Viking la naissance d’une nation : quand Moscou réécrit Kiev
Le 4 décembre 2024, Vladimir Poutine prononce l’une de ses déclarations les plus explicitement impérialistes depuis le début de l’invasion de l’Ukraine dans une interview à India Today : « La Russie libérera le Donbass et la Novorossiya par tous les moyens nécessaires. » Ce terme, « Novorossiya » (Nouvelle Russie), désigne un territoire fantasmé incluant non seulement le Donbass occupé, mais toute la côte sud de l’Ukraine – de Donetsk à Odessa, de Zaporijia à Kherson. En somme : la mer Noire entière, transformée en lac russe.
Cette « Novorossiya » n’est pas une invention récente. C’est un concept tsariste du XVIIIe siècle, ressuscité en 2014 lors de l’annexion de la Crimée, puis systématiquement martelé dans tous les discours officiels russes depuis 2022. Mais l’offensive pour légitimer cette reconquête territoriale ne se limite pas aux déclarations politiques. Elle mobilise un arsenal culturel massif : films, séries télévisées, musique, jeux vidéo, littérature. Toute la pop culture russe post-2014 est saturée d’un message obsessionnel : l’Ukraine n’existe pas, n’a jamais existé, Kiev est une ville russe depuis toujours.
Au cœur de cette stratégie culturelle totale se trouve un film étrangement méconnu en Occident : Viking (Викинг), sorti le 29 décembre 2016 en Russie. Budget colossal de 20 millions de dollars, troisième film le plus cher de l’histoire du cinéma russe, produit par Konstantin Ernst – directeur de Channel One Russia et principal architecte de l’image médiatique de Poutine. Un mois seulement avant sa sortie, Poutine inaugurait en personne une statue géante de Vladimir Ier (17,5 mètres) au pied du Kremlin, lors du Jour de l’Unité nationale russe.
Coïncidence ? Absolument pas. Viking raconte l’histoire de Vladimir Ier, prince de Kiev au Xe siècle, qui convertit la Rus’ de Kiev au christianisme orthodoxe en 988. Mais le film opère une transmutation idéologique redoutable : cette conversion devient le « Baptême de la Russie », Kiev devient une ville russe par essence, et l’identité ukrainienne disparaît purement et simplement du récit historique.
Cinq ans plus tard, le 12 juillet 2021, Poutine publie son article-manifeste « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens » – lecture obligatoire pour tous les militaires russes. Les thèses ? Exactement celles du film : Russes et Ukrainiens forment « un seul peuple », l’Ukraine est une « création artificielle bolchevique », Kiev est le « berceau de la Russie ». Sept mois plus tard, le 24 février 2022, l’invasion totale commence.
Viking n’est donc pas un simple divertissement historique. C’est un laboratoire narratif, une arme de guerre cognitive, un élément d’une stratégie géopolitique de long terme visant à préparer l’opinion russe – et potentiellement internationale – à accepter l’idée que la reconquête de l’Ukraine par la Russie serait une « réunification légitime » plutôt qu’une agression impériale.
Ce qui suit constitue la suite d’un dossier spécial entamé en 2022, au moment où l’invasion russe semblait devoir se réaliser. C’est une plongée dans les rouages de cette machine de propagande sophistiquée. Non pas pour la dénoncer dans l’abstrait, mais pour la décortiquer méthodiquement : qui l’a financée, comment elle fonctionne, pourquoi elle a partiellement échoué, et quelles leçons nous devons en tirer pour comprendre les guerres culturelles du XXIe siècle.
Parce que si nous voulons saisir comment Poutine justifie sa guerre, il ne suffit pas de lire ses discours. Il faut regarder ses films.
Un film d’État au coeur d’une offensive impériale
L’homme de Poutine derrière la caméra
Quand on cherche à comprendre Viking, le premier nom à retenir est celui de Konstantin Ernst. Né en 1961 à Moscou, Ernst dirige depuis 1999 la chaîne Pervyï Kanal (Channel One Russia), suivie par plus de 250 millions de téléspectateurs dans le monde. Ce n’est pas un simple producteur de télévision. C’est l’architecte en chef de l’image médiatique de Vladimir Poutine depuis un quart de siècle.
Ernst a orchestré les cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques de Sotchi en 2014 – celles-là mêmes qui ont coûté 51 milliards de dollars et transformé la Russie en vitrine du soft power autoritaire. Il a produit les cérémonies de la Coupe du Monde 2018. Il a créé l’émission « Ligne directe avec Vladimir Poutine », ce grand-messe annuelle de propagande où le président répond pendant quatre heures à des questions soigneusement filtrées. Comme le résume Variety dans son profil 2018 : « It would be wrong to portray the head of the state-controlled Channel One as a crude propagandist. Rather, he is clearly regarded as a skilled media executive who helped modernize Russian television. Still, he is a Putin loyalist and follows the Kremlin line. »
En 2021, les Pandora Papers révèlent qu’Ernst a profité de montages offshore pour acquérir 39 cinémas moscovites dans des conditions opaques, financés partiellement par VTB Bank (banque d’État russe). Le consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ) conclut : « One of the leading propagandists of contemporary Russia has been caught in a deal typical of Putin-era cronyism. »
Cet homme – enrichi, puissant, intimement lié au Kremlin – est le co-producteur de Viking. Pas un réalisateur indépendant cherchant à raconter une histoire. Un fonctionnaire culturel au service d’un projet politique.
2014-2016 : chronique d’une coordination parfaite
Pour saisir Viking, il faut le replacer dans sa séquence historique. Voici la timeline :
Mars 2014 : La Russie annexe la Crimée. Le 18 mars, Poutine prononce un discours au Kremlin justifiant cette violation du droit international par un argument historico-religieux : « Tout en Crimée évoque notre histoire et notre fierté communes. C’est l’emplacement de l’ancienne Chersonèse Taurique, où le Grand-prince Vladimir Ier a été baptisé. Son exploit spirituel, à savoir l’adoption du christianisme orthodoxe, a prédéterminé la base globale de la culture, de la civilisation et des valeurs humaines qui unissent les peuples de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie. »
Notez bien : Vladimir Ier, baptême en Crimée, unité Russie-Ukraine-Biélorussie. Tout le récit de Viking est déjà là, dans ce discours de mars 2014.
