Deux fois, dans La Bataille de Gaulle, on reproche au général de n’avoir été élu par personne. Deux fois, le film lui donne raison contre ceux qui le lui reprochent, et jamais par un argument : par une image. C’est dans cet écart entre ce qui se démontre et ce qui se montre que ce travail est né.

En partenariat avec l’agence Parenthèse Cinéma, Pathé, et avec l’aimable accord d’Antonin Baudry et de ses équipes, nous sommes heureux et fiers de proposer un parcours pédagogique structuré autour de deux extraits des films, L’Âge de fer et J’écris ton nom. Le premier nous conduit à Londres, à l’été 1940, où un général sans mandat tente de rallier René Pleven au moment où arrivent les marins de l’île de Sein. Le second nous mène à Anfa, en janvier 1943, face à un Roosevelt qui ne voit en lui qu’un « général solitaire ».

Le parcours se présente comme un kit. Son noyau tient en une heure, clé en main, pour la Terminale générale et technologique, avec une variante pour la 3e. Autour de lui, un volet cinéma propose sept ateliers pour lire les plans, le montage et les langues du film. Une séquence bonus, consacrée à Leclerc et Giraud, s’étudie sans vidéo, et un module de spécialité HGGSP interroge la manière dont un film de 2026 fabrique la mémoire de la France libre. Chaque document est sourcé, chaque liberté du film est nommée, et aucune n’est traitée comme une faute : ce sont des choix, et ils ont un sens.

Une œuvre ne gagne rien à être crue sur parole, et tout à être lue. C’est ce que nous proposons de faire ensemble, avec nos élèves.

Noyau d’une heure, lycée (Terminale générale et technologique). Variante 3e et pistes d’approfondissement en fin de dossier.

 

1 – Parcours pédagogique à partir de deux extraits

FICHE ÉLÈVE

Votre mission

Une chaîne de télévision prépare la diffusion des deux films consacrés au général de Gaulle. Avant la diffusion, elle demande à une équipe de consultants historiques de vérifier deux scènes. Vous faites partie de cette équipe.

Votre travail consiste à trier ce que montrent les scènes : ce qui est vérifié par les sources, ce qui est déplacé (vrai, mais modifié : date, lieu, personnes, motifs), ce qui est inventé, et ce qu’il est impossible de trancher avec les documents dont vous disposez.

Un bon consultant ne dit pas « le film ment ». Il dit ce que le film a choisi de faire, et pourquoi.

Étape 1 · La phrase de départ (5 min)

« Si seulement vous étiez élu, ne serait-ce que d’un village. »

René Pleven au général de Gaulle, Londres, été 1940 (extrait 1).

  1. Reformulez l’objection en une phrase : que reproche Pleven à de Gaulle ?
  2. En juin 1940, quelle autorité française est, elle, légale ? Pourquoi est-ce un problème pour de Gaulle ?
Étape 2 · Extrait 1 : Londres, juin-juillet 1940 (15 min)

Visionnage de l’extrait 1 (environ 4 min 20)

 

 

Repères : René Pleven, 39 ans, homme d’affaires et collaborateur de Jean Monnet, négocie à Londres des achats d’armement pour la France. De Gaulle veut le recruter.

 

  1. Pleven hésite. Relevez deux raisons qu’il donne pour ne pas rejoindre de Gaulle.
  2. De Gaulle répond d’abord par l’histoire (Clovis, Tolbiac, Charlemagne). D’après le visage de Pleven, cet argument le convainc-il ? Pourquoi, selon vous ?
  3. Qui arrive ensuite ? D’où viennent-ils, quelle langue parlent-ils, que disent-ils ?
  4. Après cette arrivée, que décide Pleven ? Selon le film, qu’est-ce qui l’a convaincu ?

 

Document 1 – Le départ des hommes de l’île de Sein, juin 1940

D’après la notice « Île de Sein » de l’Ordre de la Libération et l’article de la Fondation de la France libre sur le ralliement des marins de Sein.

L’île de Sein, au large de la pointe du Raz (Finistère), compte environ 1 400 habitants en septembre 1939 ; une grande partie des hommes sont mobilisés. Le 22 juin 1940, des habitants réunis autour d’un poste de radio entendent un discours du général de Gaulle diffusé depuis Londres. Le 24 juin, le maire fait afficher un avis reçu d’Audierne par téléphone : les militaires doivent se rendre aux autorités allemandes. Réagissant à cette menace d’être faits prisonniers, deux patrons pêcheurs, Jean-Marie Porsmoguer et Prosper Couillandre, arment leurs bateaux. Entre le 24 et le 26 juin, cinq bateaux quittent l’île, à l’initiative du maire et du recteur (le prêtre de l’île), l’abbé Louis Guillerm, qui restent sur place. Au total, 128 Sénans, âgés de 14 à 54 ans, rejoignent l’Angleterre et s’engagent dans la France libre.

 

Document 2 – Le récit du général de Gaulle

« Dans les derniers jours de juin, abordait en Cornouailles une flottille de bateaux de pêche amenant au général de Gaulle tous les hommes valides de l’Ile de Sein. Jour après jour, le ralliement de ces garçons resplendissant d’ardeur et dont beaucoup, pour nous rejoindre, avaient accompli des exploits, affermissait notre résolution. »

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942, Paris, Plon, 1954.

 

  1. Comparez le document 1 et le document 2. Quels éléments du document 1 ont disparu du récit de de Gaulle ?
  2. De Gaulle écrit « amenant au général de Gaulle ». Qu’a de surprenant cette façon de parler de soi ? Quelles peuvent être les motivations expliquant ce choix ?

 

Étape 3 · Extrait 2 : Anfa (Maroc), 22 janvier 1943 (20 min)

Visionnage de l’extrait 2 (environ 5 min 20)

Repères : en janvier 1943, le président des États-Unis Franklin D. Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill se réunissent à Anfa, près de Casablanca, au Maroc (alors protectorat français). Ils veulent que de Gaulle s’entende avec le général Giraud, soutenu par les Américains en Afrique du Nord.

 

  1. Dans la première scène, comment Roosevelt et Churchill parlent-ils de de Gaulle ? Relevez une image ou une expression.
  2. Roosevelt compare la France à un enfant. Que lui répond de Gaulle ?
  3. Roosevelt reprend l’objection de Pleven. Relevez ses mots. Que lui répond de Gaulle ?

 

Document 3 – Ce que le témoin américain a noté

Compte rendu de l’entretien du 22 janvier 1943 au soir, rédigé par le capitaine de vaisseau John L. McCrea, aide naval du président. Source : Foreign Relations of the United States, Conferences at Washington, 1941-1942, and Casablanca, 1943, document 378. Traduction de l’auteur du dossier.

« Le Président a fait observer que la souveraineté de la France, comme dans notre pays, appartient au peuple, mais que, malheureusement, le peuple français n’est pas actuellement en mesure de l’exercer. […] En d’autres termes, le Président a déclaré que la France est dans la situation d’un petit enfant incapable de veiller sur lui-même et de se défendre, et que, dans un tel cas, un tribunal désignerait un tuteur pour faire le nécessaire. […] Après une vingtaine de minutes de conversation, le général de Gaulle s’est retiré, avec une certaine démonstration de cordialité. »

Note jointe par McCrea à son compte rendu :

« Ce bref résumé de la conversation qui a eu lieu entre le Président et le général de Gaulle le soir du 22 janvier 1943 à Casablanca ne serait pas complet si je ne précisais pas que les observations qui suivent ont été faites depuis un poste relativement médiocre : l’entrebâillement d’une porte. Le général de Gaulle parlant d’une voix si basse qu’elle m’était inaudible, je ne peux rapporter aucun de ses propos. »

 

Document 4 – Jeanne d’Arc : d’où vient l’anecdote ?

D’après Jean-Baptiste Duroselle, « De Gaulle et Clemenceau », et les Cahiers de la Fondation Charles-de-Gaulle, n° 16, 2006.

À Londres, de Gaulle avait expliqué à un amiral américain que la France avait besoin de quelqu’un pour la sauver, comme autrefois Jeanne d’Arc ou Clemenceau. L’amiral répéta ces propos à Roosevelt. Celui-ci les raconta ensuite à son entourage, en se moquant : de Gaulle, disait-il, se prenait pour Jeanne d’Arc, Napoléon et Clemenceau. L’historien Jean-Baptiste Duroselle parle à ce sujet d’une « histoire imaginaire ».

 

  1. D’après le document 3, quelles répliques de Roosevelt dans le film viennent réellement du compte rendu de 1943 ?
  2. D’après la note de McCrea, que sait-on vraiment des réponses de de Gaulle ce soir-là ?
  3. D’après le document 4, qui utilisait l’image de Jeanne d’Arc, et dans quel but ? Que fait le film de cette anecdote ?

 

Étape 4 · La grille du consultant (15 min)

Classez chaque élément en cochant une colonne et en indiquant le document qui vous permet de conclure.

Élément montré dans le film Vérifié Déplacé Inventé Impossible à trancher Document(s)
Les Sénans ont entendu de Gaulle à la radio
Ils partent uniquement parce qu’ils refusent les Allemands
Ils arrivent de nuit au quartier général et convainquent Pleven
De Gaulle leur souhaite la bienvenue en breton
Roosevelt compare la France à un enfant
Roosevelt estime que la souveraineté française est suspendue par l’occupation
De Gaulle répond à Roosevelt en invoquant Jeanne d’Arc
De Gaulle quitte l’entretien froidement
Étape 5 · Même objection, deux réponses (5 min)

 

Document 5 – Janvier 1943 : qui soutient de Gaulle ?

D’après la chronologie de la Fondation de la France libre.

Le 11 janvier 1943, onze jours avant l’entretien d’Anfa, le communiste Fernand Grenier arrive à Londres pour annoncer l’adhésion du Parti communiste français à la France combattante du général de Gaulle. En France occupée, Jean Moulin, délégué du général depuis janvier 1942, travaille à unifier les mouvements de résistance sous son autorité.

 

Complétez le tableau suivant.

Juin-juillet 1940 (extrait 1) Janvier 1943 (extrait 2)
Qui formule l’objection ?
La réponse que le film donne à de Gaulle
Ce que de Gaulle aurait pu invoquer, d’après les documents

 

Bilan. En deux ou trois phrases, répondez à la question du parcours : au nom de quoi de Gaulle peut-il parler pour la France en 1940, puis en 1943 ? Et que préfère lui faire dire le film ?

 

FICHE PROFESSEUR

Ce que le parcours met en jeu

Le parcours repose sur une rime que le diptyque de Baudry construit, peut-être sans l’avoir cherchée : la même objection revient à trois ans d’intervalle. En 1940, René Pleven reproche à de Gaulle de n’être l’élu de personne, pas même d’un village. En 1943, Roosevelt lui oppose qu’il reste un général solitaire, sans parti ni parlementaires derrière lui. Entre les deux scènes, la question n’a pas changé : au nom de quoi un général de brigade à titre temporaire, sous-secrétaire d’État d’un gouvernement démissionnaire, peut-il parler pour la France ? C’est l’une des questions les plus profondes de l’histoire de la France libre, et c’est aussi celle que le programme de Terminale place au cœur de l’étude de la défaite de 1940 et de ses conséquences.

