Ils sont sortis déçus. Ou perdus — c’est difficile à démêler quand on a dix-sept ans et qu’on n’a pas les codes. « Ils ont même pas montré la traversée de l’Atlantique », a lâché l’un d’eux dans le noir du couloir, avant d’attraper son téléphone. J’ai failli répondre. Je me suis tu. Parce que ne pas montrer la traversée, justement, c’est tout le propos. Mais ça, ça ne se dit pas comme ça, debout dans un couloir de cinéma, en trois secondes. « J’ai rien compris. C’était quand même bizarre ».
Synopsis
Des ouvriers d’un vaste chantier, dans la banlieue de Dakar, réclament leur salaire après 3 mois d’attente, en vain. Parmi eux figure Souleiman, amoureux de la belle Ada promise à un autre homme, riche, qu’elle n’aime pas.
Dakar. Thiaroye. Un chantier qui pousse face à l’Atlantique, une tour de verre et d’acier qui sera inaugurée par des gens qui n’habitent pas ce quartier, construite par des mains qui ne seront jamais payées. Souleiman et ses camarades réclament leur dû à un patron qui les regarde de haut avec cette tranquillité particulière à ceux qui ont toujours su que certains corps ne comptent pas vraiment. La scène dure quelques minutes. Elle est suffocante de banalité.
Pour qui connaît Thiaroye, ce n’est pas anodin. C’est ici qu’en 1944 des tirailleurs sénégalais — qui réclamaient eux aussi leur solde après avoir risqué leur peau pour la France — furent massacrés par l’armée française.
Ousmane Sembène en a tiré Camp de Thiaroye en 1988.
Mati Diop ne brandit aucune plaque commémorative. Elle filme le même sol, le même océan, les mêmes mains tendues. Le palimpseste est là, silencieux, sous les fondations.
Ces hommes vont partir. Une nuit. Sur une pirogue. Vers ce que les Sénégalais appelaient à l’époque « Barcelone ou la mort ». L’Atlantique les avalera.
C’est là que commence vraiment le film.
Ada a dix-sept ans. Elle aime Souleiman. Elle va épouser Omar — riche, itinérant, absent neuf mois sur douze entre Dakar et l’Italie — parce que sa famille a compris depuis longtemps que le travail honnête ne fait pas monter les gens d’ici. Le mariage arrangé comme seul ascenseur social disponible. La jeune fille comme monnaie dans une transaction que tout le monde traite avec ce naturel dévastateur.
Ce que Mati Diop filme, c’est une société prise dans ses contradictions les plus douloureuses : des femmes jeunes, connectées, en talons le soir dans les clubs, WhatsApp à toute heure, qui naviguent de plein fouet contre des logiques matrimoniales d’un autre siècle, la pression familiale, la fétichisation de la virginité, le culte de la richesse facile. Ada résiste. Mais dans un espace si étroit que chaque résistance a un prix visible. Autour d’elle, ses amies jonglent avec les mêmes contradictions, chacune à sa façon, chacune avec ses propres limites.
La modernité sénégalaise est là, réelle, dans tous ses ornements et tout son poids.
Et puis, quelque chose se dérègle.
La nuit du mariage, un incendie ravage la chambre nuptiale. Un lit vierge qui brûle. Peu après, une fièvre mystérieuse frappe les jeunes femmes du quartier, une par une, elles s’absentent à elles-mêmes. L’inspecteur de police chargé de l’enquête — un type rationnel, cartésien, qui fait son boulot — commence à parler d’une voix qui n’est pas la sienne, les yeux luisant dans le noir.
Je vais dire quelque chose qui peut sembler bizarre. Assumons.
Il y a dans ces séquences une architecture narrative qui m’a rappelé quelque chose de très précis : X-Files. Un événement inexplicable, une enquêtrice qui perçoit la vérité avant de la comprendre, un enquêteur officiel dépassé par des phénomènes qui excèdent son cadre rationnel, des corps féminins traversés par quelque chose d’innommable, une frontière qui se brouille entre les vivants et les morts.
Sauf que Chris Carter puisait dans la paranoïa américaine de l’après-Guerre froide, les petits gris de Roswell, le complot gouvernemental. Mati Diop, elle, convoque les djinns — ces esprits de la cosmologie arabo-sénégalaise qui habitent le monde parallèle des vivants, qui reviennent réclamer ce qui leur est dû. Même structure narrative, substrats culturels radicalement différents, efficacité identique. Ce n’est pas une comparaison pour faire le malin : c’est la preuve que chaque culture fabrique ses propres protocoles pour traiter avec l’invisible, ses propres formes pour dire ce que la raison ne peut pas contenir.
Et le choix du fantastique, ici, n’est pas une fantaisie de réalisatrice. C’est une nécessité formelle. Comment montrer des hommes disparus en mer sans tomber dans le pathos ou le documentaire ? Mati Diop a eu la réponse juste : on ne les montre pas. Ils reviennent. Par les corps des femmes. Par la sueur, la fièvre, la transe, les yeux qui brûlent. Les fantômes d’Atlantique ne sont pas des effets spéciaux. Ce sont des deuils impossibles qui trouvent une forme.
« Quand on décide de partir, c’est qu’on est déjà mort » — c’est ce que lui a dit un jour un des garçons qu’elle filmait pour son court métrage de 2009. Elle a mis dix ans à trouver comment rendre ça visible à l’écran. Elle a trouvé.
Un mot sur la musique, parce qu’on ne peut pas en faire l’économie.
Fatima Al Qadiri signe une bande-son qui n’appartient à aucun genre identifiable. Pas de musique africaine, pas d’électro occidentale, pas de partition de film au sens conventionnel. Des nappes synthétiques froides, des textures qui vibrent comme un sonar, quelque chose entre la fréquence captée par erreur et la prière. Une musique pour le fond de l’eau. Pour ceux qui sont en dessous, et dont la présence continue d’interférer sur les lignes des vivants.
Mes élèves n’ont pas compris le film. Je ne leur en veux pas. Atlantique ne prend pas le spectateur par la main. Il lui fait confiance, ou il ne lui fait pas confiance — c’est son problème. C’est un film qui exige qu’on accepte de ne pas tout saisir immédiatement, de laisser l’étrange s’installer, de ne pas réclamer l’explication.
Ce qu’ils n’ont pas vu — ce que le couloir du cinéma n’était pas le bon endroit pour leur dire — c’est que l’absence de traversée est la traversée. Que les fantômes sont les disparus. Que la tour de verre sur la mer est la même injustice qu’en 1944. Que les yeux qui brûlent dans le noir, c’est Souleiman qui revient parce qu’il n’a jamais pu dire au revoir.
Le film mérite le détour. Laissez-le venir à vous plutôt que d’aller à lui. Et si à un moment vous ne comprenez plus vraiment ce qui est en train de se passer — c’est normal. Continuez quand même.