Mars-juillet 2015 : tournage principal du film Viking. Et où se déroule ce tournage ? En Crimée occupée. Précisément dans les villes de Bakhtchissaraï, Bilohirsk, Soudak, et au cap Fiolent près de Sébastopol. Les décors construits pour le film seront transformés en parc à thème permanent en mai 2016, près du village de Perevalnoye. Message subliminal : l’occupation de la Crimée est normalisée, elle devient une attraction touristique.
4 novembre 2016 : lors du Jour de l’Unité nationale russe, Poutine inaugure une statue monumentale de Vladimir Ier – 17,5 mètres de haut, place Borovitskaïa, juste sous les remparts du Kremlin. Le projet avait suscité une « controverse d’une rare ampleur » selon VOA Afrique : guerre de pétitions, manifestations, heurts entre opposants et militants pro-Kremlin. Les adversaires obtiennent une réduction de taille (initialement 30 mètres) et un changement d’emplacement, mais ne peuvent empêcher l’érection.
Dans son discours d’inauguration, Poutine déclare : « Le prince Vladimir est resté dans l’Histoire à jamais comme l’unificateur et le défenseur des terres russes, en homme politique visionnaire, qui a jeté les fondations d’un État fort, unifié, centralisé. »
29 décembre 2016 : sortie du film Viking. Un mois seulement après l’inauguration de la statue. La coordination est parfaite : discours politique (2014), tournage en territoire occupé (2015), monument national (novembre 2016), blockbuster cinématographique (décembre 2016).
Et ce n’est pas fini. En 2021, Poutine formalise par écrit les thèses véhiculées par le film. En 2022, l’invasion totale commence. Viking n’est pas un point isolé. C’est un maillon dans une chaîne idéologique de long terme.
Un budget colossal pour un projet stratégique
1,25 milliard de roubles. Environ 20 millions de dollars. Troisième film le plus cher de l’histoire du cinéma russe, après les deux parties de Burnt by the Sun 2. Pour un pays où le budget cinématographique moyen tourne autour de 2-3 millions de dollars, c’est un investissement stratosphérique.
Sept années de production. Des scènes tournées dès 2013 pour « sécuriser le financement » – méthode classique en Russie pour les grosses productions. La costumière voyage en Chine, Inde, Helsinki, Riga, Novgorod, Stockholm, Minsk pour étudier fresques et tissus d’époque. Les consultants historiques Vladimir Petrukhin (historien-archéologue) et Fyodor Uspenskiy (linguiste) supervisent la reconstitution. La langue petchenègue – éteinte depuis le XIIe siècle – est « réinventée » pour le film.
Résultat au box-office ? 1,48 milliard de roubles en Russie (environ 25 millions USD), dont 1,2 milliards engrangés en dix jours seulement. Succès commercial apparent. Mais à l’international ? Moins de 400 000 dollars. Échec total.
Le critique russe Victor Matizen fait le calcul : les cinémas gardent 50% des recettes. Donc recettes nettes pour la production : environ 750 millions de roubles. Budget : 1,25 milliard. Perte nette : 500 millions de roubles (≈ 8 millions USD). Matizen conclut : « box-office failure ».
Un film qui perd 8 millions de dollars n’est pas un succès commercial. C’est un investissement politique. L’objectif n’était jamais de faire du profit. L’objectif était d’implanter un récit.
Le réalisateur et le scénario : un film « d’État » mais pas « propagande grossière »
Andreï Kravtchouk réalise Viking. Ce n’est pas un débutant : il a précédemment signé L’Amiral (2008), biopic de l’amiral Koltchak durant la guerre civile russe. Le film est intéressant ; il faudra que j’écrive quelque chose sur lui.
Revenons aux Vikings. Le scénario est co-écrit par Kravtchouk lui-même, Andreï Roubanov et Viktor Smirnov, d’après deux sources historiques revendiquées : la Chronique des temps passés (récit annalistique du XIIe siècle) et les Sagas royales scandinaves.
Mais ici, un détail crucial : le film ne suit PAS fidèlement ces sources. Il les tord, les simplifie, les instrumentalise. La Chronique des temps passés parle de la « Rus’ de Kiev », entité slave orientale commune aux ancêtres des Russes, Ukrainiens et Biélorusses. Viking transforme ça en « naissance de la Russie ». Nuance capitale.
Poutine lui-même qualifie le film d’« œuvre d’art, non un documentaire », qu’il « voudrait revoir », selon Idavoll.fr. Cette formulation est révélatrice : en reconnaissant que ce n’est pas un documentaire, Poutine se protège contre les accusations de falsification historique. Mais en disant qu’il voudrait le revoir, il signale son approbation idéologique.
Ernst, interrogé en janvier 2017, annonce que Channel One ne diffusera pas le film : « ce film n’était pas fait pour passer à la télé, ce qui serait une chose peu adéquate, mais bien pour être projeté au cinéma ». Paradoxe : Ernst produit le film via sa chaîne, mais refuse de le diffuser. Pourquoi ? Probablement parce que le film est trop controversé, trop violent, trop explicitement idéologique pour la télévision grand public. Mieux vaut le confiner au cinéma, où seul le public volontaire se rendra.
Stratégie sophistiquée : produire un récit idéologique massif, le diffuser largement en salles (1,2 milliards de roubles en dix jours = 10-15 millions de spectateurs russes), mais éviter la saturation télévisuelle qui pourrait créer un rejet. Ni propagande grossière, ni simple divertissement. Quelque chose entre les deux : un film d’État déguisé en blockbuster épique.
L’acteur principal, Danila Kozlovsky, n’est pas un inconnu en Occident. Il a en effet joué un rôle important dans la série Vikings, de Michael Hirst. Dans la saison 6 il incarne ainsi le prince Oleg, maitre de …. Kiev et qui accueille Ivar, fils de Ragnar …
Kiev russe, Ukraine effacée : le récit de la négation
Synopsis : du fratricide à la rédemption orthodoxe
Viking raconte l’ascension de Vladimir Ier (Danila Kozlovsky), prince de Kiev de 980 à 1015. Guerre fratricide entre les trois fils de Sviatoslav : Iaropolk tue Oleg, Vladimir s’exile en Scandinavie, rassemble une armée varègue, revient, tue Iaropolk, s’empare du trône.
