Avatar : la voie de l’eau ; fini donc les forêts, place à une virée sur les plages paradisiaques du Pandoracifique. Le problème avec l’eau est que l’on peut tout à fait s’y noyer. Alors James Cameron aurait-il rejoint les abysses ? Est-ce un naufrage titanesque ? Est-ce le chef d’œuvre cinématographique qui explique que cet Avatar ose, ni plus ni moins, passer devant Maverick en cette fin 2022 ?

Beaucoup de questions, c’est un peu l’état d’esprit qui m’étreint lorsque je sors de cette séance de 3 heures.

James Cameron est un militant de la nature, de l’écologie ou plus précisément d’une certaine vision de l’écologie. Il ne viendrait à personne l’idée de nier dans sa franchise Avatar la puissance du message destiné à faire de la nature un écrin à préserver, à tout prix, des appétits voraces des humains et du capitalisme sauvage. Le réalisateur nie cependant la portée politique pour préférer une dimension plus émotionnelle, quasi mystique. Le film doit toucher le cœur, nos âmes, et non point influencer la politique telle qu’on la pense aujourd’hui.

https://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/sorties-de-films/interview-james-cameron-a-travers-avatar-j-ai-voulu-raconter-ce-que-je-ressentais-a-propos-de-notre-planete_5532780.html

Avant de revenir sur ces propos et le sens du travail du réalisateur dans le cadre d’une approche qui pourrait être faite avec des élèves en HGGSP, revenons sur le film en lui-même.

 

Sans IMAX la puissance n’est rien

 

Avatar : la voie de l’eau est assurément un très grand film de cinéma, au sens premier du terme. Les décors enchanteurs, l’atmosphère féérique qui se dégage des plans, dans une moindre mesure la musique, plus certainement le caractère grandiose des images, de certaines séquences, en font un nouvel étalon visuel et technologique. La nature est sublimée et plus particulièrement mer et océan à qui Cameron voue un véritable culte. Les abîmes se font siège onirique au coeur d’entrailles mystiques.

 

La bande-annonce ne laisse aucun doute quant à ce qui va être proposé : un voyage merveilleux, coloré, un retour sur Pandora qu’il faudra consommer sur grand écran. Pour une séance familiale en IMAX prévoir de la monnaie, à plus de 20 euros la place, ça pique.

C’est bien tout le sens du grand film de cinéma dont il était question plus haut. Avatar : la voie de l’eau est une oeuvre qu’il faut voir sur un écran immense, en HD, en 3D pourquoi pas (elle n’est pas indispensable et n’apporte finalement pas grand chose de plus, une nouvelle fois) et qu’il sera très difficile de voir ailleurs. Car ce nouvel avatar de James Cameron est un diamant au sein de l’écrin de la salle de cinéma, du lieu. Cependant, dès lors que l’on quitte le spectacle qui émerveille nos rétines, le film prend une toute autre tournure.

 

 

Comme il l’indique ici, James Cameron est fasciné par la beauté des océans, de la nature, et c’est exactement ce qu’il a transmis, tout en dénonçant aussi les sombres menaces que font peser les activités humaines sur ce paradis quasi mystique. Montrer la beauté, l’imprimer dans nos rétines pour qu’elle suscite une émotion. L’émotion pour réagir. Et c’est là que le sol se dérobe sous les pieds.

 

Avatar : la voie de l’eau, un film sombre ?

 

 

Avatar : la voie de l’eau serait donc plus sombre car la chasse aux « tulkuns » est terrible et, de façon générale, la violence plus présente que dans le premier opus. Les scènes de contemplation, de poésie, sont contrebalancées par des séquences d’actions brutales et des chasses ou combats impitoyables, de sacrifices. Oui mais voilà, ça ne fonctionne pas vraiment chez moi. Rassurez-vous je ne suis pas un étalon du bon goût donc tout ce qui va suivre n’engage que moi.

 

De façon globale, avec le recul, je suis frappé de voir l’écart abyssal entre la beauté des images, des effets spéciaux, et le vide intersidéral qu’ils habillent avec grandeur dans la salle de cinéma. J’ai revu Avatar juste avant de voir le second opus. Je me souviens avoir été très mitigé en 2009 en sortant de la salle de cinéma. C’était beau, oui, mais le scénario était quand même simpliste et les surprises assez limitées (doux euphémisme pour ne pas dire nulles), y compris dans la description de ce monde. Le problème à l’époque est que je connaissais les écrits de Ursula K. Le Guin, « Le nom du monde est forêt », écrit en 1972, et « Midworld » de Alan Dean Foster paru 3 ans plus tard. Pandora et ses arbres, Pandora et ses humanoïdes étaient nés trois décennies plus tôt, sur Athshe et Midworld, les deux planètes sylvestres de ces romans de science-fiction. Et bien avec le recul, Avatar est finalement plus audacieux que sa suite, sans pour autant devenir un  chef d’œuvre d’écriture et d’inventivité. Comme le Dr Grace Augustine, campée par Sigourney Weaver, nous manque !

