Quelques pistes pour exploiter ce film en classe de première.
Disons-le d’emblée, “une journée particulière” d’Ettore Scola est un chef d’oeuvre du cinéma italien! Sorti sur les écrans en 1977, ce film aborde un moment crucial de l’histoire de l’Italie contemporaine, celle du fascisme.
Pour un cinéaste, “s’engager” dans un film de fiction à caractère historique s’avère un chemin périllleux et semé d’embûches. Comment transmettre le fond sans sacrifier la forme? Comment éviter les pièges de la démonstration scolaire, du message politique grossier, du documentaire… au risque de rebuter le spectateur?Car “Une journée particulière” est un film à contenu politique, mais Ettore Scola a su éviter tous ces écueils grâce à un scénario original qui permet de briser quelques codes traditionnels de la narration cinématographique.Mon intention n’est pas de faire une analyse approfondie de ce film, mais de vous inciter à voir ou à revoir cette oeuvre magistrale et de donner quelques éléments utiles qui peuvent faire l’objet d’une exploitation pédagogique en classe de premières pour traiter le chapitre sur les totalitarismes.

L’histoire en deux mots…

Le titre “une journée particulière” a un double sens. Elle correspond à une journée historique, celle de la grande parade fasciste du 6 mai 1938, en l’honneur du Führer en visite à Rome et de l’alliance entre les deux dictatures.. Le film s’ouvre donc sur plusieurs minutes d’images d’actualités de la propagande fasciste, donnant clairement au film un caractère politique et engagé. Sur ce canevas historique, E. Scola brode une fiction romanesque et amoureuse, la rencontre improbable d’un homme et d’une femme que tout oppose: un intellectuel anti fasciste et homosexuel ( mais ne pas le dire aux élèves, pour ne pas dévoiler l’intrigue !) et une mère de famille nombreuse sans culture, fasciste convaincue et soumise à son mari qui l’humilie.

Une narration qui se joue des codes traditionnels du cinéma.

Par ses choix, le cinéaste se joue d’un certain nombre de codes traditionnels du cinéma de fiction, ce qui lui confère une dimension éminemment artistique.

– L’unité d’action, de temps et de lieu du théâtre classique, selon la célèbre formule de Boileau: qu’en un jour, qu’en un lieu, un seul fait accompli tienne le théâtre rempli. De fait, l’intrigue (c’est à dire la rencontre et la relation entre les deux personnages principaux) se déroule sur une journée dans un quasi-huis clos dont le décor est un immeuble d’habitations collectives “mussolinien”.

Deux monstres sacrés du cinéma à contre-emploi: la superbe Sofia Loren dans le rôle d’une mère de famille épuisée par les tâches ménagères et le “”beau” Marcello Mastroianni dans celui d’un homosexuel.
Le refus du “beau” par le choix de la couleur sépia , à mi -chemin entre la couleur et le noir et blanc, qui a valeur de dénonciation du régime. Seule exception, la scène sur le toit qui est comme une éclaircie, une parenthèse dans le destin tragique des deux personnages.

L’inversion des codes amoureux classiques puisqu’ici, c’est la femme qui exprime son désir et prend l’initiative et l’homme qui s’y refuse, et pour cause! Ce qui fait au total un très beau portrait de femme et donne au film une dimension féministe.

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L’exploitation du film en classe de première.

Ce film permet de décomposer l’analyse selon trois points de vue complémentaires. Le lien étroit entre la “grande Histoire” et l’histoire intime -même si elle est de fiction- permet d’aborder les structures idéologiques et politiques du fascisme mais aussi d’initier les élèves à “l’histoire vue d’en bas”, au plus près de la vie concrète et quotidienne d’ individus soumis à l’oppression dans un régime totalitaire. On peut aussi envisager, notamment en classe littéraire, une analyse centrée sur le genre, c’est à dire sur la condition féminine et la place dévolue aux femmes dans les régimes de type fasciste. ( et par conséquent à la fonction des hommes).

Le premier degré d’analyse est le plus simple, car les élèves ont déjà étudié les notions de base du totalitarisme en troisième et les repèrent aisément: endoctrinement, embrigadement, propagande, culte de la personnalité, militarisme, répression des opposants/déviants.

Le deuxième degré est plus délicat et nécessite une analyse précise de quelques séquences avec un questionnement bien plus précis. En effet, les élèves sont moins habitués à cette dimension ‘vue d’en bas” de l’histoire. A titre d’exemples:
– Le long plan-séquence du début qui permet au spectateur, à travers l’objectif de la caméra , de découvrir le lieu de l’intrigue: une construction type “hlm” de la période mussolinienne, avec ses immeubles qui se font face et de grandes baies vitrées. Le but étant de faire comprendre que la caméra ici est un oeil et que la vie de chacun est potentiellement exposée à la vue des autres et à la dénonciation. Ainsi , la notion de censure s’enrichit ici de celle d’autocensure comme outil redoutable de contrôle social quotidien, au plus près de l’individu, obligeant chacun à surveiller ses paroles et ses gestes.
Pour approfondir cette notion, on peut analyser le rôle de la concierge dans sa fonction de surveillance et informatrice au service du pouvoir fasciste.
Le rôle joué par la radio qui retransmet le grand défilé fasciste permet d’aborder avec les élèves la notion de “hors champ”. Au delà de la fonction de propagande, ce fond sonore extérieur peut être interprété comme un élément qui perturbe l’intimité entre les deux personnages, une présence diffuse mais constante du régime, comme une menace qui plane sur la vie privée de chacun.
La séquence sur le toit doit être analysée en détail par sa dimension symbolique, car c’est le moment où les deux personnages échappent véritablement à la menace du regard de la concierge, se libèrent de la chape d’oppression et “prennent de la hauteur” ( au-dessus des immeubles, près du ciel bleu, enfin libres dans le vent qui agite les draps dont la blancheur contraste avec le gris du décor). Un bref moment de liberté et de vérité “intime” pendant lequel ces deux êtres se révèlent l’un à l’autre, elle en exprimant son désir, tandis que lui avoue son homosexualité.

La troisième dimension, l’histoire du genre, permet de mettre en lumière quelques points. Une idéologie totalitaire qui repose sur une répartition stricte des rôles de l’homme ( soldat, mari et père) et de la femme ( mère au foyer). On remarquera à certains détails du film que cette vision est très proche de la conception traditionnelle de la société véhiculée par l’Eglise catholique, ce qui permettrait d’expliquer, entre autres choses, l’adhésion d’une partie de la société italienne au fascisme. E. Scola, à travers le portrait d’Antonietta magistralement interprétée par Sofia Loren, dresse un réquisitoire contre l’aliénation des femmes de cette époque: soumission au régime, à l’Eglise, au mari surtout.
Le temps d’une journée, la mère de famille redevient une femme. Le temps d’une journée… La dernière séquence fait écho à la première, comme une boucle qui clôt le récit et lui donne cohérence et unité. Plongée dans l’obscurité, Antonietta referme, résignée, le livre que lui avait offert le “voisin du septième”, comme une parenthèse qui se referme sur la liberté.