L’objection est juridiquement fondée. En juin 1940, l’autorité légale est le gouvernement du maréchal Pétain, investi le 16 juin, signataire de l’armistice le 22 et doté le 10 juillet des pleins pouvoirs constituants par le vote de l’Assemblée nationale. De Gaulle, lui, est condamné par contumace par des tribunaux militaires à l’été 1940, d’abord à quatre ans de prison, puis à mort. Sa légitimité ne peut donc pas être légale : elle se construit par le refus de l’armistice, par l’adhésion de ceux qui le rejoignent, puis par la reconnaissance qu’il obtient des Alliés et de la Résistance intérieure. De Gaulle lui-même théorisera cette position à la Libération : l’ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine affirme que la République n’a pas cessé d’exister en droit et déclare nuls les actes pris depuis le 16 juin 1940, tout en maintenant provisoirement ceux dont la nullité n’est pas expressément constatée.

La position américaine est tout aussi cohérente, et le parcours doit la présenter avec équité. Le compte rendu de l’entretien d’Anfa rédigé par le capitaine McCrea expose la doctrine de Roosevelt : la souveraineté française appartient au peuple, le peuple est empêché de l’exercer par l’occupation, et nul Français ne peut prétendre l’incarner d’ici la libération. Les Alliés exercent donc une forme de tutelle provisoire. Cette doctrine explique à la fois le soutien américain à Giraud, jugé plus militaire que politique, et la reconnaissance tardive du Gouvernement provisoire, à l’automne 1944. Le film durcit cette position en y ajoutant des « sauvages », mais il en reprend fidèlement le fond.

Le parcours travaille enfin la manière dont le film répond à l’objection. Dans l’extrait 1, il y répond deux fois : par le roman national (Clovis, Tolbiac), qui échoue sur le visage de Pleven, puis par une image, celle des marins de Sein, qui le convainc. Dans l’extrait 2, il répond par Jeanne d’Arc, c’est-à-dire par un mythe, alors que de Gaulle disposait en janvier 1943 d’arguments politiques bien réels, au premier rang desquels l’adhésion du Parti communiste à la France combattante, annoncée onze jours plus tôt. C’est ici que le parcours rejoint la distinction entre histoire et mémoire : le film ne se contente pas de représenter la France libre, il reconduit la manière dont de Gaulle l’a lui-même racontée.

 

Objectifs

Connaissances. Le parcours permet de comprendre ce qu’est la France libre en 1940 (un petit nombre d’hommes, sans légalité) et ce qu’elle est devenue en 1943 (une force politique et militaire qui négocie avec les Alliés). Il fait aussi saisir la différence entre légalité et légitimité, ainsi que la nature des relations entre de Gaulle et les Alliés, en particulier les États-Unis.

Méthode. Les élèves apprennent à confronter une œuvre de fiction à des sources, à distinguer ce qui est vérifié, déplacé, inventé ou impossible à trancher, et à identifier la nature et les limites d’une source (des mémoires rédigés après coup, un compte rendu établi par un témoin placé derrière une porte).

Esprit critique. Il s’agit de comprendre qu’une fiction historique fait des choix et que ces choix ont un sens, sans en conclure que « le film ment ».

 

Ancrages dans les programmes

Terminale générale, histoire (tronc commun). Thème 1, chapitre 3, « La Seconde Guerre mondiale ». Le chapitre vise notamment à « comprendre, pour la France, toutes les conséquences de la défaite de 1940 ». Points de passage : « Juin 1940 en France : continuer ou arrêter la guerre » ; « De Gaulle et la France libre ».

Terminale technologique, histoire. Thème 1, « Totalitarismes et Seconde Guerre mondiale ». Sujet d’étude « De Gaulle et la France libre », qui « permet de comprendre, à partir d’une réflexion sur le rôle de Charles de Gaulle, l’action de la France libre et de la Résistance ».

Terminale, spécialité HGGSP. Thème 3, « Histoire et mémoires ». Introduction du thème : « La différence entre histoire et mémoire ». Le programme précise que chaque thème, axe ou jalon peut servir de support au projet présenté lors du Grand oral : la piste F en tire parti.

 

Déroulé minuté

Temps Durée Activité Supports
Étape 1 5 min Lecture de la phrase de Pleven, questions 1-2 Fiche élève
Étape 2 15 min Extrait 1 (4 min 20), questions 3-8 Extrait 1, documents 1 et 2
Étape 3 20 min Extrait 2 (5 min 20), questions 9-14 Extrait 2, documents 3 et 4
Étape 4 15 min Grille du consultant, correction collective Grille
Étape 5 5 min Document 5, tableau 1940-1943, bilan Document 5

Le minutage suppose que les questions de repérage (3 à 6, 9 à 11) soient lues avant chaque visionnage. Pour gagner du temps, on peut répartir les documents entre groupes à l’étape 3 et mettre en commun à l’étape 4.

 

Éléments de corrigé

Étape 1
  1. De Gaulle n’a aucun mandat : il n’est ni élu, ni désigné par une autorité légale.
  2. L’autorité légale est le gouvernement du maréchal Pétain, qui a signé l’armistice et obtient les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940. Refuser l’armistice revient donc, en droit, à désobéir au gouvernement légal : c’est ce qui vaut à de Gaulle d’être condamné par contumace.

 

Étape 2
  1. « La République s’est déshonorée mais c’est la République. Mon rôle n’est pas de trahir » : Pleven refuse de rompre avec la légalité républicaine. Le film lui fait aussi dire que Washington a besoin de lui, ce qui renvoie à la mission d’achats d’armement de Jean Monnet, dont il est l’adjoint. Ces hésitations sont attestées par son biographe, Christian Bougeard.
  2. Non : le contrechamp sur Pleven, yeux écarquillés, lèvres pincées, exprime la stupeur et le doute. Le film fait de la tirade un argument grandiose mais inopérant.
  3. Des marins de l’île de Sein, qui parlent breton ; le plus jeune traduit. Ils ont entendu l’appel, refusent l’armistice et sont venus avec leurs bateaux.
  4. Pleven se rallie. Selon le film, c’est le spectacle de ce ralliement populaire qui le décide : là où l’histoire longue a échoué, l’adhésion d’un peuple convainc.
  5. Ont disparu : la date réelle du discours entendu (le 22 juin), l’avis d’Audierne et la crainte d’être faits prisonniers, le rôle du maire et du recteur, le nombre réel d’engagés (128). « Tous les hommes valides » est une amplification : une partie des hommes de l’île était mobilisée ou travaillait sur le continent en juin 1940. Ne restent que l’élan et l’« ardeur ».
  6. De Gaulle parle de lui à la troisième personne, comme d’un personnage de l’histoire. Les Mémoires de guerre sont écrits après la guerre, pendant les années où de Gaulle s’est éloigné du pouvoir (le premier tome paraît en 1954) : c’est un récit reconstruit, qui fait de l’épopée de la France libre une œuvre. La phrase finale (« affermissait notre résolution ») donne aux Sénans exactement la fonction que le film leur attribue : conforter la décision du chef.

 

Étape 3
  1. Le mariage (de Gaulle serait la mariée, Giraud le marié) ; le « French mess », le « bazar français » ; Frankenstein et sa créature ; la croix de Lorraine comme « croix la plus lourde » à porter.
  2. « La France n’est pas un enfant, Monsieur le Président. Elle a toujours continué à se battre. »
  3. Roosevelt : un général solitaire, sans parti, sans parlementaires, jamais élu à rien, un rebelle. De Gaulle : Jeanne d’Arc n’a jamais été élue, elle s’est battue pour la France.
  4. La souveraineté française appartenant au peuple mais suspendue par l’occupation (« tant que la France est occupée, personne n’a d’autorité morale ») et la comparaison de la France avec un enfant. Les « sauvages » sont un ajout du film.
  5. Presque rien : McCrea observe par l’entrebâillement d’une porte et n’entend pas de Gaulle. Les répliques du général dans le film sont donc des reconstitutions. La version de de Gaulle lui-même figure dans ses Mémoires de guerre (tome II, publié en 1956), plus de dix ans après.
  6. C’est Roosevelt qui utilisait Jeanne d’Arc, pour se moquer de de Gaulle. Le film retourne la moquerie : il met l’image dans la bouche de de Gaulle comme une réplique triomphale.

 

Étape 4. Grille du consultant
Élément Classement attendu Justification
Les Sénans ont entendu de Gaulle à la radio Vérifié Doc. 1. Nuance : le discours entendu est celui du 22 juin, non celui du 18.
Ils partent uniquement parce qu’ils refusent les Allemands Déplacé Doc. 1 : la crainte d’être faits prisonniers après l’avis d’Audierne compte aussi.
Ils arrivent de nuit au quartier général et convainquent Pleven Inventé Doc. 2 : ils abordent en Cornouailles. Aucune source ne lie leur arrivée au ralliement de Pleven. Accepter « déplacé » si l’élève justifie par l’arrivée réelle en Angleterre.
De Gaulle leur souhaite la bienvenue en breton Impossible à trancher Aucun document du noyau n’en parle. La piste A montre que ce geste vient d’un discours de 1969.
Roosevelt compare la France à un enfant Vérifié Doc. 3.
Roosevelt estime la souveraineté française suspendue Vérifié Doc. 3.
De Gaulle répond en invoquant Jeanne d’Arc Déplacé Doc. 4 : l’image existe, mais dans la bouche de Roosevelt et pour se moquer. Doc. 3 : on ignore ce que de Gaulle a répondu. Accepter « inventé » avec justification.
De Gaulle quitte l’entretien froidement Déplacé (contredit) Doc. 3 : il se retire « avec une certaine démonstration de cordialité ».

 

Étape 5
1940 1943
Qui objecte ? René Pleven, un Français, homme d’affaires et légaliste Roosevelt, le président de la première puissance alliée
Réponse du film Clovis, puis l’arrivée des Sénans Jeanne d’Arc
Ce que de Gaulle pouvait invoquer Le refus de l’armistice, les premiers ralliements (dont les Sénans) L’adhésion du PCF (11 janvier 1943), l’unification de la Résistance intérieure en cours sous l’autorité de Jean Moulin

Bilan attendu. En 1940, de Gaulle ne peut parler qu’au nom d’un refus et de ceux qui le rejoignent : sa légitimité repose sur l’adhésion. En 1943, cette adhésion s’est élargie à une partie des forces politiques et de la Résistance intérieure, ce qui fonde une légitimité politique que Roosevelt refuse de reconnaître. Le film, lui, préfère lui faire invoquer des figures mythiques (Clovis, Jeanne d’Arc), ce qui reproduit la manière dont de Gaulle a lui-même raconté son histoire.

 

Points de vigilance

Ne pas faire du film un menteur. La grille distingue le déplacé de l’inventé pour éviter ce contresens. Un film n’est pas un manuel, et ses libertés ont une fonction dramatique ou mémorielle qu’il s’agit de comprendre.

Ne pas faire des Mémoires une source neutre. De Gaulle est l’auteur et le héros de son récit, rédigé après coup. Le document 2 est une source sur la manière dont de Gaulle a voulu que l’on se souvienne, autant que sur les faits.

Ne pas faire de la note McCrea une vérité complète. C’est un résumé des propos de Roosevelt par un membre de son entourage, établi dans de mauvaises conditions d’écoute. Elle est précieuse précisément parce qu’elle avoue ses limites.

