Le bateau, mon graal. Cet article est une adaptation de ma 200è critique sur le site « senscritique« . Pour fêter ça, à l’instar des 150è, 100è et 50è, j’avais décidé de consacrer un peu de mon temps à l’un des mes absolus cinématographiques. Assez naturellement, Le bateau, Das Boot, fut l’un des premiers films que j’ai placé dans mon top 10 lorsque je découvrais ce site de partage et de découvertes. Je fus d’ailleurs heureusement surpris de constater que le chef d’œuvre de Wolfgang Petersen était non seulement bien noté mais, surtout, bénéficiait de magnifiques critiques.

 

Das boot, un voyage personnel

Loin de moi l’idée d’analyser en profondeur cette œuvre. Mon top 10 renvoie à ma part d’irrationnel, à des sentiments très profonds, à des moments personnels. Lorsque je mets 10/10, la note n’a plus de sens. L’œuvre s’impose à moi, tout simplement, sans que je puisse réellement garder les pieds sur terre pour l’appréhender de manière rationnelle.

J’en connais pour qui Das Boot fut un long calvaire ; un moment chiant, interminable, pénible, un chemin de croix sous marin. Assurément cette oeuvre, plus que beaucoup, est un voyage personnel. Et bien pour moi, le revoir une nouvelle fois, dans sa version Bluray, fut une nouvelle occasion de sortir bouleversé d’une histoire que je connais pourtant par cœur.

Das Boot est le premier film de guerre à m’avoir chamboulé. Rien que ça. Et encore, je l’ai découvert non pas en film, mais dans le format de la série tv. J’avais 13-14 ans, j’étais au collège et j’aimais bien les films de guerre. J’étais fan de Conan, d’Indiana Jones, d’Excalibur et de Ray Harryhausen mais, franchement, j’aimais aussi beaucoup les films de guerre. Le summum du genre c’était alors pour moi le Jour le plus long, la Bataille des Ardennes, Les 55 jours de Pékin, Les Canons de Navarone, Tora ! Tora ! Tora !, la Bataille de Midway. Des films plein de fureur du jeudi soir, avec les gentils alliés ou occidentaux, pas de sang mais des héros qui se crispaient pendant 1 minute lorsqu’ils étaient touchés. Des histoires simples à la John Wayne, lisibles, avec des allemands et des japonais utilisés comme chair à canon pour les beaux yeux de nos héros. Même dans Torpilles sous l’Atlantique,le méchant Allemand finissait par se rendre compte que les Américains étaient vachement sympas.

Et puis vint TF1 et son idée saugrenue de me jeter à la figure une histoire de méchants. En lieu et place de mes chers alliés, des Allemands. Des salauds de boches. Regardez-les profiter de La Rochelle avant de partir couler les bateaux alliés. Bande d’enfoirés, vous ne perdez rien pour attendre.

 

Après une longue introduction à base de beuverie, au cours de laquelle l’équipage nous est présenté avec soin, enfin, le bateau part. Inutile de le nier, je ne peux les détester ; je ne sais si ce fut à l’époque la mélodie lancinante et mélancolique de Klaus Doldinger, ce « Vieux » incarné par Jürgen Prochnow, ce journaliste, le lieutenant Werner ou tout simplement l’ensemble de cet équipage, mais je vais trembler avec eux. Je vais rire avec leurs blagues de potache, je vrai vibrer avec Johann pour que les diesels tiennent, je vais trembler lorsque les grenades vont chahuter le navire. Petit à petit je vais, comme eux, sombrer.

La force de Petersen est d’avoir réussi à non pas faire un film de guerre, mais un film durant la guerre. La guerre, c’est d’abord l’ennui et l’attente. Ici, c’est symbolisé par ce rythme lent, par cet océan sans fin, pas ces navires que l’ont cherche et qui ne viennent pas. Alors, on blague. On rit, on pense à sa petite française à qui n a fait un gamin et qu’on espère revoir bien vite car, finalement, cette guerre, on s’en fout. On mange, on dort, on joue aux cartes. On écoute la belle musique du Reich et, bien mieux, on entonne It’s a Long Way to Tipperary sous le regard troublé du jeune officier nazi de service.

Ainsi passe le temps que seules les vagues et l’écume viennent chahuter. Ainsi débute la quête.

