Le chemin de Damas européen

 

Pour comprendre l’Europe il faut s’y intéresser !

C’est avec ces quelques mots dans les colonnes de Rue89 que le créateur de la série Parlement, Noé Debré, résume son ambition. Il est vrai que cette production télévisuelle est très largement passée sous les radars, même chez les plus aguerris des cinéphiles et passionnés de Clio Ciné. A vrai dire, sans l’intervention récente de Virginie Martin dans les cafés des Clionautes, cette série serait restée parfaitement étrangère.

Et pourtant ce n’est pas faute d’être passé devant de nombreuses fois, bien installé sur le canapé, parmi les recommandations de la box internet. Mais voilà, comme le résume parfaitement le créateur, et nous l’expérimentons toutes et tous dans nos pratiques pédagogiques et dans notre quotidien : l’Europe ne passionne pas les foules, pour ne pas dire plus !

Et je plaide coupable : pendant de nombreuses années la question européenne m’intéressait que très peu, pour ne pas dire plus. L’on aurait pu largement me ranger dans la catégorie des « eurosceptiques » ou des « souverainistes » selon les adages et les dénominations variables. J’ai effectué depuis mon chemin de Damas, et c’est en connaissance de cause que je peux parler assez librement du désintérêt grandissant dans la population européenne, et notamment française, pour les questions communautaires. Une simple plongée dans les scrutins continentaux suffira à nous en convaincre : en 1979 la liste de l’UDF portée par Simone Veil remportait très nettement le premier scrutin et le Front National, ne parvenant pas à monter une liste, en était absent. Cinquante ans plus tard le FN remportait pour la seconde fois d’affilée cette élection. D’une courte tête certes, mais suffisamment pour marquer de honte la patrie de Monnet et Schuman.

L’on ne comprend que donc mieux la volonté qui anime Monsieur Debré et l’impérieuse nécessité d’amener les citoyens à s’emparer de cet Objet Politique Non Identifié, union sui generis qui impacte, de manière plus ou moins forte, le quotidien d’un humain sur seize dans le monde. Car l’Europe sans les peuples ne peut exister.

Donner à connaître et faire aimer l’Europe malgré ses imperfections. Et cela au moyen de l’humour, ce qui a rarement été expérimenté à notre connaissance.  Défi réussi ? C’est ce que nous allons voir.

In varietate concordia

Samy : un attaché parlementaire du groupe ALDE (libéraux pro-européens)

La série nous plonge dans la vie de Samy Cantor (interprété par Xavier Lacaille), jeune diplômé débarquant à Bruxelles pour devenir l’attaché parlementaire de Michel Specklin (joué par le génialissime Philippe Duquesne), député européen élu depuis trois ans et qui s’illustre brillamment dans les couloirs des institutions européennes par… son absence et sa grande médiocrité. Une image assez courante que l’on attache à ces parlementaires, qui apparaissent éloignés et dont on ne connait finalement que très peu le travail et l’impact dans la vie quotidienne.

Samy est présenté dès les débuts sous un jour naïf et idéaliste. Bien déterminé à s’impliquer dans les instances communautaires et à « changer la vie » des citoyens, il est rapidement manipulé et embarqué, dès sa première réunion à la commission pêche, à laquelle appartient son député, dans un rapport sur le finning. Charge désormais à Michel Specklin, et à travers lui Samy, de défendre le projet, négocier avec toutes les parties prenantes et d’amener le parlement à abolir cette pratique.

Au cours de ses pérégrinations et de sa découverte des arcanes européennes, Samy sera accompagné, épaulé ou sabordé par de multiples acteurs de ce grand ballet continental.

 

Un air pince sans rire et un teint blafard. Pas de doute : c’est une anglaise

La première rencontre, la plus déterminante au regard des évolutions de la saison, est celle de l’attachée parlementaire britannique Rose Pilkington (Liz Kingsman), assistante de la députée brexiteuse Sharon Redlion.

Désabusée par son métier et les trahisons de sa députée, consciente que son poste est sur la sellette, Rose est à la fois amusée et prise de pitié devant les stratagèmes et les efforts déployés par le jeune froggy pour parvenir à mener à bien son projet d’abolition du finning en Europe. L’humour pince sans rire déployé par la brillante actrice participe grandement de la réussite du personnage et de sa crédibilité. Les sentiments ambigües entretenus et  développés tout au long de la saison entre Rose et Samy sont déjà vus et revus dans ces productions, mais restent pour autant crédibles et habilement amenés au cours des épisodes. 

 

Michel Specklin est la joie de vivre incarnée.

Au quotidien Samy doit traiter avec son député, le très discret Michel Specklin qui passe ses journée à échapper aux contraintes de son mandat et au travail parlementaire. L’homme ne connait rien du fonctionnement de l’Europe, n’a rien produit  et s’épouvante à l’idée de devoir travailler le dossier finning et prendre la parole dans les diverses réunions et commissions à venir.