La première moitié le montre en barbare païen : viols, orgies, sacrifices humains, massacres. Violence graphique, tonalité sombre. Puis conversion brutale au christianisme orthodoxe (sous influence byzantine). Il renonce à la violence, détruit les idoles païennes, se fait baptiser, impose le baptême à son peuple.
Structure narrative classique : pécheur → révélation → saint. Mais cette rédemption individuelle masque une opération idéologique plus vaste : ce baptême devient le « Baptême de la Russie » — moment fondateur où naît, nous dit-on, la civilisation russe.
Or cette formulation opère une triple négation.
Triple effacement : géographique, ethnique, linguistique
Négation géographique : Kiev, capitale de la Rus’ de Kiev au Xe siècle, devient dans le film la ville où naît « la Russie ». Moscou — capitale actuelle de la Russie — n’existe même pas à cette époque.
Négation ethnique : Vladimir règne sur une entité slave orientale qui deviendra l’ancêtre des Russes, Ukrainiens ET Biélorusses. Le film efface cette pluralité au profit d’une identité russe exclusive.
Négation linguistique : Le mot « Ukraine » n’apparaît pas une seule fois. Zéro occurrence. L’identité ukrainienne est littéralement absente du récit.
Cette triple absence n’est pas une omission innocente. C’est le cœur du message : Kiev = ville russe depuis toujours, l’Ukraine n’a jamais existé comme entité distincte, la séparation actuelle est contre-nature.
La polémique du titre : « Viking » ou la question normande
Le film s’appelle Viking, pas Vladimir ou Le Baptême. Pourquoi ce choix ?
Il touche à un débat historiographique explosif en Russie : la théorie normande vs anti-normande. Les historiens mainstream affirment que la Rus’ de Kiev a été fondée par des Vikings scandinaves (Varègues) au IXe siècle. Preuves archéologiques massives : sépultures identiques à celles de Suède, noms scandinaves dans les traités byzantins.
Mais les nationalistes russes rejettent cette théorie : Rurik était slave, pas scandinave. L’État russe est une création autochtone, pas un apport étranger. Théorie amplifiée à l’époque soviétique, ressurgissant aujourd’hui dans le discours poutinien.
Le titre Viking semble valider la théorie normande. Mais le contenu opère un renversement : Vladimir abandonne son paganisme viking pour devenir un saint chrétien russe. Message : l’identité russe absorbe et transcende les origines étrangères.
Cette ambiguïté irrite les ultra-nationalistes russes. Selon Idavoll.fr : « Le titre suggérant que ‘saint Vladimir’ puisse être relié aux Vikings est perçu par les nationalistes russes et ultra-religieux comme une provocation. Cela entre en contradiction avec la nouvelle histoire officielle de Poutine, de l’église et du Kremlin, qui enseigne aux enfants russes à l’école que la première formation de l’État [russe était slave]. »
Double langage parfait : pour l’Occident, « nous sommes européens comme vous » ; pour l’Ukraine, « Kiev est notre capitale historique ».
L’orthodoxie comme matrice identitaire
Le climax du film : Vladimir se fait baptiser, détruit les idoles païennes (notamment Perun, dieu slave du tonnerre), impose la conversion à son peuple. Historiquement : 988, à Chersonèse en Crimée — d’où l’obsession de Poutine pour ce territoire.
Mais le film présente cet événement comme le « Baptême de la Russie ». Pas de la « Rus’ de Kiev ». Pas des « Slaves orientaux ». De la Russie.
Cette formulation annexe rétrospectivement : puisque Vladimir a baptisé « la Russie » à Kiev, alors Kiev appartient à la Russie depuis toujours.
Poutine utilise exactement cette logique en mars 2014 : « Son exploit spirituel, à savoir l’adoption du christianisme orthodoxe, a prédéterminé la base globale de la culture, de la civilisation et des valeurs humaines qui unissent les peuples de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie. »
Notez : « unissent » (présent), pas « unissaient » (passé). L’unité orthodoxe du Xe siècle justifie l’unité politique du XXIe siècle.
Le film enfonce le clou : après la conversion, Vladimir devient saint, sage, unificateur. La barbarie païenne cède la place à la civilisation orthodoxe. Et cette civilisation = identité russe.
Ce que le film omet : liste factuelle
Tout récit historique fonctionne par sélection. Mais les omissions de Viking sont révélatrices :
Omission n°1 : Moscou, capitale actuelle de la Russie, n’existait pas à l’époque de Vladimir.
Omission n°2 : Après les invasions mongoles au XIIIe siècle, Kiev connaît plusieurs siècles de domination non-russe. Kiev ne revient sous contrôle moscovite qu’au XVIIe siècle.
Omission n°3 : Durant ces siècles de séparation, une identité ukrainienne distincte émerge progressivement : langue propre, traditions cosaques, littérature nationale, mouvement politique réprimé par l’Empire russe.
Omission n°4 : Le christianisme existait avant Vladimir. Sa grand-mère Olga s’était déjà convertie. Mais le film l’efface pour maximiser l’impact dramatique.
Ces omissions ne sont pas des oublis. Ce sont des choix narratifs pour simplifier l’histoire au profit d’un message politique : Kiev a toujours été russe, l’Ukraine n’a jamais existé, la séparation actuelle est contre-nature.
Une transposition parfaite : de Viking (2016) à l’article Poutine (2021)
Le film anticipe de cinq ans les thèses formalisées par Poutine dans son article de juillet 2021 « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens » — lecture obligatoire pour tous les militaires russes avant l’invasion.
| Thèse article Poutine (2021) | Viking (2016) |
| « Russes et Ukrainiens = un seul peuple » | Kiev = ville russe, Vladimir = créateur du peuple russe |
| « Kiev = berceau de la Russie » | Film entier = naissance « Russie » à Kiev |
| « Crimée = lieu sacré russe » | Baptême Vladimir à Chersonèse (évoqué) |
| « Ukraine = création artificielle » | Mot « Ukraine » : 0 occurrence |
Timeline stratégique :
- 2014 : Annexion Crimée, discours Poutine sur Vladimir
- 2015 : Tournage Viking en Crimée occupée
- Nov 2016 : Statue Vladimir au Kremlin
- Déc 2016 : Sortie Viking
- Juil 2021 : Article Poutine formalise les thèses
- Fév 2022 : Invasion totale Ukraine
Viking = laboratoire narratif des thèses Poutine, cinq ans avant leur formalisation écrite.
