Non, cet Alexandre n’est pas un très bon film sur Alexandre le Grand et ses conquêtes.

Non, cette oeuvre n’est pas épique au sens gladiatorien du terme.

Non, je n’éprouve aucun problème à défendre ce film et même, sur une échelle de 10 à lui mettre un 7, soit autant que pour Gladiator ou un Aigle de la Neuvième Légion. On pourra me rétorquer que Gladiator n’a pas été vendu comme un film historique,  Alexandre si. Justement, le souci est que pour le spectateur moyen, peplum = film historique. Et qu’une grande partie du matraquage contre cet Alexandre s’est fait au regard de Gladiator …

Au niveau international, le constat est cinglant ; flop commercial, film râté sur un, si ce n’est le plus grand conquérant occidental … Stone se serait donc planté dans les grandes largeurs. Pire, pour de nombreuses critiques US de journaux « supers calés » et « super hype », Stone aurait transformé ce conquérant en une sorte de bisexuel névrosé campé par un acteur irlandais peroxydé peu crédible. Bon en même temps Colin Farrell et crédibilité dans une même phrase … vanne facile, je l’accorde.

Gladiator a relancé la mode du péplum a grands fracas ; des combats épiques, des jupettes, des poils, de la musique qui fait POINNNNNNNNNNNNNNT, des mâles, de la sueur, un ignoble empereur perfide bref, des canons évidents pour un film modèle. Ici le sujet c’est Alexandre ; il semble que même le plus reculé des agriculteurs de l’Arkansas profond a pu entendre parler de cet homme qui, en 10 ans, a conquis un empire immense avant de disparaître. Un météorite de l’histoire, un véritable Achille, un conquérant.

Alexandre est si connu qu’en réalité peu de personnes le connaisse véritablement. Première erreur de Stone : 3 heures de film. Si on s’attaque à Alexandre, il faut une trilogie. Pas moins. 9 heures. Comment sinon faire passer 10 ans de cavale au rythme d’une armée en marche, soit à pied, aux quatre coins de l’Empire Perse, et parler de ce dernier ? Comment faire passer une jeunesse grecque auprès d’Aristote et d’un père incroyable – Philippe – ou d’une mère pas totalement apaisée. Comment aborder un écrasement des Grecs qui ont osé de dresser devant lui ? Car, pour rebondir sur cette dernière idée, Alexandre c’est avant tout le prix du sang. C’est l’impitoyable sort réservé à certains vaincus, Thébains ou Tyriens, par exemple. Ce sont des batailles majeures, certes, mais aussi et surtout une foule de combats obscurs, de sièges terribles, d’escarmouches. Ce sont des mois à errer dans le désert, des cols que l’on franchi avec peu de chance d’en réchapper. Ce sont les fièvres, les moustiques, mais aussi les camps, les putes, les fêtes dantesques. 3 heures pour tout ceci, c’est de la folie. Donc, Stone, qui ne semble pas idiot, devait avoir un autre objectif que celui visant à traiter des conquêtes … D’ailleurs, au passage, il n’existe pas moins de 4 versions différentes du montage, dont la dernière – de 3h30 – offre une vision assez nettement éloignée de celle sortie dans les salles obscures …

Alors que voulait-il, Stone ? Relancer Colin Farrell ? Lui offrir le rôle de sa vie ? Trop frêles sont les épaules de l’Irlandais. Jamais il ne parvient à être dans le bon tempo. Manque de charisme, de talent, n’est pas Burton qui veut pourrait-on dire si l’on songe à l’Alexandre de Rossen sorti en 1955. Pourtant il se démène, tente mais non, décidément non, ça ne veut jamais vraiment prendre. Il manque le « truc ». Mais, à sa décharge, Burton n’a pas été non plus incroyable, à des années lumières de son Marc-Antoine.

 

Pourtant, le casting est par la suite plus cohérent ; Kilmer est crédible, oui j’assume. Oui, j’ose prétendre qu’Angelina Jolie s’en sort plutôt bien. Hopkins fait le job, Jared Leto est excellent. C’est d’autant plus dommage de s’être planté sur le rôle titre, non ?

Alors pourquoi, pourquoi ce 7 ? Vangelis ? Mouai, bon, ça passe, certaines musiques sont très bonnes, mais le Zimmer de Gladiator est nettement au-dessus tout de même. La qualité de la reconstitution, peut-être ? Le travail d’histoire ? Comme souvent avec les peplums, c’est bourré de clichés et de fautes plus ou moins graves. L’Orient, c’est plein de couleur et de femmes langoureuses et caranassières. L’orientale vu d’Occident, il faut la dompter. L’ennemi ? A peine. Il n’existe pas dans ce film. Ici est Alexandre. Point barre. Rien sur les Perses, même pas de Persepolis pourtant ville importantissime au possible, rien sur les massacres de Tyr, R.A.S. sur Issos, juste la première confrontation directe avec Darius III, si peu – pour ne pas dire rien – sur la divinisation d’Alexandre, rien sur l’écrasement des Grecs, prélude à l’invasion. Des éléphants avec des tours … qui n’existaient pas encore … Oui mais non. Le travail historique de Stone est largement supérieur à celui fait dans Gladiator et dans l’adaptation de Rossen. L’armée macédonienne est satisfaisante, la Bataille d’Arbèles puise dans le fond des sources connues et peut être utilisée comme support dans la un cours sur la guerre dans la Grèce antique. C’est un plaisir de voir évoluer cette phalange, on a sorti les gros moyens avec ces milliers de figurants. C’est très bien vu de montrer cette poussière et, chose rare, l’après bataille et l’achèvement des blessés. Autant Gladiator ou Troie sont proches du néant historique, autant Stone livre une copie largement incomplète mais beaucoup plus satisfaisante que celle des deux oeuvres citées. Ce n’est cependant pas assez pour mériter un 7.

