Massada est le second épisode de ce dossier consacré à « Rome et les séries télévisées ». Voici un retour dans le passé, bien avant que Rome ne relance l’intérêt de la TV pour les péplums en feuilleton, avec leur lot de jupettes, de paires de seins, de luxure, de trahisons et d’hémoglobine. Un temps sans VOD, sans streaming. Un temps avec 3 chaînes télévisées. Là, dans les tréfonds des tubes cathodiques, la TV pouvait livrer de belles réussites sans aller à la pêche aisée au spectateur en mal de voyeurisme décadent.

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Avant le coup de grâce asséné par Xéna et Hercule, lesquels coulèrent le genre jusqu’au retour initié par HBO avec la série Rome (objet de notre premier épisode ici), ABC eut l’idée assez heureuse, en 1981, d’adapter un roman de Ernest GannThe Antagonist – que je n’ai pas lu en VO mais dans sa traduction française.

 

L’idée heureuse d’exploiter cet épisode historique vient directement de Flavius Joseph, qui relata les faits au Ier siècle de notre ère. Le roman de Gann repose en effet sur un épisode célèbre qui vint mettre fin à la Guerre des Juifs, la chute de Massada, ultime bastion des Juifs refusant de se plier à la volonté romaine. Après un siège dantesque de 7 mois (entre 72 et 73), la forteresse finit par être prise dans une conclusion qui reste encore sujette à caution (les défenseurs se seraient tous suicidés, ce qui visiblement est loin d’être une certitude au regard des interdits religieux). Flavius Joseph a la particularité d’être Juif, d’être passé dans le camps romain et donc d’être un témoin de premier ordre de ces faits. Massada reste encore aujourd’hui un élément majeur de la mémoire juive et, ce faisant, israélienne. Dans l’article qui conclura ce dossier, les références bibliographiques seront apportées.

 

Une série et des piliers

Cette adaptation télévisuelle (on y vient enfin) repose sur plusieurs piliers qui la portent bien haut dans mon cœur. Dans l’épisode précédent j’avais déjà utilisé cette idée de piliers : il faut croire que l’Antiquité m’évoque immanquablement ces derniers. Mon prochain challenge sera donc de ne pas utiliser le mot pilier même si, en l’occurrence, la sagesse l’impose (attention au clin d’œil qui viendra bientôt).

 

Des moyens

Premier pilier, et non des moindres, les moyens. Dirigé par Boris Sagal un camp romain fut reconstruit, sur les lieux de l’époque, en Israël donc, et moult figurants furent mobilisés. Massada est une super production comme a pu l’être un Cléopâtre tourné une quinzaine d’année plus tôt, toute proportion gardée bien entendu devant la démesure absolue du film de Joseph L. Mankiewicz. Que ça fait du bien de voir des angles en trompe l’oeil, de voir des maquettes, des inserts, des figurants courant partout ! Sans les pixels, le charme est authentiquement jouissif.

Comme l’illustre ce clip promotionnel d’époque, la qualité de la reconstitution est bluffante si l’on replace le film dans son contexte technique. J’ai vu tellement pire, à commencer par la série Rome ! Franchement, le travail livré est sérieux, documenté, il tient vraiment la route. Voir un siège, véritable, déguster cette leçon de poliorcétique par les paroles de Gallus, voir cette tour d’assaut, franchement, c’est jouissif.

Du classique, du vintage, et ça fait du bien

Seconde force majeure, le jeu et la réalisation. Oui, c’est parfois théâtral. C’est que face aux Us et Coutumes modernes, nous sommes à une autre époque ; ici, le théâtre servait encore de porte d’entrée pour ceux qui étaient, encore, d’authentiques stars. Alors quoi, je me la joue vieux con ? Oui, sans problème. Les bons, voire excellents acteurs mis aujourd’hui tout en haut de l’échelle après un film sont très souvent loin d’égaler les carrières immenses de stars passées. Quand Peter O’Toole porte son regard vide avec mélancolie vers son verre, c’est moins sexy que Bradley Cooper ou Robert Downey Jr., mais à titre personnel, j’y prends un réel plaisir.

Tout est dans le regard

 

Ici, tout est dans un regard, une expression. Les dialogues sont fouillés et les tensions palpables. Peter Strauss est très bon, les deux rencontres avec Flavius Silva (O’Toole) sont dignes des meilleurs moments du genre. Oui, c’est vieux, oui, ça manque de punch, mais que c’est bon. Pas de violence gratuite, pas de sexe facile alors qu’il y avait moyen, avec la très belle Barbara Carrera (ancienne James Bond girl assez effacée ici), de succomber. Tout est dans la finesse et le bon goût, la retenue au service du récit. La violence est suggérée, narrée, le sexe est tendu sous un voile pudique mais ô combien plus excitant telles ces robes à peines transparentes de Sheva : la grande classe.