Petersen filme des soldats. Jeunes, on peut les voir vieillir petit à petit, au rythme de leurs barbes devenues hirsutes et de leurs yeux qui se parent de ténèbres. La folie n’est jamais loin, elle guette, tapis dans les songes de Neptune qui attend son heure pour se gorger de son dû. Lorsque, enfin, l’action arrive, on sent une poussée d’adrénaline. On est venu pour ça ; pour voir des bateaux se faire couler sournoisement, pour suivre le U-Boot esquiver les grenades. Alors, la réalité nous écrase. Les navires alliés coulés, ce sont aussi ces marins qui se noient et qui brulent sous les regards sinistrement humains de leurs adversaires. Cette réalité c’est ce chasseur qui devient proie fragile, balloté par les explosions. Ce sont ces regards d’une jeunesse terrifiée, c’est Johann qui bascule dans la folie. C’est le craquement de la coque sous la pression. Ils attendaient la lutte ; à présent, ils attendent la fin. Cette fin qui se mue par le génie de Petersen en une quête de sens pour le spectateur. Où l’on se rend compte de la faiblesse absolue de Greyhound qui avait ouvert ce dossier.

 

Au-delà du pourquoi de la guerre en général, l’œuvre s’empare de nous.

Tel Shaka lançant son Tenbu Hôrin, Petersen s’attaque à nos sens.

L’ouïe tout d’abord : le bateau craque, les moteurs éructent, la mer gronde, le sonar nous chasse, la musique nous prend avant que, finalement, le silence nous étreigne.

Alors notre vue se brouille : les visages deviennent fantomatiques, la terreur se lit dans les yeux, l’écarlate des lumières fini par s’estomper et nous plonger dans le noir.

Notre goût se brouille. Il y avait le sel de la mer, le goût de ces plats de plus en plus fades, de cette bière que l’on attend. Bientôt ne reste que celui de notre salive.

Alors on touche ; le métal est froid, la graisse des torpilles visqueuse. On ne peut plus qu’espérer toucher à nouveau la mer qui s ‘écrase contre nos visages.

Reste alors notre odorat. Viennent à nous l’odeur de l’alcool, de la pisse et de la gerbe du départ, lorsque tout était heureux. A présent l’air embaume de l’huile des moteurs, du ventre de ce bateau si exigüe, de ces saucissons qui pendent de partout, de ce simple chiotte que l’on se partage tour à tour. Finalement perdre l’odorat semble avoir du bon.

L’attaque n’est pourtant pas finie. Privés de nos 5 sens, l’adversaire, impitoyable s’attaque à notre esprit. Fini l’espoir. La peur est partout, la mer nous fait basculer dans l’irrationnel. Nous attendons la mort avec eux, comme une délivrance.

Das Boot est le premier film qui m’a montré le véritable visage de la guerre. Bientôt allaient suivre bien d’autres mais, à tout jamais, Das Boot restera le premier.

 

Pour Noël ou avant, foncez sur le Bluray

L’édition Bluray est magistrale et les bonus déments (ah, cette visite du Bateau par le « Vieux » himself !!). L’essentiel se passe en intérieur et l’atmosphère oppressante est sublimée par le grain de cette restauration. Les visages sont d’une pâleur terrifiante et, 30 ans après, ce film reste l’un des plus précis et exacts de tous les films de sous marin et de guerre en général. Immersif, l’oeuvre reste d’une force incroyable malgré son aspect minimaliste. Techniquement, même avec ses maquettes, il touche même au sublime et certaines séquences font partie des meilleures constructions et écritures de l’histoire du 7è art.

Rarement une écriture n’a été à ce point au service d’une tension aussi grande. Ce voyage vers l’enfer est d’une force toujours assez incroyable. Véritablement habités, les acteurs sont tous fantastiques de justesse. Épique, terrible, Bas Boot est un film qui doit être vu – en VO cela va de soit – et médité. En attendant, fermez les yeux et écoutez cette mélopée, à mes yeux parmi les plus grandes de toute l’histoire du cinéma.

 

Le film est une adaptation du roman de Lothar G. Buchheim. Il n’est pas aisé à trouver de nos jours, et est publié sous le titre du film, Le bateau, ou le Styx. Le livre est, lui aussi, une pure pépite, un excellent livre sur la mer et les marins.

 

 

Moi je vous laisse, je dois me focaliser sur mon septième sens pour recouvrer mes esprits.

Merci « Le vieux », merci Wolfgang Petersen

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Un dernier article viendra clôturer ce premier dossier Cliociné, consacré à La bataille de l’Atlantique. J’y évoquerai en complément les films tournés pendant la guerre, donc au plus fort de l’esprit de propagande. Mais, ceci est autre histoire.

 

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Fiche technique

Bavaria film / 1981 / 2h 29min pour la version courte / Drame, Historique, Guerre

Titre original Das boot

Réalisateur : Wolfgang Petersen

Scénariste : Wolfgang Petersen, adaptation du roman de Lothar G. Buchheim Das boot

Musique : Klaus Doldinger

Avec Jürgen Prochnow, Erwin Leder, Herbert Grönemeyer