« L’appel » n’est pas forcément le 18 juin. Le discours du 18 juin fut peu entendu. D’autres interventions radiophoniques ont suivi, dont celle du 22 juin, que les Sénans ont écoutée.

Anfa et Casablanca. La conférence porte les deux noms : elle se tient dans le quartier d’Anfa, à Casablanca, du 14 au 24 janvier 1943. De Gaulle n’y arrive que le 22.

Présenter équitablement la position américaine. La doctrine de Roosevelt n’est pas un simple mépris : elle repose sur une conception de la souveraineté populaire. Le parcours gagne à la présenter comme une position cohérente, que l’histoire a ensuite démentie.

 

Sources du noyau

Sources primaires

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, t. I, L’Appel, 1940-1942, Paris, Plon, 1954 ; rééd. Pocket.

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, t. II, L’Unité, 1942-1944, Paris, Plon, 1956 ; rééd. Pocket.

John L. McCrea, compte rendu de l’entretien Roosevelt-de Gaulle du 22 janvier 1943, dans Foreign Relations of the United States, The Conferences at Washington, 1941-1942, and Casablanca, 1943, document 378. https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1941-43/d378 (texte du domaine public ; traduction de l’auteur du dossier).

Foreign Relations of the United States, même volume, document 335 (journal de voyage du président). https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1941-43/d335

 

Institutions de mémoire

Ordre de la Libération, notice « Île de Sein ». https://www.ordredelaliberation.fr/fr/ile-de-sein

Ordre de la Libération, notice « René Pleven ». https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/rene-pleven

Fondation de la France libre, « Le ralliement des marins de l’île de Sein à la France libre » (2020). https://www.france-libre.net/le-ralliement-des-marins-de-lile-de-sein-a-la-france-libre/

Fondation de la France libre, chronologie « Janvier 1943 ». https://www.france-libre.net/janvier-1943/

Fondation Charles-de-Gaulle, « La conférence d’Anfa, 24 janvier 1943 ». https://www.charles-de-gaulle.org/lhomme/dossiers-thematiques/de-gaulle-face-aux-allies/conference-anfa-24-janvier-1943/

 

Travaux d’historiens

Christian Bougeard, René Pleven. Un Français libre en politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1994, notamment chap. IV et V.

J’ai eu la chance, étudiant à Brest, à la fin du dernier millénaire, de pourvoir suivre l’enseignement de Christian Bougeard. C’est un plaisir de partager ses analyses ici. Ce dossier lui est aussi dédié.

 

 

Jean-Baptiste Duroselle, « De Gaulle et Clemenceau », Fondation Charles-de-Gaulle. https://www.charles-de-gaulle.org/blog/2022/11/07/de-gaulle-et-clemenceau-par-jean-baptiste-duroselle/

Julian Jackson, De Gaulle. Une certaine idée de la France, Paris, Seuil, 2019 (biographie dont le film est adapté).

Cahiers de la Fondation Charles-de-Gaulle, n° 16, 2006.

Gérard Bossuat, Les aides américaines économiques et militaires à la France, 1938-1960. Une nouvelle image des rapports de puissance, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2001, chap. III. En accès libre : https://books.openedition.org/igpde/2031

 

Programmes

Programme d’histoire-géographie de Terminale générale et programme de Terminale technologique, ministère de l’Éducation nationale.

Programme d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques de Terminale générale, thème 3. https://eduscol.education.fr/document/23650/download

 

2 – VOLET CINÉMA : ALLER PLUS LOIN

Pourquoi ce volet

Le noyau d’une heure confronte deux scènes à leurs sources. Ce volet prend l’autre chemin : il part du film comme œuvre, de ses plans, de son montage, de ses langues, et se demande comment le cinéma fabrique ce que l’histoire ne peut pas restituer. Les deux démarches se complètent. La première apprend à ne pas croire une image sur parole ; la seconde apprend à la lire, c’est-à-dire à comprendre qu’un plan est une décision, et qu’une décision a un sens.

Le fil conducteur tient en une observation. Dans l’extrait 1, le discours échoue et l’image convainc : la leçon d’histoire sur Clovis laisse Pleven incrédule, l’arrivée des marins de Sein le fait basculer. Le film affirme ainsi, par ses propres moyens, que la légitimité de de Gaulle ne se démontre pas, elle se montre. Dans l’extrait 2, cette légitimité se dispute par le regard : qui regarde qui, depuis quelle place, et qui est regardé à son insu. Et lorsque l’archive se tait (le témoin américain d’Anfa n’a rien entendu de ce que disait de Gaulle), c’est le cinéma qui donne une voix, un visage et un espace à ce que les sources ne restituent pas.

Chaque atelier est autonome. Il peut suivre le noyau, le remplacer dans une classe à option cinéma-audiovisuel, ou nourrir un projet de Grand oral. Tous reposent exclusivement sur les deux extraits et leurs photogrammes.

Pour les collègues qui souhaitent donner d’emblée une dimension cinématographique au noyau, il suffit d’ajouter une colonne à la grille du consultant : « Par quels moyens de cinéma ? ». Pour chaque élément classé, l’élève indique le choix de mise en scène qui le porte. Exemple : les Sénans « convainquent » Pleven par un montage (le visage incrédule de Pleven, puis l’arrivée de la foule, puis sa main tendue), sans qu’aucune réplique ne le dise.

 

Table des photogrammes

Les photogrammes sont désignés par un code utilisé dans tous les ateliers. . Ce sont des captures d’écran du film à réaliser.

Code Extrait Description
P1 1 Le bureau nu : de Gaulle debout, l’aide de camp en arrière-plan
P2 1 « Nous sommes la France » : quatre hommes dans une chambre, poste de TSF
P3 1 La leçon sur Clovis : de Gaulle de face, index levé
P4 1 Le contrechamp : Pleven incrédule, le poste de TSF derrière lui
P5 1 L’arrivée des marins de Sein, de nuit, regards levés
P6 1 Le jeune traducteur au premier plan
P7 1 « Deut mat oc’h » : de Gaulle accueille les marins
P8 1 Pleven tend la main à de Gaulle
P9 2 Roosevelt et Churchill de dos, face à l’océan
P10 2 La loggia blanche : Churchill, Roosevelt, les gardes, Macmillan bandé
P11 2 Churchill écoute : « enfin de l’ordre ! »
P12 2 L’arrivée : « Suivez-moi »
P13 2 L’escalier vu depuis la nuque de Roosevelt
P14 2 De Gaulle retire son képi et lève les yeux
P15 2 Le tireur derrière la tenture
P16 2 De Gaulle impassible, l’escalier dans le dos
P17 2 Roosevelt accoudé, détendu
P18 2 Le plan large du duel, le képi sur la table
P19 2 « Mais vous restez un général solitaire »
P20 2 La plongée zénithale : de Gaulle sort, Roosevelt reste

 

Vue d’ensemble des ateliers

Atelier Titre Durée Public Extrait Notions de cinéma
C1 Faire le découpage 45 min à 1 h Lycée, option cinéma 1 ou 2 Plan, valeur, angle, mouvement, raccord, son
C2 Le discours et l’image 45 min 3e, lycée 1 Champ-contrechamp, plan de réaction, composition, effet Koulechov
C3 Où est le spectateur ? 1 h Lycée 2 Point de vue, amorce, plan subjectif, plongée zénithale, fausse piste
C4 Les langues du film 30 à 45 min 3e, lycée 1 et 2 Plurilinguisme, sous-titrage
C5 Rimes d’un film à l’autre 45 min Lycée 1 et 2 Construction en miroir, rime visuelle
C6 Écrire la scène que personne n’a entendue 1 h à 1 h 30 Lycée, HGGSP, Grand oral 2 Scénario, dialogue, licence dramatique
C7 Décors, costumes, couleurs 30 min 3e, lycée 1 et 2 Direction artistique, palette chromatique

 

Atelier C1 – Faire le découpage

Objectif. Apprendre à décomposer une séquence en plans, pour passer d’une impression globale (« la scène est tendue ») à une description précise de ce qui la produit.

Principe. Le découpage technique est l’outil de base de l’analyse filmique : un tableau qui décrit, plan par plan, ce que l’on voit et ce que l’on entend. Les élèves le réalisent eux-mêmes sur une partie de l’extrait, par groupes, avec arrêts sur image.

Déroulé

  1. Présenter le lexique (en fin de volet) et un exemple rempli, en projetant P13 puis P14.
  2. Répartir l’extrait en segments d’environ une minute, un segment par groupe.
  3. Chaque groupe remplit la grille, puis la classe reconstitue le découpage complet au tableau.
  4. Mise en commun : où la séquence accélère-t-elle, où ralentit-elle, et pourquoi ?

Grille de découpage.

N° Durée approximative Valeur de plan Angle Mouvement de caméra Personnages dans le cadre Dialogue Musique et sons
Exemple quelques secondes Plan d’ensemble Hauteur d’homme, en amorce Fixe Roosevelt de dos au premier plan, escalier et guetteur au fond « Enfin ! » À relever

 

Pour le professeur. Ce découpage ne peut être corrigé qu’à partir de l’extrait lui-même : il est recommandé de le réaliser soi-même avant la séance. Deux observations servent de repères. Dans l’extrait 1, la scène se construit sur un passage de l’intérieur (la chambre) à l’extérieur (la rue, de nuit) : l’espace clos de la négociation s’ouvre au moment où le peuple entre dans le récit. Dans l’extrait 2, le point de vue change à plusieurs reprises au cours d’une même conversation (voir C3), ce que le découpage rend visible.

 

Atelier C2 – Le discours et l’image

Objectif. Comprendre comment le montage fait passer une idée sans qu’aucune réplique ne la formule : dans l’extrait 1, ce qui convainc Pleven.

Supports. P3, P4, P5, P6, P8.

Déroulé et questions.

  1. Projeter P3 seul. Décrivez le geste et l’expression de de Gaulle. À qui semble-t-il s’adresser ?
  2. Projeter P4. C’est le contrechamp : que pense Pleven de ce qu’il entend ? À quoi le voyez-vous ? Qu’y a-t-il derrière sa tête ?
  3. Projeter P5 et P6. Comparez la composition de ces plans avec celle de P1 (le bureau nu). Qu’est-ce qui remplit le cadre ?
  4. Projeter P8. Pleven se rallie. A-t-il dit pourquoi ? Qu’est-ce qui, dans l’enchaînement des plans, nous le fait comprendre ?
  5. En quoi ce plan est-il représentatif des difficultés de de Gaulle en 1940 à rallier des personnalités ? Trouvez des exemples et des contre-exemples.
  6. Synthèse : quel argument a échoué, lequel a réussi ? Qu’est-ce que le film dit ainsi du pouvoir des images ?

 

Éléments de réponse.