Mais attendez. Un doute s’installe.
Nous venons de reprocher au film d’effacer l’Ukraine du récit historique. De ne jamais prononcer ce mot. De nier une identité nationale. Mais n’y a-t-il pas là un problème vertigineux ? L’Ukraine existait-elle au Xe siècle ?
Si la réponse est non — et historiquement, elle l’est — alors ne suis-je pas en train de commettre moi-même l’anachronisme que je dénonce ? Peut-on légitimement reprocher à un film sur Vladimir Ier de ne pas mentionner une nation qui n’apparaîtra que plusieurs siècles plus tard ?
Cette question n’est pas un détail technique. C’est une faille dans laquelle s’engouffre toute la sophistication de la propagande poutinienne. Car si cette critique repose sur un anachronisme, elle s’effondre. Et avec elle, notre capacité à démasquer la manipulation.
Alors suspendons un instant notre marche. Suivez-moi. Prenons le temps d’explorer une bibliothèque imaginaire où le temps se dilate, et contemplons ensemble ce paradoxe.
[EXCURSUS : De l’anachronisme comme piège et de la naissance invisible des peuples]
Suspendons un instant notre marche. Car si nous accusons Viking d’effacer l’Ukraine du récit historique, ne commettons-nous pas nous-mêmes l’anachronisme que nous dénonçons ? Peut-on légitimement reprocher à un film sur le Xe siècle de ne pas mentionner une nation qui n’existait pas encore ? Cette question n’est pas un détail technique. C’est une faille dans laquelle s’engouffre toute la sophistication de la propagande poutinienne. Explorons-la.
Le piège du miroir brisé
Imaginons que nous reprochions à un film français sur Charlemagne, couronné empereur en l’an 800, de ne jamais prononcer le mot « Allemagne ». Nous aurions techniquement raison : le royaume franc de Charlemagne est l’ancêtre commun de la France, de l’Allemagne, de l’Italie du Nord, du Benelux. Effacer cette pluralité au profit d’une seule nation moderne serait une confiscation mémorielle inacceptable.
Mais si le film s’appelait La Naissance de la France, montrait Aix-la-Chapelle comme ville française par essence, et concluait par un carton final : « En 2024, la France réclame légitimement le retour d’Aachen dans son giron civilisationnel », nous comprendrions immédiatement l’imposture. Non pas parce que le mot « Allemagne » est absent — ce serait anachronique pour l’an 800 — mais parce que le mot « France » est présent, tout aussi anachronique, et sert une revendication territoriale contemporaine.
C’est exactement la structure narrative de Viking.
Le film ne dit jamais « Ukraine » (ce qui serait effectivement un anachronisme). Mais il dit constamment « Russie » (Россия), terme tout aussi anachronique pour le Xe siècle. Plus précisément, il parle du « Baptême de la Russie » (Крещение Руси) là où il devrait dire « Baptême de la Rus’ de Kiev » ou simplement « de la Rus' ». Cette substitution n’est pas une erreur de traduction. C’est une projection délibérée de l’identité russe moderne sur une entité médiévale qui lui préexistait de cinq siècles.
Le problème n’est donc pas l’absence d’un mot, mais la hiérarchie des anachronismes. Certains sont techniques, inévitables, relevant de la convention cinématographique. D’autres sont idéologiques, calculés, instrumentalisant le passé pour justifier le présent. Entre montrer des arbalètes un siècle trop tôt (liberté artistique pardonnable) et transformer Kiev en ville russe de toute éternité (falsification géopolitique), il y a un abîme.
Quand naissent les peuples ? Méditation sur l’invisible
Mais alors, quand commence un peuple ? À quel moment précis peut-on dire : « Ici naît l’identité ukrainienne » ou « Là émerge la conscience russe » ? La question est vertigineuse car elle suppose une discontinuité brutale là où il n’y a que processus lent, imperceptible, comparable à la formation géologique des montagnes.
Au Xe siècle, dans les terres de la Rus’ de Kiev, vivaient des hommes et des femmes qui parlaient une langue slave orientale commune, vénéraient les mêmes dieux païens puis le même Christ orthodoxe, obéissaient aux mêmes princes varègues progressivement slavisés. Ils ne se nommaient ni Russes, ni Ukrainiens, ni Biélorusses. Ils se disaient Rusichi — gens de la Rus’ — ou simplement Slovène — Slaves. Leur identité était dynastique, régionale, religieuse. Pas nationale au sens moderne.
Puis vint 1240. L’invasion mongole. La Rus’ de Kiev s’effondre comme un vitrail fracassé par un boulet. Les tesselles de verre coloré se dispersent, tombent dans des sols différents, y germent différemment.
À l’est, dans les principautés de Vladimir, Moscou, Tver — territoires qui deviendront la Russie — le joug mongol dure deux siècles et demi. Les princes russes deviennent collecteurs de tribut pour la Horde d’Or. Ils apprennent l’autocratie orientale, le césaropapisme, la soumission totale au pouvoir centralisé. Quand Moscou s’émancipe au XVe siècle, elle hérite de cette structure : le tsar (titre repris de Byzance via les Mongols) règne en autocrate absolu, alliant pouvoir temporel et autorité spirituelle. Le mot même « Rossiya » émerge alors, forgé pour désigner ce nouvel empire qui se veut « Troisième Rome » après la chute de Constantinople (1453).
À l’ouest, Kiev et les territoires ruthènes tombent dans l’orbite lituanienne (1362), puis polonaise (Union de Lublin, 1569). Quatre siècles durant, ces terres ne relèvent plus de Moscou. Elles absorbent d’autres influences : catholicisme polonais contre lequel résiste l’orthodoxie locale, traditions parlementaires de la szlachta polonaise, émergence de la Cosaquerie — communautés militaires libres des marches — qui forge un ethos distinct : égalité des guerriers, élection des chefs, défiance envers l’autocratie. La langue évolue différemment, incorporant polonismes et lituanismes. Au XVIe siècle, on peut déjà distinguer trois idiomes slaves orientaux : russe, ruthène (futur ukrainien), biélorusse.
