Laïcité, liberté, égalité, fraternité : il faut un certain aplomb pour promettre, en soixante minutes, de raconter « ce qu’est vraiment la laïcité ». Yannick Séguier l’a. Présenté en décembre 2025 pour les cent vingt ans de la loi de séparation, son film ne recule devant aucune époque : on y croise les philosophes grecs, les théocrates du Moyen Âge, Voltaire et Rousseau, Robespierre, Louise Michel, Hugo, Jaurès, jusqu’aux visages contemporains qui referment le récit en s’interrogeant sur notre présent. Bruno Solo prête sa voix à l’ensemble. Deux mille ans défilent, portés par une conviction que le réalisateur n’a jamais dissimulée : il se dit « militant de la laïcité depuis toujours ». On ne fait pas un film pareil par tiédeur, et c’est bien pour cela qu’il mérite mieux qu’un applaudissement poli.
Deux mille ans joués par une troupe qui ne triche pas
Le film se regarde pour ce qu’il est, et c’est sa première honnêteté : une œuvre d’éducation populaire, jouée avec les moyens d’une troupe, une facture presque théâtrale où l’on voit les coutures. L’Histoire en spectacles, l’association que Séguier fait vivre depuis 2004, ne fait pas semblant d’être Hollywood, et tant mieux. Un costume, une lumière, quelques répliques, et un siècle bascule. Rien n’impose son évidence, tout peut s’arrêter sur image. Là où une reconstitution léchée saturerait l’écran de sa vraisemblance, ce didactisme assumé laisse de l’air, du jeu, de la prise. C’est très exactement ce qui le rend maniable devant une classe.
Il y a d’ailleurs quelque chose de profondément juste dans cette pauvreté de moyens. Le mot le dit. Le terme laïc dérive du grec λαός (laos), « le peuple », par opposition à κλῆρος (kleros), « le lot », « la part », terme qui a désigné la charge des clercs. Dans le vocabulaire ecclésiastique, le laïc est ainsi celui qui appartient au peuple de Dieu, sans détenir de fonction sacerdotale. Cette étymologie a nourri une interprétation républicaine : le laïc comme citoyen qui ne délègue à aucune caste le soin de penser. Dans cette perspective, un film d’éducation populaire sur la laïcité incarne, en principe, la forme la plus fidèle à son objet : le peuple retracant lui-même l’histoire de son émancipation, sans médiation cléricale ni magistère cinématographique. Séguier fait du Jaurès avec un vidéoprojecteur, et je le dis sans ironie.
Le mot le plus intéressant du film est « vraiment »
Et c’est ici que je bute, avec affection. Car le film ne se contente pas de raconter la laïcité : il promet d’en dire la vérité. Raconter « ce qu’est vraiment la laïcité », l’ambition est dans l’adverbe. Deux mille ans deviennent alors une « longue marche », une ligne continue qui part des Grecs et aboutit, comme un fruit mûr, à 1905. Les héros sont nommés, les adversaires aussi, rangés dans le même camp à travers les siècles : l’Ancien Régime, la réaction du XIXe, l’extrême droite maurrassienne et vichyste, les intégristes de toutes obédiences. Le récit est limpide. Trop, peut-être.
Car la laïcité n’a pas marché droit. Elle a hésité, s’est divisée, fut laïcité de combat avant d’être laïcité de liberté, et les historiens du sujet, à la suite de Jean Baubérot, rappellent qu’il n’existe pas une laïcité mais plusieurs, en tension les unes avec les autres. La loi de 1905 ne fut pas l’aboutissement tranquille d’une procession, mais le compromis fragile d’une bataille qui aurait pu se perdre, arraché de justesse à une République qui doutait d’elle-même. Faire de cette histoire heurtée une marche sereine, c’est offrir aux élèves une belle image et leur retirer, au passage, l’essentiel : que rien n’était joué d’avance, que la liberté de conscience s’est conquise, et qu’elle peut se défaire.
Le film dit la laïcité comme un héritage. Or on ne reçoit pas la liberté de conscience en héritage. On la tient parce qu’on la pense, et on ne la pense qu’en la discutant. Un film sincère peut, sans le vouloir, transmettre un contenu juste dans une forme qui le contredit : il célèbre l’esprit critique par un récit qui n’en laisse guère. Ce n’est pas un procès. C’est le point exact où le professeur entre en scène.
En Seconde, la liberté est le programme ; le film en est la préhistoire
C’est précisément ce qui rend le film utile, à condition de savoir quoi en faire. Le nouveau programme d’enseignement moral et civique, entré pleinement en vigueur à cette rentrée 2026 à tous les niveaux, place la liberté au centre de l’année de Seconde et y traite la laïcité comme garante de la liberté de conscience. Mais le programme, sobre et juridique, tient pour acquis ce que le film, lui, raconte : d’où vient 1905, pourquoi la neutralité de l’État, contre quoi elle s’est construite. Le film fournit la préhistoire affective d’une notion que le texte officiel aborde au présent. Les deux se complètent, à une seule condition : que le film serve à interroger le programme, et non à le réciter.
Première piste, en Seconde. Projeter les dernières minutes, cet échange où personnages historiques et contemporains se croisent, puis demander aux élèves d’y repérer la conception de la laïcité que le film défend. Ils la trouveront vite : une laïcité de combat, continue, victorieuse. On la confronte alors à la définition que le programme installe, liberté de conscience, neutralité de l’État, séparation de 1905, et l’on ouvre le débat argumenté que ce même programme réclame explicitement, autour d’un cas d’application contemporain. Le film cesse d’être un point final pour devenir un point de départ. Sa clôture assurée, ce moment où il s’interroge sur notre époque, devient la vraie question, posée aux élèves et non résolue pour eux.
Seconde piste, au collège, en Quatrième, à la croisée de l’histoire et de l’EMC. Les séquences sur les Lumières et la Révolution recoupent directement le programme d’histoire de l’année. Plutôt que de les prendre pour argent comptant, on les emploie à un exercice simple et fécond : chercher ce que la « longue marche » passe sous silence. Les résistances, les reculs, les femmes tenues à l’écart du récit officiel, et cette contradiction qu’un élève de Quatrième peut parfaitement saisir : Jules Ferry laïcise l’école d’une main et administre l’empire colonial de l’autre. Apprendre à lire ce qu’un récit choisit de montrer et ce qu’il tait, c’est déjà former des citoyens que nul montage ne prendra plus tout à fait au dépourvu. On tient là, sans le nommer, le cœur de ce que l’école doit à ses élèves à l’âge des images qui persuadent.
Je recommande ce film, et je le recommande sans réserve pédagogique, ce qui ne signifie pas sans esprit critique, bien au contraire. Un objet trop lisse ne s’enseigne pas, il s’administre. Celui-ci, avec sa générosité de troupe, ses convictions affichées, sa marche un peu trop droite, offre exactement ce dont une classe a besoin : quelque chose à quoi répondre. Séguier a filmé sa laïcité avec le cœur d’un militant ; à nous d’en faire, en classe, l’affaire de citoyens qui pensent par eux-mêmes. Car la meilleure façon d’honorer ce film, c’est de ne pas le croire sur parole. C’est même, tout compte fait, la plus laïque.