  • P3 : de Gaulle est filmé de face, en plan rapproché, à hauteur d’œil. La grandeur ne vient pas de l’angle mais du geste : l’index levé du maître ou du prophète, qui redouble la « courbe » à remonter. Le cadrage frontal place le spectateur à la place de Pleven : c’est à nous que la leçon est faite.
  • P4 : yeux écarquillés, lèvres pincées, entre stupeur et rire retenu. Derrière sa tête, le poste de TSF, instrument des appels de Londres, celui-là même par lequel les Sénans ont entendu de Gaulle. Le plan de réaction indique au spectateur comment recevoir la tirade : grandiose et inopérante.
  • P5, P6 : P1 montrait un homme seul contre un mur nu ; ici, les corps remplissent le cadre d’un bord à l’autre. La solitude trouve sa multitude. Au centre, le plus jeune, seul à parler français, sert de passeur entre deux France.
  • P8 : Pleven ne dit jamais ce qui l’a convaincu. C’est l’enchaînement des plans (le doute, la foule, la main tendue) qui produit le sens. On peut nommer ici l’effet Koulechov : un même visage prend la signification que lui donnent les images qui l’entourent.
  • Synthèse : le discours (Clovis) échoue, l’image (un peuple qui arrive) réussit. Le film met en scène la supériorité de ce qui se montre sur ce qui se démontre, c’est-à-dire le principe même du cinéma.

Variante 3e. Se limiter aux questions 2, 3 et 4, en projetant les photogrammes côte à côte.

 

Atelier C3 – Où est le spectateur ?

Objectif. Suivre les déplacements du point de vue dans l’extrait 2 et comprendre comment ils orientent notre jugement sur les personnages.

Supports. P9, P13, P14, P15, P16, P17, P18, P20. Un plan schématique du salon (à dessiner au tableau : escalier au fond, galerie en hauteur, canapé de Roosevelt, fauteuil de de Gaulle, table basse au centre).

Déroulé. Pour chaque photogramme, les élèves placent sur le schéma une icône de caméra et une flèche indiquant la direction du regard, puis répondent aux questions.

Questions

  1. P9 : d’où voit-on Roosevelt et Churchill ? Que regardent-ils ? Que manque-t-il dans ce paysage ?
  2. P13 : où est placée la caméra ? Par où attend-on que de Gaulle arrive ? (Après visionnage : par où arrive-t-il ?)
  3. P14 et P15 : que voit de Gaulle ? Depuis quelle position sommes-nous placés dans P15 ? Vers qui l’arme semble-t-elle pointée ?
  4. P16 et P17 : comparez les deux gros plans (position du corps, symétrie, lumière, arrière-plan). Qui domine ?
  5. P18 : le plan large confirme-t-il cette impression ? Qu’y a-t-il au centre du cadre ?
  6. P20 : d’où voit-on la scène ? À qui appartient ce regard ?
  7. Synthèse : retracez le trajet du spectateur au cours de la scène. Avec qui le film nous fait-il successivement regarder ?

Éléments de réponse.

  • P9 : les deux hommes sont vus de dos, entre deux colonnes qui cadrent la vue comme une scène, face à l’océan. C’est une carte postale de villégiature : la guerre est absente de l’image, comme les Français et les Marocains, alors que l’on se trouve dans un protectorat français.
  • P13 : la caméra est derrière la nuque de Roosevelt, en amorce : nous regardons avec lui. L’escalier monumental, le guetteur posté en haut et la symétrie annoncent une entrée par les marches. De Gaulle arrive par le côté, de plain-pied : la mise en scène construit une attente pour la déjouer. Il n’emprunte pas le chemin qu’on lui a tracé (le plan précédent, P12, se terminait sur « Suivez-moi »).
  • P14, P15 : de Gaulle retire son képi, geste de courtoisie, en levant les yeux vers la galerie : la main salue, le regard constate. P15 est un plan subjectif en contre-plongée : nous voyons ce que voit de Gaulle, et l’arme semble pointée sur lui, donc sur nous. Le spectateur a changé de place : de derrière Roosevelt, il est passé sous le canon.
  • P16, P17 : de Gaulle est frontal, symétrique, raide, visage fermé, l’escalier et son guetteur dans le dos : la symétrie devient une cage. Roosevelt est oblique, accoudé, détendu, auréolé par le moucharabieh lumineux. Tout le rapport de forces passe par la posture. On peut noter que cette posture permet de ne jamais montrer le handicap du président, atteint de paralysie.
  • P18 : le plan large rétablit l’égalité : deux profils, deux fauteuils, deux cendriers identiques, une grande distance. Au centre, sur la table, le képi de de Gaulle. Le film alterne deux lectures : l’inégalité dans les gros plans, l’égalité dans le plan d’ensemble.
  • P20 : plongée zénithale, depuis la galerie où se tenaient les surveillants. Le spectateur occupe désormais leur place. De Gaulle sort du rectangle du tapis ; Roosevelt reste seul au centre, immobile, avec les papiers posés sur la table.
  • Synthèse : derrière Roosevelt, puis à la place de de Gaulle, puis au-dessus des deux. Le film nous fait partager tour à tour le regard du puissant, celui du menacé, celui du surveillant. Juger la scène, c’est d’abord savoir d’où on la regarde.

 

Prolongement historique. Le compte rendu de McCrea (document 3 du noyau) précise que son auteur observait par l’entrebâillement d’une porte, et une note de l’éditeur des Foreign Relations of the United States renvoie au mémorandum de Harry Hopkins sur les mesures de sécurité exceptionnelles de l’entretien, publié par Robert Sherwood. L’observateur caché appartient donc à l’archive : le film l’a multiplié et armé.

 

Atelier C4 – Les langues du film

Objectif. Comprendre que le choix des langues parlées est un choix de mise en scène, qui dit qui a le pouvoir et qui doit être traduit.

Supports. P6, P7 ; transcription des extraits ; allocution du général de Gaulle à Quimper, 2 février 1969 (texte sur le site de l’Élysée, extrait audiovisuel à l’INA).

Questions

  1. Relevez, pour chaque extrait, qui parle quelle langue et à qui.
  2. Extrait 1 : pourquoi faut-il un traducteur ? Pourquoi le réalisateur a-t-il confié ce rôle au plus jeune ?
  3. Extrait 1 : de Gaulle répond « Deut mat oc’h » (« Soyez les bienvenus »). Quel effet produit cette réponse sur le rôle du traducteur ? Comment justifier ce choix scénaristique ?
  4. Extrait 2 : Roosevelt accueille de Gaulle en français (« Je ne peux pas dire bienvenue, vous êtes chez vous ici »), puis passe à l’anglais. À quel moment, et pour dire quoi ?
  5. Écoutez l’extrait de Quimper (1969). Que découvrez-vous sur le breton de de Gaulle ?

Éléments de réponse.

  • Extrait 1 : les marins parlent breton, le plus jeune traduit ; de Gaulle parle français, puis breton pour accueillir. La nation qui répond à l’appel est plurielle par ses langues ; le passeur est la génération formée par l’école.
  • « Deut mat oc’h » rend le traducteur inutile au moment décisif : le chef parle la langue du peuple, et la distance entre la France de Clovis et la France bretonnante se referme d’un mot.
  • Extrait 2 : Roosevelt ouvre en français (les politesses) et le duel sur les troupes et l’« autorité morale » se déroule aussi en français ; mais c’est en anglais qu’il dit l’effondrement de la France, l’enfant attaqué, le « général solitaire » et le mémorandum. Les moments où il impose ses termes passent par sa propre langue. La politesse de Roosevelt est exacte en droit (le Maroc est un protectorat français) et démentie par l’image (les tireurs américains dans la galerie).
  • Quimper : le 2 février 1969, de Gaulle cite en breton des vers de son oncle, Charles de Gaulle, poète et militant celtisant du XIXe siècle. Nous n’avons trouvé aucun document attestant qu’il ait parlé breton en 1940. Le film transporte en 1940 un geste de 1969 : c’est une condensation des temps, et un choix de sens.
  • Rime entre les deux extraits : en 1940, de Gaulle accueille chez lui, dans la langue de ceux qui arrivent ; en 1943, il est accueilli « chez lui » par un autre, sous surveillance.

Remarque pratique. Il est recommandé de projeter les extraits en version originale sous-titrée : le passage d’une langue à l’autre est un matériau d’analyse qu’un doublage effacerait.

 

Atelier C5 – Rimes d’un film à l’autre

Objectif. Montrer que les deux volets du diptyque se répondent, et que ces échos construisent un sens qu’aucun des deux extraits ne porte seul.

Supports. Les vingt photogrammes, partagés en vignettes et/ou imprimés.

Consigne. Formez des paires de photogrammes, l’un tiré de l’extrait 1, l’autre de l’extrait 2, qui se répondent. Pour chaque paire, rédigez une légende de deux lignes : ce qui est semblable, ce qui s’est inversé.

Paires attendues (non exhaustives).

Extrait 1 Extrait 2 Ce qui se répond
P1 : de Gaulle seul contre un mur nu P19 : « vous restez un général solitaire » La solitude montrée en 1940 est reprochée en 1943
P3 : la leçon d’histoire de de Gaulle P19 : la leçon de réalisme de Roosevelt Les rôles du professeur s’inversent
P4 : Pleven incrédule P11 : Churchill sceptique Deux plans de réaction qui disent au spectateur comment recevoir un discours
P7 : de Gaulle en haut, accueillant ceux qui lèvent les yeux P13 : de Gaulle attendu au pied d’un escalier, sous le regard de la galerie La verticalité s’est renversée
P2 : quatre hommes dans une chambre, genou contre genou P18 : deux hommes dans un palais, séparés par un grand vide De la proximité à la distance
P7 : « Deut mat oc’h » P12 et P14 : « Suivez-moi », puis « vous êtes chez vous ici » L’accueil change de camp

 

Pour l’enseignant. On peut ajouter la paire la plus féconde, qui relève du dialogue : « Si seulement vous étiez élu, ne serait-ce que d’un village » (Pleven) et « un général solitaire […], jamais élu à rien » (Roosevelt). En 1940, le film répond à l’objection par une image (les Sénans) ; en 1943, par un mot (Jeanne d’Arc). La comparaison ouvre sur la question traitée dans le noyau : pourquoi le film retire-t-il à de Gaulle, en 1943, la réponse incarnée qu’il lui donnait en 1940 ?

 

Atelier C6 – Écrire la scène que personne n’a entendue

Objectif. Faire comprendre, par la pratique, le travail du scénariste face aux silences de l’archive, et mesurer ce que le cinéma ajoute à l’histoire.

Supports. Document 3 du noyau (compte rendu McCrea) ; document 4 (l’anecdote Jeanne d’Arc) ; document 5 (janvier 1943) ; transcription de l’extrait 2 (à ne distribuer qu’après l’écriture).

Déroulé

  1. Lecture de la note McCrea. Faire établir trois listes : ce que l’on sait que Roosevelt a dit ; ce que l’on sait des circonstances (durée, observateur caché) ; ce que l’on ignore (les propos de de Gaulle).
  2. Par groupes, écrire une scène d’une page (dialogue et indications de mise en scène) qui respecte tout ce qui est attesté et invente le reste de façon vraisemblable, en justifiant chaque invention par une source (document 5 notamment).
  3. Distribution de la transcription de l’extrait 2 et comparaison : quels choix Baudry a-t-il faits que vous n’avez pas faits, et inversement ?
  4. Discussion : un scénariste a-t-il le droit d’inventer les paroles d’un personnage réel ? À quelles conditions ?