Mais ces évolutions sont lentes, invisibles aux contemporains. Personne ne décrète en 1362 : « À partir d’aujourd’hui, nous sommes Ukrainiens. » C’est seulement au XIXe siècle, avec le romantisme nationaliste européen, que des intellectuels — Taras Chevtchenko en tête — forgent rétrospectivement une identité ukrainienne moderne, en rassemblant les tesselles éparpillées : langue vernaculaire, folklore cosaque, mémoire de la Rus’ de Kiev, résistance à l’Empire russe qui interdit l’ukrainien (décrets de 1863 et 1876).
Les peuples ne naissent donc pas. Ils deviennent, par sédimentation imperceptible. Et ce devenir est toujours contestable, toujours pluriel, toujours susceptible d’interprétations antagonistes.
La Rus’ de Kiev : palimpseste disputé
Revenons à Vladimir Ier, prince de Kiev couronné en 980, mort en 1015. Que dit le consensus historiographique actuel ?
Que la Rus’ de Kiev est l’ancêtre commun des Russes, Ukrainiens et Biélorusses modernes. Tous trois peuvent légitimement s’en réclamer. Aucun ne peut l’accaparer exclusivement. Comme l’Empire romain est revendiqué par l’Italie, la France, l’Espagne, la Roumanie — toutes héritières partielles d’un monde disparu.
Cette complexité est insupportable pour les récits nationalistes, qui exigent des origines pures, des filiations linéaires, des essences immuables. D’où la tentation permanente — russe aujourd’hui, mais ce pourrait être ukrainienne demain — de confisquer le passé commun au profit d’une seule nation.
Viking opère cette confiscation avec une habileté redoutable. Le film ne nie pas explicitement l’existence historique de l’Ukraine. Il l’efface par omission systématique, par projection anachronique de l’identité russe, par création d’une illusion de continuité : Vladimir à Kiev → baptême orthodoxe → donc Kiev est russe depuis toujours.
Or cette continuité est fictive. Entre Vladimir Ier (mort 1015) et la prise de contrôle de Kiev par Moscou (traité de Pereïaslav, 1654), il s’écoule 639 ans durant lesquels Kiev n’est pas russe. Six siècles ! C’est plus long que la période séparant Jeanne d’Arc (1431) de nous (2025). Imaginez qu’on prétende que la France actuelle est la continuation directe du royaume de Charles VII, sans mentionner les Guerres de Religion, l’absolutisme louis-quatorzien, la Révolution, les Républiques. Ce serait absurde.
Pourtant, Viking commet exactement cette absurdité. Il crée l’illusion d’une Russie éternelle dont Kiev serait le berceau immuable. Mensonge par omission, plus efficace que le mensonge frontal.
Tous les anachronismes ne se valent pas
Résumons. Nous pouvons maintenant hiérarchiser les anachronismes :
- Anachronisme technique (inévitable, acceptable)
Montrer des arbalètes au Xe siècle (inventées XIe). Faire parler les acteurs en russe moderne plutôt qu’en vieux slave oriental. Costumes trop propres, batailles trop chorégraphiées. Ce sont des conventions cinématographiques, des nécessités pratiques. Personne ne les reproche sérieusement à un film historique.
- Anachronisme linguistique (révélateur mais difficile à éviter)
Utiliser « Russie » pour « Rus’ de Kiev ». Techniquement anachronique, mais plus grave car porteur d’une charge idéologique. Aurait pu être évité facilement (dire « Rus' »), mais ne l’a pas été. Choix délibéré.
- Anachronisme idéologique (inacceptable)
Projeter l’identité russe moderne sur le Xe siècle pour justifier l’annexion de territoires au XXIe siècle. Effacer la fragmentation médiévale. Créer une fausse continuité. Instrumentaliser le baptême de 988 pour légitimer l’invasion de 2022. Ce n’est plus de l’approximation historique, c’est de la falsification géopolitique.
Viking relève massivement de la troisième catégorie. Et c’est pour ça qu’il mérite notre critique rigoureuse.
Pourquoi cette rigueur importe
Certains diront : « Pourquoi tant de subtilités ? Viking est un film de propagande, point final. »
Précisément parce que la propagande sophistiquée fonctionne en exploitant nos approximations. Si nous critiquons Viking en disant simplement « il efface l’Ukraine », un historien russe peut répondre : « Absurde, l’Ukraine n’existait pas au Xe siècle, vous êtes aussi anachroniques que nous. »
Mais si nous disons : « Le film projette l’identité russe moderne (tout aussi inexistante au Xe siècle) sur la Rus’ de Kiev, efface la fragmentation post-mongole, crée une fausse continuité Kiev-Moscou, et instrumentalise le baptême de 988 pour justifier l’annexion de 2014 », là, aucune échappatoire n’est possible. Nous avons circonscrit la manipulation avec une précision chirurgicale.
La rigueur n’affaiblit pas notre critique. Elle l’acère. Elle transforme l’indignation diffuse en démonstration implacable.
Et cette rigueur a une autre vertu : elle nous prémunit contre nos propres tentations nationalistes. Car le piège de l’identité rétroactive ne guette pas seulement la Russie. Toute nation peut être tentée de projeter son présent sur son passé, de simplifier l’histoire pour conforter ses mythes fondateurs, d’effacer les héritages partagés au profit d’essences pures.
Les Ukrainiens eux-mêmes pourraient verser dans le piège inverse : faire de Vladimir Ier un proto-Ukrainien, nier l’héritage commun avec la Russie, prétendre que Kiev = ukrainien de toute éternité. Ce serait tout aussi faux, tout aussi dangereux.
L’histoire véridique est toujours plus complexe que les mythes nationaux. Elle est faite d’héritages enchevêtrés, de trajectoires divergentes, de réinterprétations successives. Aucun peuple ne descend en ligne directe d’un ancêtre unique. Nous sommes tous des métis civilisationnels, héritiers de mille influences contradictoires.
Retour au film
Refermons cette parenthèse. Nous avons quitté momentanément Viking pour explorer les fondations épistémologiques de notre critique. Qu’avons-nous découvert ?
Que critiquer l’absence du mot « Ukraine » serait effectivement anachronique. Mais que critiquer la projection du mot « Russie » et l’effacement de la nature commune de la Rus’ de Kiev est parfaitement légitime. Que les peuples naissent par sédimentation imperceptible, non par décret divin. Que l’histoire véridique est un palimpseste disputé, non un récit linéaire. Que tous les anachronismes ne se valent pas. Que la rigueur intellectuelle n’affaiblit pas la dénonciation, elle l’affûte.