 

La prochaine fois, réserver une ligne de budget pour un scénario

 

La qualité du scénario, le niveau de réflexion de Avatar : la voie de l’eau sont inversement proportionnels à ses qualités  graphiques. Qu’apprend-on de plus par rapport au premier opus ? Rien. Les humains sont avides et abrutis, les Na’vi sont gentils. La nature est belle, les humains sont moches et la détruisent. Les humains sont méchants et perdent, les Na’vi sont gentils (oui je l’ai déjà dit) et gagnent avec le concours des animaux qui, tout adorables qu’ils soient, peuvent mordre ou écraser. Mais c’est normal, c’est la nature et c’est toujours avec respect qu’une mâchoire vous broie ou qu’une nageoire vous pulvérise. Pandora finalement est ici, comme dans le premier opus, conforme au rêve explicité par James Cameron. Un sentiment de beauté, évanescent, mais qui disparaît dès lors qu’on se réveille et qu’on retourne à son quotidien.

Que ces fonds marins sont éclatants et immersifs, que ces Metkayina sont sympathiques dans leur rapport d’égalité avec ces fabuleux tulkuns. La beauté technique de ces fonds marins ne peut cependant occulter le vide de ces mêmes Metkayina dont les langues sorties lorsqu’ils partent à la guerre rappellent qu’ils ne sont rien d’autre qu’une allégorie des peuples polynésiens ou maori. La geste épique de ces tulkuns ne peut faire oublier que nous sommes simplement face à des cétacés. Que l’essentiel de ces créatures sont en fait des créatures de nos océans. Tout est balisé ; cette voie de l’eau n’est rien d’autre qu’une relecture assez simpliste de notre monde, de nos océans, James Cameron l’assume parfaitement. Il y a très peu de risques, de recherches, de véritables trouvailles fantastiques. Tout sonne finalement très terrien, sur Pandora. J’ai pu lire ici ou là l’immense trouvaille des robots marins. Les crabes. Bel hommage aux légos de la série Atlantis ou à l’Aquazone, j’avoue. Nouveauté, assurément pas. Subtilité, jamais.

 

La boîte de Pandore

 

La boîte ouverte laisse alors profiter d’un scénario extrêmement basique, simpliste au possible, et d’une naïveté à toute épreuve. Aucune surprise, aucun rebondissement. Lorsqu’on attend, enfin, un peu d’humanité noire, de vie, de sentiment compréhensible, le gentil fini par rester gentil, car les gentils sont des gentils, les méchants, des méchants. Le manichéisme le plus caricatural qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps. Ceci aurait cependant tout à fait fonctionner. Le problème est que c’est une approche vue et revue des milliers de fois et que l’absence de surprises, d’enjeux véritables, accentue la déception de se contenter de poncifs lourdingues. La Fantasy et la SF ont pourtant su apporter autre chose que ce côté strictement binaire des choses. Il est triste de se retrouver avec si peu de choses à retirer que cette leçon de beauté. Le premier tiers du film passé tous les espoirs se sont envolés, si tant est qu’il y ait eu un début d’espoir. On devine qui peut mourir pour la cause et pour amener le nécessaire moment d’émotion. Il est limpide que les humains, abrutis au possible, vont se faire avoir et on devine assez vite que ce sera grâce aux deux rejetés de leurs bandes respectives. Il n’y a aucun enjeu véritable quant à la suite de l’histoire, reste donc à profiter de la taille de l’écran et des prouesses techniques.  Pire, j’ai eu un moment d’angoisse lorsqu’on apprend que les midi-chloriens ont encore sans doute frappé, cette fois-ci dans les entrailles de Sigourney Weaver.

 

 

Un chef d’œuvre ? Quel chef d’œuvre ?

 

Un grand film de salle de cinéma, mais dont le vide empli nos esprits dès lors que le cerveau, la réflexion peuvent se mettre en action. Abyss était finalement tellement plus subtil, tout en étant beau, lui aussi. Le Titanic coule mieux, du moins cette plateforme et son agonie n’apportent rien de neuf sous les étoiles. Les effets numériques lumineux, les plongées ou les quelques fulgurances de violence n’y font rien ; cette expérience est restée pour moi celle d’un divertissement familial. La construction narrative semble plus audacieuse que dans le premier opus mais pourtant tourne vite en rond sur fond de naïveté primitive. La fuite, la famille qui va découvrir un nouvel environnement, la crise d’ado avec l’animal rejeté (franchement c’est tellement prévisible tout ce qui va se passer avec ces deux là que l’émotion qui devrait naître n’a jamais décollé), le péril, la lutte avec les sacrifices attendus, la victoire et le plan final reprenant les canons des dernières images du premier opus. Qu’a-t-on appris de plus, de nouveau ? Si peu de choses. Des gentils contre des méchants, sans nuance véritable, n’est pas tout à fait ce qui se passe dans la vie. Que l’adolescence est un moment difficile. Qu’être parent ça change une vie et donne des responsabilités. On peut filmer et sublimer la nature en allant plus loin que cette vision simpliste des choses. Terrence Malick (La Ligne Rouge), Hayao Miyazaki (Nausicaä de la vallée du vent) ou encore John Boorman (La Forêt d’émeraude), pour ne citer qu’eux, ont fait tellement plus subtil sans être véritablement inférieurs d’un point de vue technique. Quant à la dimension écologique, à une amorce de réflexion sur la préservation des ressources, tout a été posé dans le premier opus et cette suite n’apporte rien de plus.