 

Ce que l’atelier fait apparaître. Le film garde les propos attestés de Roosevelt (la souveraineté suspendue, la France comparée à un enfant) et les durcit (les « sauvages »). Il invente les répliques de de Gaulle, que personne n’a entendues, en puisant dans une anecdote qui circulait contre lui (Jeanne d’Arc). Il ajoute un observateur armé, là où l’archive mentionne un témoin derrière une porte. Il fait porter à Macmillan des bandages dus à un accident d’avion survenu à Alger quelques semaines après la conférence : les archives Macmillan de la Bodleian Library datent cet accident de février-mars 1943. Aucun de ces choix n’est une erreur de documentation : ce sont des décisions dramatiques, qui produisent du sens. Les élèves, qui auront eux-mêmes dû choisir, le comprennent de l’intérieur.

Lien avec le Grand oral. La question « Un film historique peut-il inventer les paroles de personnages réels ? » constitue un sujet de Grand oral solide en HGGSP (thème 3, « Histoire et mémoires »), à condition de l’appuyer sur un cas précis et documenté comme celui-ci.

 

Atelier C7 – Décors, costumes, couleurs

Objectif. Lire la direction artistique comme un discours.

Supports. P1, P2, P5, P9, P10, P13, P18.

Questions

  1. Comparez les couleurs dominantes des deux extraits.
  2. Dans l’extrait 1, où se tient la France libre ? Relevez trois objets du décor. Lequel vous paraît le plus important ?
  3. Dans l’extrait 2, comment sont habillés Roosevelt et Churchill ? Et de Gaulle ?
  4. Décrivez le décor du salon d’Anfa (P13, P18). Que dit-il du lieu ? Qui semble y être chez soi ?
  5. P10 : le personnage au visage bandé est Harold Macmillan. Recherchez la date de son accident d’avion. Que concluez-vous ?

Éléments de réponse.

  • Extrait 1 : vert-de-gris, brun, pénombre ; extrait 2 : blanc, lumière crue, soleil. L’austérité de l’exil contre le loisir des puissants.
  • La France libre siège dans une chambre meublée : lit, lampe de chevet, photos de famille, et un gros poste de TSF, seule arme de de Gaulle à ce moment. « Nous sommes la France », dit à quatre dans cette pièce, produit un écart entre l’affirmation et la réalité visible qui fait tout le sujet de la scène.
  • Costumes clairs et panamas pour les deux dirigeants, uniforme sombre et képi pour de Gaulle : la villégiature contre la guerre.
  • Moucharabiehs, lanternes ajourées, tables de cuivre, palmiers : le Maroc apparaît comme décor, jamais comme acteur. Les Américains et les Britanniques y sont chez eux, dans un protectorat français.
  • L’accident de Macmillan date de février-mars 1943, après la conférence (janvier). Le film anticipe ses blessures. L’effet est grotesque, et il rend ironique la fin de l’extrait, où c’est cet homme momifié qui déclare de Gaulle « complètement fou ». C’est un anachronisme visible, vérifiable, et manifestement délibéré : le film est très attentif ailleurs aux détails de décor.

 

Lexique du cinéma

Plan. Portion de film enregistrée sans interruption, entre deux coupes.

Valeurs de plan. Taille du sujet dans le cadre. Du plus large au plus serré : plan d’ensemble (un lieu et ses personnages), plan moyen (un personnage en pied), plan rapproché (à la taille ou à la poitrine), gros plan (le visage).

Angle de prise de vue. Plongée : la caméra filme de haut en bas. Contre-plongée : de bas en haut. Plan zénithal : la caméra filme à la verticale, depuis le plafond.

Champ, contrechamp. Le champ est ce que montre le cadre. Le contrechamp montre ce qui lui fait face, souvent l’interlocuteur. Le champ-contrechamp est la forme classique du dialogue filmé.

Hors-champ. Ce qui existe dans la scène mais n’est pas montré dans le cadre (un son, un personnage, un regard).

Amorce. Élément placé au premier plan, souvent de dos ou flou, à travers lequel on regarde la scène (la nuque de Roosevelt dans P13).

Plan subjectif. Plan qui montre ce que voit un personnage, depuis sa place (le tireur vu par de Gaulle, P15).

Plan de réaction. Plan montrant l’effet d’une parole ou d’un événement sur un personnage (Pleven, P4 ; Churchill, P11).

Raccord regard. Enchaînement d’un plan où un personnage regarde vers un point et d’un plan qui montre ce qu’il regarde.

Effet Koulechov. Principe mis en évidence par le cinéaste soviétique Lev Koulechov dans les années 1920 : la signification d’un plan dépend des plans qui l’entourent. Un même visage paraît triste, affamé ou ému selon l’image qui le suit.

Composition. Organisation des éléments dans le cadre (symétrie, lignes, vides, masses).

Découpage technique. Description, plan par plan, d’une séquence : valeur, angle, mouvement, durée, dialogues, sons.

Montage. Opération qui assemble les plans et fixe leur ordre et leur durée.

Musique extradiégétique. Musique que les personnages n’entendent pas, ajoutée pour le spectateur (la musique de tension de l’extrait 2). Elle s’oppose à la musique diégétique, qui appartient au monde du récit.

Direction artistique. Ensemble des choix de décors, de costumes, d’accessoires et de couleurs.

Condensation temporelle. Procédé de récit qui réunit en une scène des faits survenus à des moments différents (le breton de 1969 dans une scène de 1940).

 

Sources et références du volet cinéma

Sources primaires et institutionnelles (en plus de celles du noyau)

Charles de Gaulle, allocution prononcée à Quimper, 2 février 1969, texte publié sur le site de la présidence de la République (elysee.fr).

Institut national de l’audiovisuel, extrait du discours de Quimper en breton, référence I00012915.

Bodleian Library, Oxford, papiers d’Harold Macmillan, MS Macmillan dep. c. 284, dossier sur son accident d’avion, février-mars 1943.

Robert E. Sherwood, Roosevelt and Hopkins. An Intimate History, New York, Harper, 1948, p. 685-686 (mémorandum de Harry Hopkins cité par l’éditeur des Foreign Relations of the United States)

 

Analyse filmique et rapports entre cinéma et histoire

Jacques Aumont et Michel Marie, L’Analyse des films, Paris, Nathan, 1988 (rééditions Armand Colin).

Marc Ferro, Cinéma et histoire, Paris, Denoël, 1977 (rééditions Gallimard, coll. « Folio histoire »).

Antoine de Baecque, L’Histoire-caméra, Paris, Gallimard, 2008.

 

3 – SÉQUENCE BONUS – LECLERC ET GIRAUD, TUNISIE 1943

Une scène qu’on ne peut pas voir

Cette troisième scène ne pourra pas être projetée en classe. Elle sera étudiée à partir de sa transcription et de douze photogrammes. La contrainte devient la méthode : les élèves travaillent comme travaille l’historien, sur des fragments, sans la continuité de l’ensemble, et doivent reconstituer la scène avant de l’interpréter. Ils font en même temps le travail d’un monteur, qui assemble des images et des répliques pour produire un sens.

La scène prolonge directement les deux extraits du parcours. Leclerc, rattaché à la VIIIe armée britannique pendant la campagne de Tunisie, reçoit la visite du général Giraud. Giraud, qui se présente comme son ancien instructeur, lui demande de « cesser la politique » et de s’unir à lui ; Leclerc refuse, au nom des anciens serviteurs de Vichy qui entourent Giraud, puis accueille dans ses rangs des républicains espagnols qu’un sous-officier voulait renvoyer. La question du parcours (au nom de quoi parle-t-on pour la France ?) devient ici : qui la France qui se bat accepte-t-elle, et qui refuse-t-elle ?

 

Durée. Une heure, avec prolongements.

Publics. Terminale générale et technologique ; HGGSP ; variante 3e en fin de séquence.

Ancrages. Les mêmes que le noyau (France libre, relations avec les Alliés). En 3e, la diversité des engagements dans la guerre (femmes, étrangers).

 

Supports

Document A · Transcription de la scène [à insérer, une fois le film acquis par l’établissement].

Photogrammes P21 à P32.

Code Description
P21 Leclerc à la radio ; carton « QG de la 8e armée britannique · Tunisie »
P22 Arrivée de Giraud : salut, lunettes noires, képi brodé d’or
P23 Giraud raconte, souriant, au premier plan ; Leclerc sceptique derrière lui
P24 Leclerc ému, Giraud en amorce (on parle de son épouse)
P25 Les deux hommes côte à côte, Giraud sans lunettes
P26 Face-à-face de profil, un drapeau tricolore entre eux
P27 Gros plan de Leclerc, regard dur, Giraud flou en amorce
P28 Gros plan de Giraud qui encaisse, Leclerc en amorce
P29 Leclerc s’éloigne vers le camp ; Giraud reste sous l’abri
P30 Dans le camp : Dronne au premier plan, Leclerc à la canne, une sentinelle noire à l’arrière-plan
P31 Les républicains espagnols, de face
P32 Le camion : « Mort aux cons », drapeaux républicain et anarchiste, sigle CNT

 

Document B · Repères chronologiques (1943)

D’après la Fondation de la France libre, le ministère des Armées (Chemins de mémoire), le portail EHRI, les Foreign Relations of the United States et l’ouvrage d’Ellen Hampton sur les Rochambelles.

  • 13 janvier : la colonne Leclerc fait sa jonction avec la VIIIe armée britannique de Montgomery.
  • Janvier : le général Giraud nomme Marcel Peyrouton, ancien ministre de l’Intérieur de Vichy, gouverneur général de l’Algérie.
  • Février à mai : les forces de Leclerc participent avec les Britanniques à la campagne de Tunisie, qui s’achève le 13 mai par la capitulation des forces de l’Axe en Afrique du Nord.
  • 25 mai : Leclerc est nommé général de division.
  • Juin : Peyrouton démissionne.
  • À partir de mai : formation de la division de Leclerc, qui reçoit en août son nom de 2e division blindée ; de nombreux républicains espagnols la rejoignent.
  • Après la libération de l’Afrique du Nord : l’Américaine Florence Conrad propose à la France combattante un groupe d’ambulancières recrutées aux États-Unis, le groupe Rochambeau ; Leclerc ne les accepte que parce qu’elles sont la condition pour recevoir les ambulances.

 

Document C · Qui est Marcel Peyrouton ?

D’après le dossier pédagogique du Concours national de la Résistance et de la Déportation 2024-2025 de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, et les Foreign Relations of the United States.

Ministre de l’Intérieur du régime de Vichy en 1940-1941, Marcel Peyrouton a été associé au premier statut des Juifs d’octobre 1940 et à l’abrogation du décret Crémieux, qui retirait la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie. En janvier 1943, le général Giraud le nomme gouverneur général de l’Algérie, avec l’appui du représentant américain en Afrique du Nord, Robert Murphy. Sa nomination suscite des protestations. Il démissionne en juin 1943.

 

FICHE ÉLÈVE

Votre mission

Vous êtes monteur et historien à la fois. Vous disposez de la transcription d’une scène et de douze images, dans le désordre. Vous ne verrez pas la scène. Votre travail : la reconstituer, la lire, puis la confronter aux sources.

 

Étape 1 – Ce que dit le carton (10 min)

Observez P21.

  1. Que nous apprend le carton ? Que ne nous dit-il pas ?
  2. D’après le document B, entre quelles dates la scène peut-elle se situer ? Quel détail du costume de Leclerc (P24) permet de préciser ?
Étape 2 – Remonter la scène (15 min)

Les douze photogrammes vous sont remis dans le désordre.