Fort de ces clarifications, nous pouvons maintenant retourner à l’analyse du film sans craindre le piège de l’anachronisme symétrique. Car nous savons désormais distinguer ce qui relève de l’approximation inévitable et ce qui relève de la falsification délibérée.
Viking appartient à la seconde catégorie. Et c’est pour cela qu’il mérite notre vigilance implacable.
[Fin de l’excursus. Reprenons notre marche.]
De la statue au box-office : chronique d’un échec calculé
Novembre 2016 : la statue comme prélude cinématographique
Le 4 novembre 2016, jour de l’Unité nationale russe, Vladimir Poutine inaugure une statue monumentale de Vladimir Ier sur la place Borovitskaïa, au pied du Kremlin. 17,5 mètres de haut. Œuvre du sculpteur Salavat Chtcherbakov. Budget non divulgué, mais probablement plusieurs millions d’euros.
Le projet avait déclenché une « controverse d’une rare ampleur » selon VOA Afrique. Des milliers de Moscovites signent des pétitions contre l’installation. Des manifestations éclatent. Des heurts ont lieu entre opposants et militants pro-Kremlin.
Pourquoi cette résistance ? Plusieurs raisons :
- Emplacement inapproprié : La place Borovitskaïa est un site historique sensible. Initialement, la statue devait être érigée sur le Mont des Moineaux (colline surplombant Moscou), où elle aurait fait 30 mètres. Les opposants argumentent qu’elle cacherait le monument stalinien de l’Université. Sous pression, le projet est réduit (17,5m) et déplacé au pied du Kremlin.
- Culte de la personnalité déguisé : Certains y voient un parallèle transparent entre Vladimir (le Grand) et Vladimir (Poutine). Même prénom, même ambition d’unifier les « terres russes », même recours à la force. La statue devient un double symbolique du président actuel.
- Instrumentalisation religieuse : L’Église orthodoxe russe soutient massivement le projet. Le patriarche Cyrille participe à l’inauguration. Mais beaucoup de Russes – y compris orthodoxes – jugent cette politisation de la religion dangereuse.
Malgré les protestations, la statue est érigée. Poutine prononce son discours : « Le prince Vladimir est resté dans l’Histoire à jamais comme l’unificateur et le défenseur des terres russes, en homme politique visionnaire, qui a jeté les fondations d’un État fort, unifié, centralisé. »
Puis il ajoute – et c’est crucial – une référence explicite à la Crimée. Selon Medias-Presse.info : « Ce fut grâce à cette unité spirituelle que nos ancêtres pour la première fois et pour toujours se sont considérés comme une nation unie. Tout cela nous permet de dire que la Crimée, (…), et Sébastopol ont une importance civilisationnelle et même sacrée inestimable pour la Russie. »
La boucle est bouclée : statue de Vladimir → baptême en Crimée → Crimée = territoire sacré russe → annexion légitime.
Un mois plus tard, le film Viking sort. Coïncidence ? Non. Orchestration.
Box-office : succès russe, rejet international
Le film engrange 1,48 milliard de roubles (≈ 25 millions USD) en Russie et CEI. Dont 1,2 milliards en dix jours seulement. C’est le troisième meilleur film au box-office russe en 2016, et le premier film russe (les deux premiers étant américains).
En apparence, c’est un triomphe. Les salles sont pleines. Les médias russes célèbrent le « Game of Thrones russe ». Le public vient.
Mais plusieurs bémols :
- Le marketing était écrasant
Channel One (producteur) a saturé les écrans de publicités. Affiches géantes dans toutes les villes. Présentation au Comic-Con Russia 2016 (1er octobre) avec spectacle de cascadeurs reconstituant des combats du film. Interviews des acteurs en boucle. Transformation des décors de tournage en parc à thème dès mai 2016.
Impossible d’y échapper. Dans un contexte médiatique russe largement contrôlé par l’État, cette saturation semble garantir un succès initial.
- Les critiques russes sont mitigées voire négatives
Selon Wikipedia EN, « Despite the overwhelming marketing and advertisement campaign, the film received low reviews in the Russian press. Many critics in magazines like Afisha, Time Out Russia and GQ Russia praised the movie’s visuals, but derided the story and the biased portrayal of medieval Russians. »
Le film est techniquement impressionnant (reconstitution, costumes, batailles), mais narrativement faible (scénario confus, personnages plats, longueur excessive – 2h13). Et surtout : la propagande chrétienne est jugée trop grossière, même par des critiques russes.
Un spectateur sur IMDb résume : « 7 years and a huge pile of cash was spent to create this completely non-watchable movie. It was positioned as the most accurate historical video document. Really?! In the very beginning they show a crossbow. In Russia. In 10th century. Really?! »
- Échec financier réel
Le critique Victor Matizen fait le calcul froid : cinémas gardent 50% des recettes. Donc production reçoit ≈ 750 millions de roubles. Budget = 1,25 milliard. Perte nette : 500 millions de roubles (≈ 8 millions USD).
Un film qui perd 8 millions de dollars n’est pas un succès commercial. C’est un échec financier subventionné par l’État.
- Rejet total à l’international
Hors Russie et CEI : moins de 400 000 USD. Quasiment rien. Le film sort en France le 7 février 2018, distribué par un petit circuit. Passe totalement inaperçu.
Pourquoi ce rejet ? Parce que le message idéologique est trop transparent. Les spectateurs occidentaux ne sont pas dupes. Et surtout, le film est ouvertement anti-ukrainien dans un contexte où l’Ukraine est victime d’une agression. Diffuser Viking en 2018, c’est cautionner la propagande russe. Peu de distributeurs acceptent.
Les polémiques : violence, sexe, nationalisme
Le film déclenche trois types de polémiques en Russie même :
Polémique n°1 : violence et sexe graphiques
Le film comporte des scènes de viols (Vladimir viole Rogneda devant ses parents), orgies sexuelles, sacrifices humains sanglants, massacres. Deux versions sortent : 12+ (censurée, 128 minutes) et 18+ (intégrale, 133 minutes). Sur Amazon Prime Vidéo où l’on peit voir le film, c’est la première version qui est disponible
Selon Idavoll.fr : « Les scènes violentes, viols et d’orgies sexuelles, sacrifices humains et massacres sanglants sans fin menés par les Vikings jusqu’à ce que Vladimir le Grand voit la lumière et trouve Dieu, ont déclenché une véritable onde de choc lors de ces deux premières semaines de 2017. »
Pour un public russe habitué à un cinéma plus consensuel, c’est un choc. Des familles emmènent leurs enfants (pensant voir un film historique éducatif) et ressortent scandalisées.