L’approche de Stone renvoie à celle d’un biopic classique, ce qui finalement est quand même un peu sa marque de fabrique. Il insiste lourdement sur sa bisexualité et pose pour principe le côté névrosé du conquérant. C’est un peu mince, mais avéré. Oui, Alexandre semblait préférer la compagnie d’Hephaistion à celle des femmes, oui il est connu dans l’antiquité pour son Hybris, ses fulgurances de folies, sa violence, son incapacité à faire dans la demi-mesure.

Mais l’essentiel est ailleurs. L’intérêt du film n’est pas là. L’intérêt c’est nous. Notre époque. Cette transition entre les XXè et XXIè siècle. Alexandre, ici est le conquérant civilisateur. Le film sort en 2004. 2003, c’est l’Irak de Bush fils. Oui mais Stone a dit qu’il y pensait depuis 15 ans, à son film. Oui, c’est à peu près cohérent avec l’Irak de Bush père. Il est fascinant de voir, d’ailleurs, que la seule cité orientale montrée soit Babylone la mésopotamienne, Babylone l’Irakienne. Les perses, Persepolis, l’Iran … sont absents. Là où Bush fils conquiert l’Irak, Alexandre faisant de même, mais civilisait. C’est d’une naïveté absolue qui renvoie à l’absence de recherches depuis … les années 70 au moins. Il suffit de lire les études de Pierre Briant, le spécialiste d’Alexandre et de la Perse pour voir combien Stone s’est appuyé sur un corpus dépassé. Occulter la Perse est une horreur majeure ; mais pouvait-on seulement parler d’un Iran « civilisé » alors même qu’il fait partie des « Rogues States » ?. Evoquer l’Afghanistan n’est pas plus anodin en 2003-2004. Pour les élèves cet Alexandre est donc un très bon support en Terminale, dans l’étude des rapports des USA au monde, dans un cours de géopolitique actuelle.

C’est justement là, que le 7 s’impose. Troie c’est un casting. Gladiator c’est de l’aventure en jupette avec de la musique conçue pour donner des frissons. Alexandre, c’est notre présent maquillé sous les traits d’un acteur péroxydé. On a reproché l’importance prise par la question sexuelle dans ce film ; combien se sont dressés contre cette image d’un Occident conquérant et civilisateur ? Qui a hurlé aux loups devant ces peuples qu’ont ne voit pas, en dehors de quelques foules pleines de couleurs ou d’une Roxane en pure syncrétisme de tous les fantasmes sexuels des occidentaux envers l’orientale divinisée ? Alors quoi, vous n’allez tout de même pas me dire que l’homosexualité serait un problème au XXIè siècle, hein ?

Cet Alexandre est donc un beau regard sur l’Amérique, ou ce qu’elle aimerait redevenir, soit un pays traversé par les contradictions, la liberté la plus absolue, la pudibonderie, avec en arrière plan cette quête visant à en faire une puissance civilisatrice. Le tout avec des scènes de batailles satisfaisantes, une reconstitution supérieure aux oeuvres récentes ayant cartonnées au box office, comme il est d’usage de dire. C’est une envolée lyrique, épique, naïve, se vouant antithèse d’une certain cinéma à grand spectacle made in Hollywood, mais qui ne parvient jamais à quitter son siècle et une historiographie dépassée.

Donc oui, c’est une bonne vision d’un Alexandre au prisme de notre époque, un peu comme fut le livre de Droysen ou les écrits des lumières ou du Moyen-Âge sur cet homme. C’est aussi pour ça que le conquérant est un mythe : il transcende les époques. Qu’on se penche sur ce que sa sortie a déchainé comme passion entre les Grecs et les « Macédoniens de l’ancienne république yougoslave de Macédoine .. donc Yougos et pas Macédoniens car Macédonien c’est Grec, CQFD ».

Oui, cet Alexandre, au moins, dit-il quelque chose là où Gladiator est plus comparable à l’Aigle de la Neuvième Légion, à savoir un bon film d’aventure assez vite vide. Et encore, au moins ce dernier est moins prétentieux et aborde avec une certaine justesse la Virtus …

Comme suggéré par le titre, préférer, dans le cadre d’une redécouverte, le « Alexandre Revisited », disponible en Bluray : le montage est bien meilleur et plus explicite que ce soit au niveau sexuel ou dans la violence. Et en terme de cinéma pur, certains plans sont d’une beauté éclatante, le travail de montage est assez bluffant et, cerise sur le gâteau, les nouveaux plans de batailles ne se contentent pas de rallonger celle-ci, ils les impriment d’une fureur bienvenue. Sans aucun doute le meilleur Final Cut que j’ai pu voir, devant même celui de Kingdom of Heaven …

 

Ludovic Chevassus

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Fiche technique

Titre original : Alexander

Titre francophone : Alexandre

Réalisation : Oliver Stone

Scénario : Christopher Kyle, Oliver Stone et Laeta Kalogridis

Musique originale : Vangelis

Photographie : Rodrigo Prieto

Décors : Jan Roelf

Costumes : Jenny Beavan

Production : Thomas Schuly, Moritz Borman, Iain Smith, John Kilik, Gianni Nunnari, Fernando Sulichin, Paul Rassam

Sociétés de production : Warner Bros., Intermedia Films, Pacifica Film, Egmond Film & Television, France 3 Cinéma, IMF Internationale Medien und Film GmbH & Co. 3. Produktions KG et Pathé Renn Productions

Distribution :

France : Pathé Distribution

États-Unis : Warner Bros.

Langue originale : anglais

Genre : Biopic historique, péplum

Durée : 175 minutes

Final cut : 214 minutes