  1. Classez-les dans l’ordre de la scène, en associant chacun à la réplique de la transcription qu’il accompagne le mieux.
  2. Repérez deux paires de plans qui se répondent (un personnage parle, l’autre réagit). Comment s’appelle ce procédé ?
  3. Comparez P24 et P27 : même cadrage, même personnage. Qu’est-ce qui a changé sur son visage ? Quelle réplique a été prononcée entre les deux ?
Étape 3 – Lire la scène (15 min)
  1. Comparez les képis de Leclerc (P21, P24) et de Giraud (P22). Que suggèrent-ils de chacun des deux hommes et des deux armées qu’ils représentent ?
  2. Giraud porte des lunettes noires en arrivant (P22, P23), puis les a ôtées (P25). Quel effet produit ce changement ?
  3. Relevez tous les noms employés dans la scène (pour Leclerc, pour de Gaulle, pour Roosevelt). Que remarquez-vous dans la façon dont Giraud nomme de Gaulle ?
  4. « Vous répondrez de vos propos devant une cour. » « Française ou américaine ? » Que reproche Leclerc à Giraud ?
  5. Observez P30 et P31. Qui est au premier plan, qui est à l’arrière-plan ? Qui parle, qui se tait ?
Étape 4 – Confronter (15 min)
Élément de la scène Vérifié Déplacé Inventé Impossible à trancher Document(s)
— :-: :-: :-: :-: —
Leclerc combat en Tunisie aux côtés de la VIIIe armée britannique
Giraud est entouré d’anciens serviteurs de Vichy comme Peyrouton
Giraud a le soutien des États-Unis
Leclerc accueille des républicains espagnols anarchistes
Des ambulancières arrivent chez Leclerc pendant la campagne de Tunisie
Giraud a formé Leclerc aux armes
L’épouse de Leclerc a hébergé la famille de Giraud
Leclerc porte deux étoiles de général de brigade
Étape 5 – Bilan (5 min)
  1. Le film réunit en une seule scène des événements qui se sont produits à des moments différents de l’année 1943. Lesquels ? Pourquoi un réalisateur fait-il ce choix ?
  2. En une phrase : qui la France combattante de cette scène accueille-t-elle, et qui refuse-t-elle ?

 

FICHE PROFESSEUR

Ce que la séquence met en jeu

La scène est la plus dense des trois en matière historique, et la plus libre dans son traitement du temps. Son cadre est exact : Leclerc combat en Tunisie avec la VIIIe armée, Giraud gouverne l’Afrique du Nord avec l’appui américain, Peyrouton a bien été nommé par Giraud avec l’appui du représentant américain Robert Murphy. Mais le film réunit en un seul moment toute la recomposition de l’année 1943 : la querelle politique du printemps, l’arrivée des Espagnols à partir de la formation de la division, celle des ambulancières plus tard encore. C’est le procédé de condensation déjà observé dans l’extrait 1 (le breton du discours de Quimper de 1969 transporté en 1940) et dans l’extrait 2 (les blessures de Macmillan, postérieures à Anfa), porté ici à son maximum. Le film compose en une scène un portrait de la France combattante de 1943.

Ce portrait a une orientation. Leclerc y refuse un général prestigieux, présenté comme son ancien instructeur, soutenu par Washington, parce qu’il s’entoure d’hommes de Vichy ; il accueille des femmes et des anarchistes étrangers. La France combattante s’y définit par ses exclusions et par ses accueils. La séquence invite les élèves à lire ce portrait comme un choix, et à se demander qui y figure au premier plan et qui en reste au fond.

Éléments de corrigé
Étape 1
  1. Le carton situe la scène (le quartier général de la VIIIe armée, en Tunisie), mais ne la date pas. Sa typographie sobre emprunte au documentaire : c’est un procédé d’authentification, qui rend crédible tout ce qui suit.
  2. Les forces de Leclerc combattent en Tunisie de février à mai 1943. Leclerc porte deux étoiles, insigne de général de brigade : la scène précède donc sa nomination comme général de division, le 25 mai 1943. Ce détail exact contraste avec d’autres éléments de la scène, qui appartiennent à l’été et à l’automne (voir étape 5).
Étape 2
  1. L’ordre est celui de la table des photogrammes (P21 à P32).
  2. P23 et P24, P27 et P28 : champ-contrechamp. Dans P24, P27 et P28, l’interlocuteur apparaît en amorce, flou, au premier plan.
  3. Dans P24, Leclerc est ému (Giraud parle de son épouse) ; dans P27, son regard est dur. Entre les deux, Giraud a demandé de « cesser la politique » et parlé de laisser « à Gaulle » une place à ses côtés. Les décisions se lisent sur les visages avant d’être dites.
Étape 3
  1. Képi délavé, tenue de type britannique fatiguée pour Leclerc ; képi brodé d’or impeccable, tenue sans un pli pour Giraud. L’opposition dit d’un côté l’improvisation et l’usure de la France libre, de l’autre l’ordre et la tradition de l’armée d’Afrique. Elle a un fond réel (les deux armées coexistent en 1943 avec leurs équipements et leurs rancunes), mais il faut éviter d’en faire une règle absolue.
  2. Les lunettes noires masquent le regard : Giraud est d’abord indéchiffrable, une fonction plus qu’une personne. Il les ôte au moment où il plaide : le film lui accorde un moment de sincérité, ce qui correspond à sa position réelle (l’union militaire avant tout, ce que résume le titre de ses souvenirs, Un seul but, la victoire). Il n’est pas filmé comme un traître.
  3. Giraud appelle Leclerc « capitaine de Hauteclocque », puis « Philippe ». Il ajoute : « vous vous êtes fait un nom », formule à prendre au pied de la lettre, puisque Leclerc est le pseudonyme que Philippe de Hauteclocque a pris pour protéger sa famille, restée en France. Giraud dit « Gaulle », sans particule, au moment où il lui promet une place à ses côtés : amputer le nom, c’est rapetisser l’homme. Roosevelt est appelé « commandant suprême » : il est bien le commandant en chef des forces armées américaines, mais l’expression évoque plutôt le titre que portera Eisenhower à partir de la fin de 1943.
  4. Que la souveraineté de Giraud n’est qu’apparente : il gouverne avec l’appui et sous l’influence des États-Unis (Peyrouton nommé avec l’appui de Murphy, armée réarmée par les Américains). La réplique reprend la question posée à Anfa dans l’extrait 2 : qui décide, en 1943, de ce qui est français ?
  5. Dans P30, Dronne est au premier plan, Leclerc au second, un soldat noir en sentinelle à l’arrière-plan, sans parole. Dans P31, les républicains espagnols occupent tout le cadre, de face, et vont crier « No pasarán ». La hiérarchie des plans dessine une hiérarchie de mémoire.

 

Étape 4. Grille
Élément Classement attendu Justification
Leclerc en Tunisie avec la VIIIe armée Vérifié Doc. B
Giraud entouré d’anciens de Vichy comme Peyrouton Vérifié Doc. C
Soutien des États-Unis à Giraud Vérifié Doc. C (appui de Murphy) ; voir aussi le noyau (extrait 2)
Accueil de républicains espagnols anarchistes Déplacé Fait réel (doc. B), mais postérieur à la campagne de Tunisie
Ambulancières pendant la campagne de Tunisie Déplacé Doc. B : elles rejoignent Leclerc après la libération de l’Afrique du Nord. La réticence de Leclerc est, elle, attestée
Giraud a formé Leclerc Impossible à trancher Aucun document du dossier
La famille de Giraud hébergée par l’épouse de Leclerc Impossible à trancher Aucun document du dossier
Deux étoiles de général de brigade Vérifié Doc. B : général de division le 25 mai 1943
Étape 5
  1. La querelle avec Giraud et l’affaire Peyrouton (janvier à juin), l’arrivée des Espagnols (à partir du printemps et de l’été), celle des ambulancières (plus tard encore). Le réalisateur rassemble en une scène ce qui définit la France combattante de 1943, pour en offrir un portrait lisible : la condensation est un outil de récit.
  2. Elle accueille des femmes et des étrangers engagés contre le fascisme ; elle refuse les anciens serviteurs de Vichy, même couverts par un général prestigieux et par les États-Unis.

Le mot du camion

Le camion (P32) porte « Mort aux cons ». À Dronne qui la lui désigne, Leclerc répond : « Laissez faire, tu n’auras jamais assez de munitions. » C’est une variation sur une réplique célèbre prêtée au général de Gaulle (« Vaste programme ! »), dont l’origine n’est pas établie. Le film la transfère à Leclerc. C’est le troisième transfert de mot du diptyque, après la croix de Lorraine (de Spears à Churchill) et Jeanne d’Arc (de la moquerie de Roosevelt à la riposte de de Gaulle) : il peut nourrir l’atelier C du volet cinéma. Les autres inscriptions du camion (le drapeau de la République espagnole, les drapeaux rouge et noir et le sigle de la CNT, syndicat anarchiste, « Hermanos no tirar », « Viva la República ») font de ce véhicule un objet de mémoire de la guerre d’Espagne, qui annonce les half-tracks de la Nueve baptisés de noms de batailles de la guerre civile.

 

Points de vigilance

Le registre de langue. La scène comporte plusieurs grossièretés (« lèche-culs », « bordel », l’inscription du camion). Elles appartiennent à la caractérisation de Leclerc en soldat de terrain ; il est utile de le dire d’emblée aux élèves et d’en faire, le cas échéant, un objet d’analyse (que produit ce registre face au langage policé de Giraud ?).

« Criminels ». C’est le jugement d’un personnage, non une qualification juridique. Le document C fournit les faits qui fondent ce jugement ; il appartient aux élèves de les apprécier.

La sentinelle et le hors-champ. Selon un article de la revue Inflexions consacré à la Nueve, Leclerc doit, lors de la formation de sa division, se séparer d’hommes qui l’avaient rejoint dès 1941 au Tchad, et les Espagnols sont désignés pour rejoindre la division. La scène montre l’arrivée des Espagnols, pas ce départ. Ce point, lié à la question du « blanchiment » de la 2e DB, est à aborder avec les sources et avec prudence ; il est développé dans le module HGGSP.

Ce qui n’est pas vérifié. La formation de Leclerc par Giraud, la dette familiale et la rencontre elle-même ne sont pas établies à ce stade. Les biographies de référence (Jean-Christophe Notin, Leclerc, Perrin ; Christine Levisse-Touzé dir., Du capitaine de Hauteclocque au général Leclerc, Complexe, 2000) permettront de trancher. En attendant, la colonne « impossible à trancher » est la bonne réponse, et c’est une leçon en soi.

 

Prolongements

Rimes avec les deux extraits du parcours. La leçon du maître refusée par l’élève (de Gaulle et Pleven, Roosevelt et de Gaulle, Giraud et Leclerc) ; la question de la souveraineté (« vous êtes chez vous ici », « française ou américaine ? ») ; le peuple venu des marges filmé de face (les Sénans, les Espagnols) ; le refus qui s’en va et le pouvoir qui reste (la plongée sur Roosevelt, Giraud sous l’abri). Ces paires peuvent être ajoutées à l’atelier C5.