Polémique n°2 : le titre « Viking » irrite les nationalistes
Comme évoqué précédemment, suggérer que Vladimir était un Viking (donc scandinave, donc étranger) contredit la « nouvelle histoire officielle de Poutine » selon laquelle l’État russe est une création slave autochtone.
Des ultranationalistes russes dénoncent le film comme une « provocation occidentale ». Ironiquement, ces mêmes nationalistes soutiennent Poutine politiquement, mais rejettent Viking culturellement. Signe que même au sein du camp poutinien, des tensions idéologiques existent.
Polémique n°3 : propagande chrétienne excessive
Le public russe – y compris orthodoxe – critique la dimension propagandiste du film. Le message « paganisme = barbarie, orthodoxie = civilisation » est martelé tellement lourdement qu’il devient contre-productif.
Une critique qui pourrait se résumer ainsi : « Nous voulions Game of Thrones, nous avons eu un sermon religieux ».
Ces polémiques révèlent une limite fondamentale de la propagande : quand elle devient trop visible, elle se retourne contre elle-même.
La Pop Culture comme arme : leçons d’une guerre cognitive
Viking n’est pas seul : la saturation culturelle post-2014
Viking s’inscrit dans une stratégie plus large. Depuis 2014, TOUTE la pop culture russe diffuse les mêmes messages idéologiques. Quelques exemples :
Cinéma :
- Crimée (2017) : romance entre Ukrainienne et Russe défendant l’annexion que j’avais déjà analysé en février 2022
- Pont de Crimée. Fait avec amour ! (2018) : comédie romantique pendant construction du pont (scénariste : Margarita Simonian, rédactrice en chef de RT).
- The Witness (2023) : violoniste belge témoin des « crimes ukrainiens ». Échec total (142 000 € au box-office).
Séries TV :
- Catherine la Grande (2014-2023, Rossija-1) : auatre saisons sur l’impératrice qui a conquis la côte ukrainienne au XVIIIe siècle. Première saison diffusée exactement lors de l’annexion de la Crimée en 2014.
Musique :
- « Mais la Crimée est à nous » (2014) : chanson patriotique devenue slogan viral.
- « Hymne de la Novorossiya » (2014-2015) : revendication explicite Donetsk, Louhansk, Zaporijia, Kherson, Odessa.
Jeux vidéo :
- Atomic Heart (2023) : URSS alternative victorieuse. Sortie le 21 février 2023 = anniversaire reconnaissance « républiques » séparatistes. Appels au boycott international.
Littérature :
- Zakhar Prilepine, écrivain national-bolchévique, forme son propre bataillon et combat dans le Donbass (2014-2017). Best-seller en Russie avec L’Archipel des Solovki (2014).
Cette liste n’est pas exhaustive. Mais le pattern est clair : coordination temporelle parfaite (tout sort en 2014-2017, pic de l’offensive anti-ukrainienne), cohérence idéologique totale (même message dans tous les médias), financement d’État massif (films, séries, concerts).
Viking n’est qu’un élément de cette machine de guerre culturelle.
Pourquoi la propagande grossière échoue (et pourquoi ça n’est pas grave)
Viking a partiellement échoué. Les critiques sont mauvaises. Le film perd de l’argent. L’international le rejette.
Mais est-ce vraiment un échec ?
Non. Parce que l’objectif n’était jamais de convaincre tout le monde.
L’objectif était triple :
- Saturer l’espace informationnel russe
En 2016-2017, le public russe est exposé simultanément à :
- Une statue géante de Vladimir au Kremlin
- Un blockbuster à 20 millions de dollars sur Vladimir
- Des séries TV sur Catherine conquérant l’Ukraine
- Des chansons patriotiques sur la Crimée
- Des discours de Poutine répétant que « Russes et Ukrainiens = un seul peuple »
Résultat : même si Viking est critiqué, le MESSAGE passe. Répété mille fois, par mille canaux différents, il finit par s’ancrer dans les esprits.
- Normaliser le discours anti-ukrainien
Avant 2014, dire « l’Ukraine n’existe pas » aurait choqué en Russie. Après 2014, après la saturation culturelle, c’est devenu banal. Des millions de Russes ont intériorisé l’idée que Kiev = ville russe, que l’Ukraine = création artificielle, que la « réunification » est légitime.
Viking participe à cette normalisation. Même ceux qui détestent le film ont été exposés au récit. Et l’exposition répétée crée la familiarité, qui crée l’acceptation.
- Préparer l’opinion à la guerre
Entre 2016 et 2022, l’escalade militaire se prépare. Viking fait partie de la préparation psychologique : si Kiev a toujours été russe, alors reconquérir Kiev n’est pas une invasion, c’est une réunification.
Quand l’invasion commence le 24 février 2022, une partie significative du public russe est déjà convaincue que c’est légitime. Pas grâce à Viking seul, mais grâce à six années de saturation culturelle dont Viking est un maillon.
Les contre-narratifs ukrainiens : la résistance par la culture
Face à la machine russe, l’Ukraine produit ses propres récits.
Cinéma :
- 20 jours à Marioupol (2023) : Documentaire sur le siège de Marioupol. Oscar du meilleur documentaire 2024. 35 000 civils tués.
- Donbass (2018, Sergei Loznitsa) : Dénonciation de la propagande russe. Prix de la mise en scène à Cannes 2018.
Musique :
- « Chervona Kalyna » : Chanson patriotique de 1914, ressurgit en 2022. Reprise par Andriy Khlyvnyuk (groupe Boombox) sur le front. Devient virale internationalement (Pink Floyd, etc.).
Jeux vidéo :
- S.T.A.L.K.E.R. 2 (GSC Game World, Kiev) : Suppression de la traduction russe. Pas de vente en Russie. Développeur Volodymyr Yezhov tué au front à Bakhmout (décembre 2022).
Ces contre-narratifs ont un avantage décisif sur Viking : ils sont vrais. Pas de falsification historique, pas de manipulation grossière. Juste la réalité brute de la guerre.