 

 

Humanité, quand tu nous tiens

Troisième force, les personnages. La galerie est complète et fondamentalement humaine ; les personnages sont bourrés de qualités et de défauts, on peut s’attacher à chacun. Bien entendu, la part belle va aux deux héros : Eleazar Ben Yair joué par Peter Strauss est autant un illuminé qu’un homme amoureux, autant un guerrier qu’un être perclus de questionnements sur ses propres motivations et décisions.

 

Eleazar Ben Yair (Peter Strauss)

 

Silva est un personnage tragique : il sert un empereur, Vespasien, entouré de traîtres qui ne pensent qu’à le renverser (cette partie, très courte au regard des 6 heures de la série est superbement intéressante). Il a perdu sa femme, vient de passer des années à mater une rébellion dans un pays terrible. Il gère des hommes épuisés, lui-même est devenu alcoolique, sombre, puis se relève, avant de sombrer à nouveau. Il porte le rêve d’une Rome civilisatrice au bout de son glaive. Il tue, déteste le faire, trouve une nouvelle femme, Sheva, mais n’est rien d’autre qu’un maître avec son esclave. Falco (David Warner) est un superbe, magnifique enfoiré, Vespasien est touchant avec son vieil ami, Gallus (le fantastique Anthony Quayle) est excellent en soldat et ami dévoué.

 

Falco, l’ignoble …

 

… Gallus, le fidèle soldat et ami

 

Mieux, les auteurs se sont intéressés à l’homme de troupe : celui qui souffre, l’assiégeur, mais aussi l’assiégé. Jack Watson en décurion des familles, lui, le superbe sous-officier de La colline des hommes perdus. Celui qui attend sa solde pour s’adonner aux plaisirs faciles, celui qui veut rentrer. Voilà une très belle galerie même si, j’y reviendrai, elle repose sur un sol glissant.

 

De l’imperfection et du contexte naissent l’intérêt

Dernier pilier qui se révèle fragile mais peut être un atout pour l’enseignant, tout ce qui ne tient pas, ou peu la route. Cette lecture de Massada est bien évidement une lecture contemporaine ; on ne sait pas grand chose des états d’âmes des légionnaires pas plus que de Flavius Silva. Le discours ici emprunte beaucoup au contexte des 70’s – début 80’s, avec une guerre du Vietnam encore proche dans les esprits (pour la lassitude face à la guerre d’ailleurs le parallèle peut être fait avec les écrits K. Marlantes dans Retour à Matterhorn (2012), avec les soldats de l’Antiquité qui vivaient les mêmes émotions, seules les armes changent) ou encore des oeuvres du type À l’Ouest rien de nouveau (1929) d’Erich Maria Remarque ou le génial Les nus et les morts (1948) de Norman Mailer. La mutinerie proposée est proche de celle que dut affronter C.I. Caesar en Égypte en 47 et ne semble donc n’avoir rien à faire ici … Mais, surtout, mine de rien, on est là pour fracasser des Juifs avec en point d’entrée la destruction du Temple de Jérusalem ; comment ne pas penser à Camp David encore tout frais (1978), ou au conflit israélo-arabe pas loin de … de pas être totalement réglé ? Ou encore ce Falco, superbement ignoble, entouré de ses gardes … Teutons … ok, on l’ose le clin d’oeil ? Et quid de cette intro contemporaine et de cette conclusion sur fond de levé des couleurs israéliennes ? Les exploitations potentielles sont riches.

 

Donc on se moque finalement que la musique soit correcte mais pas transcendante, chose assez étrange pour Jerry Goldsmith qui a participé, avec Morton Stevens, au projet.

   

Tout de même, Jerry Goldsmith reste un sacré compositeur de musique de film non ?

 

 

On se moque des libertés prises. Cette série vaut le détour. Pleine de charme, de questions aux accents shakespeariens, d’une lecture de ce début des années 80, audacieuse quant aux moyens mis en avant, elle se déguste avec plaisir et, j’ose, jubilation et émotion. Oui, c’est classique au possible, on pourra même dire vieillot, mais ils m’ont touché à l’époque et encore aujourd’hui.

 

 

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Bien entendu reste le clin d’oeil que j’avais évoqué : Peter O’Toole, pilier …. juste pour le plaisir de vous pousser à chercher si vous n’avez pas trouvé, une petite vidéo 😉

 

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Et c’est ainsi que s’achève ce second épisode. À bientôt pour une nouvelle (re)découverte !