituant les moments forts du film. Le réalisateur a demandé cela pour montrer que le dessin était très important, notamment pour les soldats qui n’avaient pas accès à l’écrit. Ce qu’il a souhaité faire, c’est finalement montrer le souvenir que pouvait avoir de ce conflit un soldat. Les dessins, d’après lui, ce sont les souvenirs qu’aurait pu garder un personnage de son film, le lieutenant français, interprété par Guillaume Canet.

La musique mêle à la fois apports contemporains et musique d’époque. La plupart des morceaux ont été écrits pour le film mais avec l’ambition de coller à l’époque. Par exemple, le compositeur a écrit un Ave Maria pour la messe dans les tranchées en s’inspirant d’une vieille chanson écossaise. La chanson Stille Nacht (Douce Nuit) est un tube planétaire à l’époque. Celle qu’interprète le ténor allemand au château des officiers, Bist du bei mir ? , est une vieille chanson du XVIIIème siècle.
La musique dans le film est l’élément qui rapproche les hommes. C’est la cause de la fraternisation. On remarquera d’ailleurs que les Français sont les plus réticents à fraterniser : ils ne chantent pas, ne jouent pas d’un instrument. C’est un choix délibéré du réalisateur pour deux raisons :
– la fraternisation ne va pas de soi. C’est un acte difficile à accomplir plus pour les Français qui se battent sur leur propre territoire (personnage interprété par Dany Boon). Le réalisateur rappelle qu’il a trouvé témoignage d’un soldat français contraint à détruire la ferme de son propre frère dans le Nord de la France. Le personnage du jeune frère écossais rappelle aussi la fragilité de toute paix. Il reste dans une optique de vengeance, après la mort de son frère. Le moindre coup de feu et les hostilités reprennent.
– Volonté de ne pas tomber dans les clichés. La cornemuse écossaise face à l’accordéon français… par exemple !

La fin du film est-elle une allusion masquée à la déportation (régiment allemand enfermé dans un wagon en partance pour l’Est…) ?

Le problème, c’est que dès que l’on montre un train et des Allemands, les gens y voient une allusion à la déportation. Christian Carrion a beaucoup hésité pour la fin de son film et a changé le scénario initial. Ce qui l’a influencé, c’est le film de Marcel Carné Les visiteurs du soir, dans lequel le diable (Jules Berry) transforme les deux amoureux en statue de pierre au moment où ils vont échanger un baiser. Mais en se penchant sur les statues, il entend battre leur cœur. C’est la même chose pour la fin du film : même si on brise l’harmonica, le murmure des soldats qui s’en vont vers le front de l’Est montre que l’on arrive pas si facilement à tuer la part d’humain. Et de toutes façons, le départ des soldats allemands vers le front de l’Est est bien une forme de déportation !

Pourquoi la Roumanie est-elle dans la co-production ?

Christian Carrion a recherché longtemps en France un lieu de tournage, notamment dans des camps militaires, sans trop de signes de modernisme. Il a fini par en trouver un dans la région bordelaise. Il rencontre alors le colonel, chef de base, à qui il remet le scénario. Ce dernier est tout à fait d’accord pour tourner le film sur le terrain militaire. Il lui dit d’ailleurs qu’aujourd’hui la mission de l’armée française est d’être une force de pacification, de rapprochement entre les peuples. Mais, l’autorisation de tournage a été retardée par la hiérarchie militaire. L’accord d’un général était nécessaire, or ce dernier a ralenti le processus car il ne voulait pas d’un film qui cautionne « des rebelles ». De ce fait, avec les impératifs de tournage, il a fallu envisager un autre lieu. La Roumanie s’est imposée car elle bénéficiait de lieux vierges de toute trace de modernisme (Christian Carrion n’évoque pas les coûts de tournage plus faibles qu’en Europe de l’Ouest). Le réalisateur a donc effectué un choix contraint, qu’il déplore, car il voulait absolument tourner dans son pays à la fois pour des raisons affectives (attachement à la France du Nord) mais aussi politiques (problème des intermittents qui ont besoin que des films se fassent encore en France).

À propos de l'auteur

Gilles Sabatier

Professeur d'histoire-géographie Lycée François Mauriac-Forez Andrézieux-Bouthéon (Loire)

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