20 jours à Marioupol a gagné l’Oscar parce qu’il montre ce que Viking cache : la violence réelle, la souffrance réelle, la mort réelle causée par l’impérialisme russe.
Leçons pour comprendre les guerres culturelles du XXIe siècle
Viking nous enseigne plusieurs leçons cruciales :
Leçon n°1 : la culture populaire est un champ de bataille géopolitique
Les guerres contemporaines ne se jouent pas seulement sur le terrain militaire. Elles se jouent dans les esprits. Films, séries, musiques, jeux vidéo : tous ces vecteurs culturels servent à préparer, justifier, normaliser l’agression.
Ignorer la pop culture russe, c’est passer à côté d’une dimension essentielle de la stratégie poutinienne.
Leçon n°2 : la propagande fonctionne par saturation, pas par persuasion
Viking ne convainc personne par la qualité de ses arguments. Il convainc par la répétition, la visibilité, l’omniprésence. Exposé mille fois au message « Kiev = russe », une partie du public finit par l’accepter.
C’est le principe de l’effet de simple exposition appliqué à l’idéologie.
Leçon n°3 : les démocraties doivent soutenir les contre-narratifs
L’Oscar de 20 jours à Marioupol n’est pas qu’une reconnaissance artistique. C’est un acte géopolitique. En récompensant ce film, Hollywood (institution américaine) amplifie la voix ukrainienne face au rouleau compresseur russe.
Les démocraties ont un rôle crucial : financer les créateurs ukrainiens, diffuser leurs œuvres, préserver leur mémoire contre l’effacement.
Leçon n°4 : l’histoire est un enjeu de pouvoir, pas une science neutre
Viking nous rappelle brutalement que l’histoire n’est jamais « objective ». Elle est toujours racontée par quelqu’un, pour quelqu’un, dans un but précis.
Qui contrôle le récit du passé contrôle la légitimité du présent. Si Poutine réussit à convaincre que « Kiev a toujours été russe », alors reconquérir Kiev devient légitime.
C’est pour ça que les historiens, enseignants, chercheurs ont une responsabilité politique : déconstruire les récits manipulateurs, rétablir la complexité, rappeler que la Rus’ de Kiev était un héritage COMMUN, pas une propriété exclusive.
CONCLUSION : QUAND LE CINÉMA PRÉPARE L’INVASION
Revenons au point de départ : décembre 2024, Poutine évoque « la libération de la Novorossiya par tous les moyens ». Cette déclaration n’est pas une improvisation. Elle s’inscrit dans une stratégie de long terme dont Viking (2016) était un jalon.
La chronologie est implacable :
- 2014 : Annexion Crimée + statue Vladimir annoncée
- 2015 : Tournage Viking en Crimée occupée
- 2016 : Statue inaugurée (novembre) + film sort (décembre)
- 2021 : Article Poutine formalisant les thèses
- 2022 : Invasion totale
- 2024 : Revendication explicite « Novorossiya »
Viking n’a pas causé la guerre. Mais il a participé à sa préparation idéologique. En implantant dans l’esprit de millions de Russes l’idée que Kiev = ville russe, que l’Ukraine = aberration historique, que la « réunification » = destin manifeste, le film a contribué à rendre la guerre pensable, acceptable, légitime.
Ce n’est pas de la propagande grossière à la Goebbels. C’est de la propagande sophistiquée : enrober un message idéologique dans un divertissement spectaculaire, saturer l’espace culturel, normaliser progressivement le discours, préparer l’opinion publique.
Et ça fonctionne. Partiellement. Pas sur tout le monde, mais sur assez de monde pour que l’invasion de 2022 ne provoque pas de révolution en Russie. Beaucoup de Russes croient sincèrement que l’Ukraine « appartient » à la Russie. Viking y est pour quelque chose.
Pour nous, enseignants, chercheurs, citoyens, quelle conclusion tirer ?
D’abord, prendre au sérieux la pop culture comme outil géopolitique. Viking n’est pas « juste un film ». C’est une arme de guerre cognitive. Analyser ces œuvres, les déconstruire, en révéler les mécanismes : c’est faire de la résistance intellectuelle.
Ensuite, soutenir les contre-narratifs ukrainiens. Diffuser 20 jours à Marioupol, enseigner l’histoire complexe de la Rus’ de Kiev, rappeler que trois nations (Russie, Ukraine, Biélorussie) en sont les héritières légitimes : c’est contrecarrer l’effacement mémoriel voulu par Moscou.
Enfin, rester vigilant face aux récits simplificateurs. Tout discours qui prétend qu’une ville, un territoire, un peuple « a toujours appartenu » à quelqu’un est suspect. L’histoire est complexe, mouvante, plurielle. La réduire à une essence immuable, c’est toujours servir un projet de domination.
Viking nous l’enseigne à sa manière : quand un État dépense 20 millions de dollars pour vous raconter que Kiev a toujours été russe, méfiez-vous. Ce qu’il veut, ce n’est pas vous instruire. C’est vous convaincre que la prochaine invasion sera légitime.
Huit ans plus tard, l’invasion a eu lieu. Les chars russes roulent vers Kiev. Des milliers de morts. Des millions de déplacés. Une catastrophe humanitaire.
Et quelque part, sur les étagères poussiéreuses d’une vidéothèque moscovite, un DVD de Viking attend. Témoignage d’une époque où la guerre se préparait en costumes d’époque, sous couvert de grande fresque historique.
L’histoire ne repasse jamais les mêmes plats. Mais elle ressert souvent les mêmes ingrédients. Aujourd’hui, la Russie réécrit Kiev. Demain, qui réécriront d’autres puissances ? Et serons-nous capables de reconnaître la manipulation avant qu’il ne soit trop tard ?
Viking est un avertissement. À nous d’en tirer les leçons.
Pour aller plus loin :
- Discours de Poutine du 18 mars 2014 (annexion Crimée) – Texte intégral
- Article Wikipedia EN sur Viking (2016) – Données production, réception, controverses
- Idavoll.fr : « Le film Viking navigue entre scandale et succès » – Analyse contextuelle
- ICIJ Pandora Papers : Konstantin Ernst – Révélations sur le producteur
- Wikipedia FR : Rus’ de Kiev – Pour comprendre l’enjeu historiographique
- Variety : Profil Konstantin Ernst – Portrait du « Kremlin’s go-to-guy »