Michel Specklin est une caricature, celle que les eurosceptiques font des élus européens, édiles hors sol et complètement dépourvus du moindre intérêt pour le devenir des européens, si ce n’est, pour les plus corrompus et intéressés, abuser des largesses pécuniaires des institutions communautaires. Michel Specklin n’est pas un élu corrompu, simplement un homme perdu dans le gigantisme et la complexité de l’organigramme de Bruxelles et Strasbourg. Rouage qui a perdu le sens de sa mission, il erre sans savoir véritablement les raisons qui justifient sa présence quotidienne dans son bureau.

Loin d’inspirer la colère ou le dégout (que d’émoluments gâchés tous les mois !), Michel Specklin inspire la sympathie, et ce en raison du jeu particulièrement réussi de Philippe Duquesne et de l’écriture à la fois enfantine et attachante des scénaristes. Désabusé et sans repère, il se rattache à son attaché parlementaire. À se demander au final qui des deux est le responsable de l’autre ?

Samy devra faire face à toute une série de personnages, galerie réaliste des multiples intérêts qui se rencontrent, s’associent ou s’affrontent dans les couloirs vitrés du parlement européen. Tout d’abord les lobbys, présents dans tous les recoins, pourtant nombreux, des bâtiments communautaires. L’italien Guido Bonafide (Niccolo Senni) interprète à merveille l’homme sans vergogne qui ose et obtient ce qu’il souhaite, en proposant à Samy de venir « l’aider » sur le dossier finning, afin d’avancer ses pions et son agenda personnel, ou plutôt celui de ses « clients » très discrets.

Les scénaristes ne manquent pas ainsi de mettre en lumière le règne du lobbying à Bruxelles et Strasbourg, quelque soit sa nature. Frontière assez floue entre les deux mondes qui finissent par se rencontrer et s’entremêler.Rappelons ainsi que plusieurs députés ou responsables européens ont franchi le pas en devenant, leurs mandats terminés, lobbyistes eux-même ou conseillers de groupes financiers et industriels représentés au niveau de l’Union. Le plus emblématique de cette dynamique récemment est José Barroso, ancien président de la commission passé à Goldman Sachs une fois son mandat terminé.. L’on relevait ainsi en 2018 plus de 12000 organismes enregistrés auprès de l’UE et près de 50000 personnes ayant des activités de lobbying auprès des instances européennes.

 

Eamon : le fédéraliste qui vous veut du bien

Notre protagoniste pourra néanmoins faire appel à un allié de poids dans le labyrinthe institutionnel européen en la personne d’Eamon, administrateur de la commission pêche à laquelle participe Michel Specklin, et qui oeuvrera à distance pour venir en aide au tout jeune attaché parlementaire.

Figure énigmatique, fédéraliste convaincu, faisant preuve d’un raffinement et d’un détachement tout stoïcien aux affaires qui se jouent Ou du moins cherche t-il à s’en donner l’air, Eamon viendra au secours plusieurs fois de Samy, en permettant au train législatif dans lequel l’attaché s’était lancé de ne pas dérailler en cours de chemin, afin d’atteindre en toute fin de saison 1 l’hémicycle strasbourgeois.

Véritable mentor pour Samy le personnage d’Eamon, magnifiquement interprété par le méconnu acteur français William Nadylam, offre les moyens au spectateurs d’intégrer les mécanismes communautaires et comprendre les nombreux jeux de contre pouvoirs à l’oeuvre à l’échelle européenne. De quoi offrir de la clarté à des institutions apparaissant bien souvent obscures et trop complexes.

 

Un jeu froid et cynique parfaitement interprété par l’actrice allemande Christiane Paul.

Et son aide ne sera pas superflue au regard des stratagèmes déployés par la conseillère politique allemande Ingeborg Decker, froide et manipulatrice, n’ayant qu’un souhait : torpiller le rapport de Michel et Samy et empêcher toute interdiction du finning dans l’UE. Si Michel Specklin est la caricature de  l’eurodéputé dans le regard eurosceptique, Ingeborg est l’image de l’eurocrate dans toute son horreur : manipulatrice, machiavélique et démagogue si besoin.

Sous des airs de respectabilité et de dévotion à une cause politique marquée à droite de l’échiquier politique, Ingeborg ne sert que ses propres intérêts et ne cache que très difficilement son profond mépris qui confine à la misanthropie. Tous les moyens seront bons pour parvenir à ses fins, alternant tour à tour entre manipulation, menace, fausse aide apportée à Samy. Elle sera appuyée dans son entreprise par son assistant Torsten Muckenstrum dit Toto, sidekick hilarant et ne parvenant que très peu à accomplir la tâche confiée par Ingeborg, ce dernier se prenant d’amitié pour Samy.