 

Un film à exploiter avec des élèves ?

 

Il y aurait des choses à faire, c’est une certitude. Bien entendu je laisse de côté la durée rédhibitoire pour une exploitation en classe, même si en HGGSP une fois les épreuves de mars passées en terminale, le temps devient un ami qu’il faut savoir combler. Questionner la place prise par la prise de conscience écologique et la volonté d’un cinéaste de vouloir réveiller les spectateurs face aux bouleversements en cours est une possibilité. Le film semble fonctionner et être parti pour écraser tous les records. Il sera intéressant de mesurer son audience au-delà des écrans occidentaux. Le premier opus a bien fonctionné en Chine, mais semble-t-il plus pour l’évocation des montagnes de Zhangjiajie que pour son message écologique. Il faudra aussi voir quel sera son impact sur les consommateurs humains qui font des océans des dépotoirs. Sans doute sera-t-il assez ridicule si l’on se fie aux précédents essais dans le genre (voir dossier réchauffement climatique).

 

La question du contexte actuel est aussi pertinente, à l’image des réflexions de Cameron sur le réchauffement climatique.

 

Pourtant, là encore, Le jour d’après de Rolland Emerich me semble plus efficace. La simple scène dans la bibliothèque où des survivants dissertent pour savoir s’il faut bruler une bible plutôt que tel ou tel autre livre pour se réchauffer est plus intéressante que les échanges proposés ici.  La question des réfugiés peut être une porte, dans leurs difficultés à s’intégrer ailleurs, en faisant écho aux conflits actuels ou encore aux futurs/actuels réfugiés climatiques.

 

Mais pour en revenir au but du film, activer la dimension émotionnelle comme levier d’action, la question pourrait être posée. Dans quelle mesure l’émotion peut être un levier politique ou géopolitique ? Le fait que James Cameron en fasse le cœur de son approche en dit déjà beaucoup. Or, l’émotion est une approche qui occulte bien souvent la nécessaire réflexion. L’émotion peut être dangereuse. C’est toute la crainte de Ridley Scott face à la possibilité que l’IA, un jour, en dispose.

 

Et ce n’est pas comme si James Cameron n’en a pas eu conscience il y a quelques années …

 

Cette émotion dégouline littéralement de la voie de l’eau. C’est sa force pour nos pupilles. C’est aussi l’immense faiblesse de cette suite qui peut toucher, rapidement, mais s’oublier finalement tout aussi vite. Le passage au petit écran brise l’essentiel des ressorts d’ Avatar, nul doute qu’il en sera de même pour cette suite car la coquille est trop vide. Il est à craindre que les recettes soient suffisantes pour poursuivre le chemin. Il y a peu de chance pour que ces suites, au-delà des prouesses techniques et des rentes générées puissent vraiment nous surprendre, du moins me surprendre. Tout est déjà écrit. Les hommes sont condamnés car les Na’vi sont une version de nous, améliorée. La seule rédemption humaine est de devenir un Avatar dans cette belle fable familiale, ce qui en dit long. Les humains sont tellement idiots qu’ils ne méditeront pas leurs erreurs pour venir écraser ces peuples technologiquement inférieurs. Mais c’est surtout une vision très occidentale du monde, très idéalisée du rapport à la nature, trop manichéenne pour être, à mes yeux, aussi géniale qu’on peut le dire et le lire un peu trop souvent.

Avatar : la voie de l’eau est donc à mes yeux un très beau film, un bon moment en famille, un très bon moment dans une salle de cinéma mais à aucun moment un chef d’œuvre révolutionnaire. Le passage au blu-ray et aux petits écrans risquent fort de lui faire beaucoup de mal. Or un chef d’œuvre, pour moi, ne peut être simplement tributaire de la taille d’un écran.

 

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Fiche technique

États-Unis / 2022/ 3h 12min / Science-fiction, fantastique, aventures

Titre original Avatar: The Way of Water

Réalisateur : James Cameron

Scénaristes : James Cameron, Rick Jaffa, Amanda Silver, Josh Friedman et Shane Salerno

Musique : Simon Franglen

 

Avec

Sam Worthington, Zoe Saldana, Sigourney Weaver, Stephen Lang, Kate Winslet, Cliff Curtis