Le premier volet de ce diptyque cherchait à dire ce que l’Odyssée de Nolan nous fait. Il y trouvait un miroir, une œuvre qui parle de nous plus que d’Homère, dont la guerre de réception rejoue ce qu’elle raconte, une civilisation qui se déchire sur la propriété de son origine, et un cinéaste qui, de Calypso à l’apocalypse, arrache un voile que beaucoup auraient préféré laisser en place. Cette lecture-là était pour tout le monde. Celle qui suit est pour nous, professeurs, car un dévoilement ne vaut que si l’on sait qu’en faire, et c’est notre métier de le savoir.
Or ce film tombe en pleine cible de nos programmes, et mieux qu’un support d’illustration, il est un laboratoire. Une œuvre qui met la Grèce du bronze en miroir de notre présent, qui change une polémique de casting en cas d’école de guerre informationnelle, qui fait d’un stratagème antique la métaphore que deux camps se lancent au visage, ne se contente pas d’occuper une case du programme, elle en traverse plusieurs, en Terminale comme en Première, et elle les relie. Reste à trouver par où la prendre, car une œuvre si riche menace à chaque instant de se disperser en mille exemples. Il lui faut un fil.
Un seul objet, trois leçons
Ce fil, un seul, assez solide pour traverser deux niveaux et quatre thèmes sans se rompre, le film nous le tend, et c’est le cheval de Troie. Non pas comme anecdote, mais comme objet total, de ceux qui concentrent en une seule image toutes les questions que l’on voudrait enseigner.
Mesurons tout ce que ce cheval porte à la fois. Il est d’abord un stratagème de guerre, la ruse fondatrice, l’apatê qui prend une ville que dix ans de force n’avaient pas prise, et par là il ouvre toute la réflexion sur ce qu’est faire la guerre, gagner par l’intelligence plutôt que par le nombre, et sur le prix qu’un tel gain se paie. Il est ensuite un patrimoine disputé, car cet objet grec, cette histoire grecque, plusieurs nations et plusieurs camps se la revendiquent, la subventionnent, la protègent, s’accusent de la spolier, exactement comme on se dispute un temple ou une frise. Il est enfin, et c’est le plus contemporain, une opération d’information, le modèle matriciel de toute manipulation, une enveloppe amie qui contient une charge hostile, un cadeau qui est un piège.
Et le plus beau, pour un enseignant, c’est que le motif ne reste pas sagement dans le film. Il en déborde. Nous l’avons vu au cœur de cet article, les deux camps qui se déchirent autour de l’œuvre se lancent le même cheval à la figure, chacun accusant l’autre d’être la machine par laquelle la civilisation tombera. Le stratagème est devenu l’arme rhétorique de sa propre querelle. Voilà un objet d’étude qui se démontre lui-même en acte, sous les yeux des élèves, dans l’actualité de leur été.
C’est pourquoi ce film n’est pas un simple support d’illustration, mais un laboratoire. Il s’ancre dans deux niveaux à parts égales. En Terminale, il éclaire ce que signifie faire la guerre et se disputer un héritage. En Première, il donne à voir la puissance par la culture et la guerre par l’information. Suivons le cheval dans ces quatre pièces, une à une, en commençant par la plus ancienne des questions, celle de la guerre.
En bonus un petit crossover avec la chaine Histoire en Jeux, de William Brou à partir de cette vidéo :

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Conclusion. Ouvrir la cité
Nous voici revenus au point de départ, mais nous ne le voyons plus de la même façon. Un milliard de dollars pour un poème de trois mille ans, disions-nous, cela méritait qu’on regarde. Nous avons regardé, et nous avons trouvé bien plus qu’un blockbuster. Nous avons trouvé un miroir, et une civilisation qui se déchire sur la propriété de son propre reflet.
Car voilà ce que ce film aura révélé, au sens le plus littéral, celui de l’apokalupsis, le voile arraché. Il ne nous a pas parlé de la Grèce du bronze. Il nous a parlé de nous, de notre puissance qui doute, de notre origine que nous nous disputons, de notre peur d’un ennemi extérieur qui n’est peut-être que notre propre ombre revenue par la mer. Et la fureur qu’il a déclenchée, cette guerre de réception où deux camps se jettent le cheval de Troie à la figure, chacun certain que l’autre est la machine par laquelle la cité tombera, cette fureur est la preuve que le dévoilement a touché juste. On ne pardonne pas à qui lève le voile. On peut défendre l’île qui cache, Calypso, le recouvrement, les allégories qu’il faut laisser voilées. Nolan, lui, arrache. De Calypso à l’apocalypse, le même geste grec pris à ses deux bouts, cacher puis découvrir, et notre époque qui se cabre parce qu’elle préférerait rester cachée.
Mais nous, enseignants, de quel côté sommes-nous ? La question n’est pas rhétorique, elle est notre métier même. Enseigner, ce n’est pas garder le voile. C’est apprendre à le lever. C’est refuser que le mythe reste une relique sacrée qu’on n’a le droit ni de toucher ni de comprendre, et le rendre à ce qu’il a toujours été, un outil pour penser le présent, une arme pour armer les consciences. Le puriste voudrait qu’on révère Homère de loin, à genoux, sans y toucher. Nous voulons qu’on l’ouvre, qu’on s’en serve, qu’on le fasse parler de nos guerres et de nos manipulations. C’est cela, transmettre, non pas embaumer une origine, mais la remettre en circulation, vivante, tranchante, utile.
Et c’est ici que le cheval nous regarde une dernière fois. Nolan a comparé l’intelligence artificielle à un cheval de Troie de verre, où chacun sait pourtant que les Grecs sont dedans. Notre siècle est plein de ces chevaux, ces enveloppes amies qui portent des charges hostiles, ces cadeaux qui sont des pièges, ces récits qui entrent par la confiance pour agir par surprise. Nos élèves vivent au milieu d’eux, sur leurs écrans, à chaque heure. Leur apprendre à reconnaître le cheval, à deviner la charge sous le présent, à ne pas ouvrir les portes de la cité sur la seule foi d’une belle apparence, voilà notre tâche la plus urgente, celle que nous portons avec VIGINUM et que ce film, mieux qu’un manuel, met en scène. Car la première défense d’une démocratie, ce n’est pas un mur, c’est un citoyen qui sait lire ce qu’on lui montre. Nos élèves, aujourd’hui, se font une opinion sur ce film avant de l’avoir vu, en suivant celui qui commente, l’influenceur, le camp déjà rangé qui leur livre le sens tout mâché. À droite, Naulleau somme le film d’être woke puis, prié de le prouver, répond que cela crève les yeux ; à gauche, on récuse d’avance un produit de l’industrie qu’on se demande s’il est même possible de ne pas voir. Le verdict a précédé la séance, des deux côtés. La réception a devancé l’œuvre. Le vrai cheval de Troie de notre temps n’est pas le film, c’est l’avis prêt à l’emploi qui entre dans les têtes sous les habits de l’information et y dépose une opinion qu’on n’a pas pensée. Le nous que je forme ici n’est donc pas un nous de parti, c’est le nous de ceux qui refusent de juger en meute, qui veulent voir avant de savoir et savoir avant de juger.
Alors oui, allons voir ce film avec nos classes. Non pour l’adorer ni pour le condamner, mais pour l’ouvrir, comme on ouvrirait le cheval avant de le laisser entrer, et pour apprendre à nos élèves à faire de même avec tout ce que leur siècle leur tend. La cité ne se défend pas en fermant ses portes. Elle se défend en formant des gardiens qui savent regarder à l’intérieur. C’est notre métier. C’est notre cheval. À nous de l’ouvrir.