Au même degré que le reste du casting international réuni par la série, l’interprète allemande Christiane Paul donne parfaitement vie à cette femme politique froide et méprisante. Et au fond méprisable, donnant forme à la pire face de l’aventure communautaire, portant à l’échelon continental les tares politiques que nous avions déjà pu évoquer lors de la chronique d’une autre série politique. Le tout culminant dans un monologue brillant en tout fin de saison 1, où Ingelborg laisse libre cours à ses plus profonds ressentiments et son opinion générale sur l’UE dans son ensemble.  

 

 

Une pédagogie européiste par le rire

Récemment interrogée par le média Blast sur sa perception de la série, Virginie Martin faisait part de son scepticisme sur la réussite de celle-ci , qui donne davantage à détester la construction européenne qu’à l’encourager. Si nous comprenons les arguments avancés nous les nuançons tout de même, en trouvant dans la série, au delà de l’objet télévisuel réussi, tant par sa qualité de réalisation, le jeu des acteurs internationaux et de l’écriture, une porte d’entrée sur le fonctionnement communautaire, les débats sur le devenir de la construction européenne et son histoire Nous recommandons à ce sujet la récente publication de Laurent Warlouzet    Europe contre Europe – Entre liberté, solidarité et puissance aux éditions CNRSet pour les pédagogues que nous sommes, une manière moins conventionnelle d’aborder avec les classes ce point clé des programmes.

« L’Europe c’est comme la bicyclette : si elle n’avance pas elle tombe » Jacques Delors

Car si nous rions de l’opacité du fonctionnement communautaire, la série nous invite à la relire au prisme des multiples compromis réalisés pour ménager les sensibilités nationales, les prérogatives et privilèges des pays présents Citons à cette fin le bras de fer lancé par « Maggie »  avec la CEE sur la question du budget communautaire et la fameuse citation apocryphe « I want my money back« . L’Europe est ce que nous en faisons, elle n’est que le reflet des 750 visions portées par les 750 élus européens, les 27 commissaires européens, les délibérations des conseils européen et de l’UE, le tout appuyé sur la CEDH et le respect de la jurisprudence communautaire. Une armada législative, illisible certes, mais qui est le témoin des avancées progressives réalisées par 6 États d’abord, 27 aujourd’hui. Une entreprise à nulle autre pareille dans l’histoire politique humaine. Pour autant que faire désormais face à cet imbroglio que tout le monde constate et déplore ? Reculer comme le préconise les eurosceptiques et autoproclamés « patriotes » ?

Au contraire, et au risque de prendre parti, gageons que l’avenir, comme le sous-texte des créateurs peut le laisser entendre Le personnage d’Eamon, le mentor de Samy l’illustre parfaitement, se trouve dans le vrai saut fédéral. Voeu pieux dirons certains, mais les évolutions géopolitiques récentes réactivent une pensée politique ancienne et à la racine même du projet européen.

Pour autant la vraie réussite, au delà du discours militant sous tendu par les scénaristes, est la double grille de lecture des aventures de Samy. La citoyenne/le citoyen formé(e) y verra certes, comme nous venons de le dire, une pédagogie par le rire déployée pour mieux faire connaître les mécanismes européens. Il faut rire de la construction européenne pour dénoncer les errements démocratiques et développer une parole plus ambitieuse sur la construction, voire même une approche fédérale. Mais la série peut également être exploitée en classe sur des questions bien plus concrètes, comme les tenants et aboutissants du Brexit, notamment au lycée ; ou encore la compréhension de la navette législative entre les différentes instances européennes. Voici quelques pistes exploitables parmi d’autres. Et ceci sans prendre en compte la saison 2 récemment mise en ligne et que nous vous invitons à visionner de toute urgence.

 

 

OVNI télévisuel, tant la production autour de la thématique européenne est quasiment inexistante, Parlement est une découverte heureuse en ce début d’année. Je ne saurai trop remercier Virginie Martin de m’avoir offert cette pépite au cours de nos échanges. Sans elle cette série me serait restée étrangère. Et pour autant elle constitue un discours particulièrement savoureux, et plus fin qu’il n’y parait, sur les grands enjeux de notre Europe. Le tour de force des scénaristes est de parvenir à nous faire rire et réfléchir sur les arcanes européennes, au premier abord ennuyantes à souhait, mais qui se révèlent terriblement emblématiques des diverses forces en tension dans la construction communautaire,

Le discours des scénaristes est clair : l’Europe ne doit pas mourir de son opacité, du cynisme de certains de ses rouages. Bien au contraire elle doit plus que jamais aller de l’avant, afin de devenir pleinement une force géopolitique forte de sa diversité et de sa richesse politique, sociale et culturelle. Doux rêve peut-être mais dont nous avons besoin.

 

Bande annonce saison 1

 

Bande annonce saison 2