Mémoire de la Nueve. Le soir du 24 août 1944, la colonne Dronne entre dans Paris avec ses half-tracks espagnols et trois chars du 501e régiment de chars de combat, baptisés Romilly, Montmirail et Champaubert. Selon l’association 24 août 1944, la mémoire officielle a longtemps retenu surtout ces noms français. La Nueve fait aujourd’hui l’objet d’une reconnaissance croissante. En 2014, la Ville de Paris consacre une cérémonie aux républicains espagnols de la 9e compagnie ; en 2024, une plaque est dévoilée à Paris en mémoire de la colonne Dronne. Le film de 2026 s’inscrit dans ce mouvement. Pour le module HGGSP : que choisit le film d’éclairer, et que laisse-t-il dans l’ombre ?

Variante 3e

Conserver les étapes 2 (avec six photogrammes : P22, P24, P26, P29, P31, P32), 3 (questions 6, 9 et 10) et 4 (grille réduite à quatre lignes et à deux colonnes, « vrai » ou « inventé », plus « je ne peux pas savoir »). Le bilan porte sur la diversité des engagés de la France combattante en 1943 : des femmes, des étrangers, des soldats venus de l’Empire. On peut demander aux élèves de choisir l’un de ces groupes et de rédiger la légende de la photographie qui le représente dans la scène.

Sources de la séquence bonus

Fondation de la France libre, chronologie « Janvier 1943 ». https://www.france-libre.net/janvier-1943/

Ministère des Armées, Chemins de mémoire, « 1941-1943. Libye-Égypte ». https://www.defense.gouv.fr/chemins-memoire/histoire-memoires/ressources-historiques/seconde-guerre-mondiale/operations-militaires/1941-1943-6

Ministère des Armées, Chemins de mémoire, dossier « Les FFL de Leclerc en 1942 » (pseudonyme de Leclerc ; nomination comme général de division le 25 mai 1943). https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/sites/default/files/2022-10/FFL_1942.pdf

Portail EHRI, notice d’archive : nomination de Peyrouton comme gouverneur général de l’Algérie par le général Giraud, 17 janvier 1943 (extrait du Journal officiel du Haut-Commissariat de France en Afrique). https://portal.ehri-project.eu/units/fr-002374-3w_310_3w_334-d_6-5-16

Fondation pour la mémoire de la Shoah, dossier pédagogique CNRD 2024-2025 sur le décret Crémieux. https://fondationshoah.org/sites/default/files/1-enseignement/CNRD%202024-2025%20D%C3%A9cret%20Cr%C3%A9mieux.pdf

Foreign Relations of the United States, 1943, vol. II, document 100 (démission de Peyrouton). https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1943v02/d100

« La Nueve », Inflexions, 2017/1. https://shs.cairn.info/revue-inflexions-2017-1-page-37

Ellen Hampton, Women of Valor. The Rochambelles on the WWII Front, 2006 ; compte rendu dans H-France Review, vol. 6, 2006, n° 159. https://www.h-france.net/vol6reviews/Vol6no159fogg.pdf

Gérard Bossuat, Les aides américaines économiques et militaires à la France, 1938-1960, 2001, chap. III. https://books.openedition.org/igpde/2031

Ville de Paris, dossier de presse des commémorations du 70e anniversaire de la Libération (2014), cérémonie en hommage aux républicains espagnols de la Nueve.

Biographies de référence à consulter : Jean-Christophe Notin, Leclerc, Paris, Perrin ; Christine Levisse-Touzé (dir.), Du capitaine de Hauteclocque au général Leclerc, Bruxelles, Complexe, 2000.

Jacques Cantier, L’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob, 2002 (pour la nomination de Peyrouton et le rôle de Robert Murphy, à consulter avant diffusion).

Ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental, publiée au Journal officiel de la République française, consultable sur Légifrance.

 

MODULE HGGSP – TERMINALE

Comment un film de 2026 fabrique-t-il la mémoire de la France libre, et que reconduit-il de la manière dont de Gaulle lui-même a voulu qu’on s’en souvienne ?

Pourquoi ce module

Les trois scènes étudiées dans le parcours ont été lues jusqu’ici comme des représentations de 1940 et de 1943. Ce module les lit comme des documents de 2026. La question n’est plus seulement : que s’est-il passé à Londres, à Anfa, en Tunisie ? Elle devient : quelle mémoire de la France libre un film produit-il aujourd’hui, avec quels matériaux, et pour quel public ?

La réponse passe par un détour. Avant d’être un objet de cinéma, la France libre a été un récit, et ce récit a un auteur : de Gaulle lui-même, qui l’a écrit dans ses discours, dans ses Mémoires de guerre et dans les institutions de mémoire qu’il a créées. Le film hérite de ce récit. Il en reconduit la grammaire, et il en déplace certains éléments. Mesurer cet héritage et ces déplacements, c’est exactement ce que le programme appelle distinguer l’histoire de la mémoire.

Un indice donne le ton. Selon les notices en ligne, le film est adapté de la biographie de l’historien britannique Julian Jackson, dont le titre original, A Certain Idea of France, reprend la première phrase des Mémoires de guerre : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » Avant même la première image, le titre de la source cite l’autobiographie de son sujet.

 

Ancrage dans le programme

Thème 3, « Histoire et mémoires ». L’introduction du thème porte sur « la différence entre histoire et mémoire ». Le module en propose une étude de cas, mobilisable en introduction du thème ou en reprise, avant l’axe 1 (« Histoire et mémoires des conflits »).

Une démarche déjà présente dans le programme. L’objet de travail conclusif du même thème comporte un jalon intitulé « Le génocide dans la littérature et le cinéma » : le programme reconnaît donc le cinéma comme vecteur de mémoire. Le module transpose cette démarche à la mémoire de la France libre.

Évaluation. Le module prépare aux deux exercices de l’épreuve écrite (dissertation, étude critique de documents) et au Grand oral, puisque le programme précise que chaque thème, axe ou jalon peut servir de support au projet qui y est présenté.

Durée. Deux séances d’une heure, autonomes, puis une production au choix.

 

Éclairage pour le professeur

La mémoire que de Gaulle a voulue

De Gaulle n’a pas seulement fait l’histoire de la France libre : il en a fixé le récit, très tôt, avec une cohérence remarquable. Ce récit repose sur quatre principes.

Le premier est juridique. La France, la vraie, ne s’est jamais rendue ; Vichy n’était qu’une parenthèse sans légitimité. L’ordonnance du 9 août 1944 l’inscrit dans le droit : la République n’a pas cessé d’exister. Ce principe permet de séparer la nation de l’État qui a collaboré.

Le deuxième est national. La France s’est libérée elle-même, ou du moins avec ses propres forces au premier rang. Le discours de l’Hôtel de Ville, le 25 août 1944, en donne la formule canonique : Paris libéré « par lui-même », « par son peuple », avec le concours de « la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France ». Les Alliés n’y sont pas nommés.

Le troisième est historique. La légitimité de la France libre s’inscrit dans la longue durée de l’histoire nationale, qu’un homme incarne à un moment de péril. La première phrase des Mémoires de guerre (« une certaine idée de la France ») et la suite de ce passage installent cette France comme une figure plus que comme un État.

Le quatrième est collectif. Autour de l’homme du 18 juin, le peuple se rassemble. Les institutions de mémoire le disent : l’Ordre de la Libération, créé par de Gaulle à Brazzaville en novembre 1940, distingue des combattants, mais aussi des unités et cinq communes, dont l’île de Sein, faite Compagnon de la Libération le 1er janvier 1946. Le récit des Mémoires sur les Sénans (« tous les hommes valides ») relève du même geste : une partie devient le tout.

Ce récit se prolonge dans la politique de mémoire de la Ve République : inauguration du Mémorial de la France combattante au Mont-Valérien le 18 juin 1960, transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon le 19 décembre 1964.

 

Le débat historiographique

Dans Le Syndrome de Vichy (1987), Henry Rousso a analysé la manière dont la mémoire nationale a longtemps privilégié l’image d’une France unanimement résistante, ce qu’il appelle le « résistancialisme », avant que les années 1970 (le film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié, les travaux de Robert Paxton) ne brisent ce miroir et ouvrent une période d’obsession pour Vichy et la collaboration. Cette lecture a profondément marqué l’enseignement.

Elle a été discutée. Dans Le Chagrin et le venin (2011), Pierre Laborie a soutenu que l’idée d’un mythe résistancialiste imposé et largement partagé avait elle-même été exagérée, et qu’elle avait contribué à une vision excessivement noire des Français sous l’Occupation. On peut concéder à Rousso que le récit gaullien a bien sélectionné et unifié, et à Laborie que ce récit n’a jamais régné seul : la mémoire communiste (le « parti des fusillés ») lui faisait concurrence dès 1945, et les Français n’y ont pas adhéré aveuglément. Le module gagne à présenter les deux lectures, puis à observer où le film se situe.

Un autre tournant intéresse directement le module. Le 16 juillet 1995, Jacques Chirac reconnaît que « la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français ». Cette reconnaissance rompt avec le premier principe gaullien : Vichy n’est plus une parenthèse extérieure à la France, mais un État français responsable. Un film de 2026 se fait après ce tournant.

 

Ce que les trois scènes reconduisent

D’après les trois scènes étudiées (et elles seules, puisque le module ne prétend pas juger le film entier), le film reconduit la grammaire gaullienne sur plusieurs points.

La légitimité par l’adhésion contre la légalité : l’objection de Pleven (la République, même déshonorée, reste la République) est balayée par l’arrivée des Sénans. Le film met en scène, sans la nommer, la doctrine de l’ordonnance de 1944 : la vraie France est du côté de ceux qui refusent.

L’histoire longue comme argument : Clovis face à Pleven, Jeanne d’Arc face à Roosevelt. Le film fait parler de Gaulle comme les Mémoires le font penser, et il lui retire au passage ses arguments politiques réels de janvier 1943 (l’adhésion du Parti communiste, l’unification de la Résistance intérieure).

Le peuple rassemblé : la scène de Sein dramatise exactement la fonction que les Mémoires donnent aux Sénans (« affermissait notre résolution ») et la synecdoque qu’ils pratiquent (« tous les hommes valides »).

L’indépendance face aux Alliés : la condescendance de Roosevelt, les tireurs américains dans un salon marocain, la question « française ou américaine ? » prolongent le thème gaullien de la souveraineté contestée par les « Anglo-Saxons ».

 

Ce que les trois scènes déplacent

Le film n’est pas pour autant une simple illustration du récit gaullien. Il en déplace plusieurs éléments, qui sont autant de marques de son temps.

Il élargit le cercle des acteurs. Les républicains espagnols, longtemps peu présents dans la mémoire nationale de la Libération, honorés à Paris par une cérémonie en 2014, puis associés à la plaque dévoilée en 2024 en mémoire de la colonne Dronne, occupent le premier plan d’une scène. Les femmes ambulancières sont évoquées. La France bretonnante parle sa langue, et de Gaulle lui répond avec un geste emprunté à 1969.

Il désacralise par l’humour : le visage incrédule de Pleven devant Clovis, les bandages de Macmillan, le « Mort aux cons » du camion. La figure du héros n’est pas intouchable, même si elle sort grandie de chaque scène.

Il nomme Vichy dans ses responsabilités antisémites. Le nom de Peyrouton, associé au statut des Juifs et à l’abrogation du décret Crémieux, est prononcé et qualifié. C’est une sensibilité postérieure à 1995. Mais le film garde en même temps la frontière gaullienne : ces hommes sont rejetés hors de la « vraie » France combattante, qui reste pure de toute compromission.

Il laisse aussi des zones d’ombre. Le soldat africain reste à l’arrière-plan, sans parole, et le départ des combattants venus d’Afrique lors de la formation de la 2e DB est hors champ. La Résistance intérieure n’apparaît pas comme argument de légitimité. Le film élargit le cercle, mais pas pour tous également.

 

La réponse à la question

Le film fabrique la mémoire de la France libre avec les outils propres du cinéma : la condensation des temps, la redistribution des répliques célèbres, la hiérarchie des plans, le choix des visages qu’on éclaire. Il reconduit la structure profonde du récit gaullien (une France légitime par le refus, inscrite dans l’histoire longue, rassemblée autour d’un homme, indépendante de ses alliés) et l’actualise en y faisant entrer des acteurs que ce récit avait laissés en marge, sans renoncer à sa frontière fondatrice entre la vraie France et les autres. On peut le dire d’une formule : le film élargit le cercle de la France libre sans en redessiner le centre.

Séance 1 – La mémoire que de Gaulle a voulue (1 h)

Corpus

Document 1 – L’incipit des Mémoires de guerre

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. »

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, t. I, L’Appel, Paris, Plon, 1954, première phrase [édition Pocket, page à compléter].

Document 2 – Les Sénans dans les Mémoires de guerre

Le passage déjà étudié dans le noyau (document 2).

Document 3 – Le discours de l’Hôtel de Ville, 25 août 1944 (extrait)

« Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle. »

Document 4 – L’ordonnance du 9 août 1944, article 1er

« La forme du Gouvernement de la France est et demeure la République. En droit celle-ci n’a pas cessé d’exister. »

Document 5 – Une politique de mémoire

  • 16 novembre 1940 : à Brazzaville, de Gaulle crée l’ordre de la Libération.
  • 1er janvier 1946 : l’île de Sein reçoit la croix de la Libération ; elle est l’une des cinq communes Compagnons de la Libération.
  • 1954 à 1959 : publication des trois tomes des Mémoires de guerre.
  • 18 juin 1960 : inauguration du Mémorial de la France combattante au Mont-Valérien.
  • 19 décembre 1964 : transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon.

Questions

  1. Document 1 : de quoi de Gaulle parle-t-il, d’un pays réel ou d’une « idée » ? Que révèle le fait que la biographie dont le film est adapté ait repris cette phrase pour titre ?
  2. Documents 3 et 4 : qui a libéré Paris selon de Gaulle ? Qui n’est pas nommé ? Que devient Vichy dans le document 4 ?
  3. Documents 2 et 5 : comment de Gaulle fait-il d’un groupe (les Sénans, une commune) le symbole de toute la nation ?
  4. Synthèse : formulez en quatre phrases les quatre principes du récit gaullien de la France libre.

Éléments de réponse

  1. D’une « idée », c’est-à-dire d’une France pensée comme une figure permanente, au-delà de ses régimes et de ses défaites. Le titre de la biographie de Julian Jackson cite l’autobiographie de son sujet : le récit du héros s’est imposé jusque dans le vocabulaire de son historien, puis dans la source du film.
  2. Paris s’est libéré « par lui-même », avec la « France qui se bat ». Les Alliés ne sont pas nommés. Vichy disparaît du droit : si la République n’a jamais cessé d’exister, l’État de Vichy n’a pas été la France.
  3. Par la synecdoque (« tous les hommes valides » pour 128 engagés) et par la distinction collective (une commune entière faite Compagnon). Le geste fait d’une partie le tout.
  4. La vraie France n’a jamais renoncé et Vichy n’était pas la France ; la France s’est libérée elle-même ; elle s’inscrit dans une histoire longue qu’un homme incarne ; le peuple s’est rassemblé autour de lui.

 

Séance 2 – Ce que le film reconduit, ce qu’il déplace (1 h)

Corpus

Les trois scènes du parcours (extraits 1 et 2, photogrammes de la scène 3), les quatre principes établis en séance 1, et deux documents complémentaires.

Document 6 – Le discours du Vel d’Hiv, 16 juillet 1995 (extrait)

« Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. »

Jacques Chirac, président de la République.

Document 7 – Deux lectures historiennes (texte rédigé pour le dossier)

Pour Henry Rousso (Le Syndrome de Vichy, 1987), la mémoire nationale a longtemps imposé l’image d’une France massivement résistante, autour du récit gaullien et de celui des communistes, avant que les années 1970 ne fassent éclater ce « résistancialisme ». Pour Pierre Laborie (Le Chagrin et le venin, 2011), ce mythe a été lui-même exagéré : le récit gaullien n’a jamais régné seul, et la dénonciation du « résistancialisme » a produit à son tour une image trop sombre des Français sous l’Occupation.

Activité · La grille du transfert

Pour chacun des quatre principes, cherchez dans les trois scènes un moment où le film le reconduit, puis un moment où il le déplace ou le contredit.

Principe gaullien Le film le reconduit (scène, plan ou réplique) Le film le déplace ou le contredit
La vraie France n’a jamais renoncé ; Vichy n’était pas la France
La France s’est libérée elle-même, indépendante de ses alliés
Une histoire longue incarnée par un homme
Un peuple rassemblé

Questions

  1. Le document 6 rompt avec l’un des quatre principes. Lequel ? Retrouvez dans la scène 3 la trace de cette rupture, puis la limite de cette trace.
  2. Quels acteurs le film fait-il entrer au premier plan, que le récit gaullien laissait en marge ? Lesquels laisse-t-il à l’arrière-plan ?
  3. D’après le document 7, le film vous semble-t-il plutôt reconduire un « mythe résistancialiste » ou proposer une mémoire plus nuancée ? Justifiez en tenant compte des deux lectures.
  4. Synthèse : répondez à la question du module en une dizaine de lignes.

 

Éléments de réponse

Grille du transfert (exemples attendus).

Principe Reconduit Déplacé ou contredit
Vichy n’était pas la France Pleven et la légalité républicaine écartés par l’arrivée des Sénans ; Leclerc rejette les « criminels » de Vichy hors de la France combattante Peyrouton est nommé et associé aux persécutions antisémites : le film tient compte d’une responsabilité française que le récit gaullien laissait dans l’ombre
Indépendance face aux Alliés Condescendance de Roosevelt ; tireurs américains ; « française ou américaine ? » Le film montre une France libre dépendante (« qui paie les troupes de de Gaulle ? ») : la souveraineté est revendiquée, non possédée
Histoire longue incarnée Clovis, Jeanne d’Arc ; l’index levé de la leçon d’histoire Le visage incrédule de Pleven : le film rend la tirade presque comique, et c’est l’image, non le discours, qui convainc
Peuple rassemblé Les Sénans comme « une île entière », conformes aux Mémoires Le peuple est pluriel : des Bretons qui ne parlent pas français, des anarchistes espagnols, des femmes ; mais le soldat africain reste au fond du cadre
  1. Le premier principe (Vichy n’était pas la France). Dans la scène 3, Peyrouton est nommé comme un criminel, ce qui suppose la connaissance de la persécution conduite par l’État français. Mais la limite est nette : ces hommes sont rejetés hors de la « vraie » France, et la frontière gaullienne est maintenue. Le film intègre la connaissance de 1995 sans renoncer à la séparation de 1944.
  2. Au premier plan : les Bretons et leur langue, les républicains espagnols, les femmes (évoquées). À l’arrière-plan : les soldats venus d’Afrique (la sentinelle muette), la Résistance intérieure et le Parti communiste (absents de l’argumentaire de de Gaulle à Anfa).
  3. Les deux lectures sont mobilisables. Avec Rousso, on peut souligner que le film reconduit le schéma d’une France combattante pure, rassemblée autour d’un homme, opposée aux compromissions. Avec Laborie, on peut faire valoir que le film n’est pas naïf : il montre les hésitations des élites (Pleven), la dépendance envers les Alliés, la diversité et les marges de la France libre. La meilleure réponse tient les deux ensemble.
  4. Réponse attendue : voir « La réponse à la question » dans l’éclairage pour le professeur.

 

Productions au choix

Étude critique de documents (format de l’épreuve)

Documents. Document 3 (discours de l’Hôtel de Ville, 25 août 1944) et photogramme P31 (les républicains espagnols, scène 3), accompagné d’une notice de contexte.

Consigne. En analysant ces deux documents, vous montrerez comment chacun construit une mémoire de la Libération et de la France combattante, puis vous expliquerez ce que leur rapprochement révèle des évolutions de cette mémoire entre 1944 et 2026.

Pistes de correction. Le discours de 1944 construit une France qui s’est libérée elle-même, unanime et éternelle, sans Alliés ni étrangers. Le photogramme de 2026 place au premier plan des étrangers, républicains et anarchistes, que la mémoire officielle de la Libération a longtemps peu mis en avant. La limite de chaque document doit être relevée : le discours est un acte politique en pleine bataille de légitimité ; le photogramme est une image de fiction, dont la composition est un choix et qui laisse d’autres acteurs hors du cadre.

Sujet de réflexion

Sujet. « Le cinéma, vecteur de la mémoire de la France libre. »

Plan indicatif.

I – Un récit fondé par de Gaulle lui-même : discours, Mémoires, institutions de mémoire.

II – Un récit que le cinéma reconduit : légitimité, histoire longue, peuple rassemblé, indépendance (exemples tirés des trois scènes).

III – Un récit que le cinéma actualise : élargissement des acteurs, désacralisation, prise en compte de la responsabilité de Vichy, mais aussi persistance de zones d’ombre.

Grand oral

Questions possibles, à appuyer sur un cas précis :

  • Un film historique peut-il inventer les paroles de personnages réels ?
  • Pourquoi la France libre fait-elle encore l’objet de films au XXIe siècle ?
  • Qui a sa place dans la mémoire de la Libération ? L’exemple de la Nueve.

Sources et bibliographie du module

 

Sources primaires

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, Paris, Plon, 3 vol., 1954-1959.

Charles de Gaulle, discours prononcé à l’Hôtel de Ville de Paris, 25 août 1944 (texte et archive sonore : Fondation Charles-de-Gaulle, INA).

Ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental, Légifrance.

Jacques Chirac, discours prononcé lors de la commémoration de la rafle du Vélodrome d’Hiver, 16 juillet 1995 (texte sur le site de l’Élysée).

Ordre de la Libération, notice « Île de Sein ». https://www.ordredelaliberation.fr/fr/ile-de-sein

 

Historiographie de la mémoire

Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Alcan, 1925.

Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984-1992.

Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy, 1944-198…, Paris, Seuil, 1987 ; 2e éd. Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, 1990.

Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.

Pierre Laborie, Le Chagrin et le venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Paris, Bayard, 2011.

 

Histoire de la France libre

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre. De l’appel du 18 Juin à la Libération, Paris, Gallimard, 1996.

Robert O. Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, Paris, Seuil, 1973.

Julian Jackson, De Gaulle. Une certaine idée de la France, Paris, Seuil, 2019.

 

Cinéma et mémoire

Marc Ferro, Cinéma et histoire, Paris, Denoël, 1977.

Antoine de Baecque, L’Histoire-caméra, Paris, Gallimard, 2008.

Marcel Ophuls, Le Chagrin et la Pitié, film documentaire, 1969 (sorti en salles en 1971).

 

L’outil « perplexity.ai » a été utilisé dans ce dossier pour me seconder dans la quête des sources.