Comment un film de fiction contemporain des événements, Docteur Folamour, rend-il compte du climat de guerre froide du début des années 60 ? Par Gilles Sabatier

La guerre improbable : peur et diabolisation de l’autre.

Problématique : Comment un film de fiction contemporain des événements, Docteur Folamour, rend-il compte du climat de guerre froide du début des années 60 ?

Média populaire par excellence, le cinéma a reflété les enjeux de la guerre froide. A peine entré dans le langage courant, « le rideau de fer » donne son nom, en 1948, à un film hollywoodien. Conspirations contre la démocratie américaine, menace extérieure (les extra-terrestres symbolisant les communistes), peur de l’espionnage, oppression qui règne à l’est, se reflètent dans les scénarios de cette époque. Une trentaine de films sur le communisme en Europe sortent des studios américains, ce qui entraîne de vives protestations des partis communistes. Aux Etats-Unis, le maccarthysme touche également les cinéastes dans les années 50. Une liste noire circule pour empêcher les réalisateurs, les acteurs, les techniciens suspectés de communisme de tourner. En 1963, S. Kubrick donne une vision toute personnelle de la guerre froide.

Les documents

Document 1 : l’affiche du film

Docteur Folamour
Docteur Folamour

Document 2 : le film et son histoire

D’après le site Internet monsieurcinema.com

Docteur Folamour (Doctor Strangelove)
de Stanley Kubrick (1963) avec Peter Sellers, George C. Scott, Sterling Hayden, Keenan Wynn, Slim Pickens, …

Persuadé que les communistes ont décidé d’empoisonner l’eau potable des États-Unis, le général Jack Ripper qui commande la base aérienne de Burpelson lance une attaque de B-52 vers la Russie. Il isole parallèlement la base du reste du monde. Le président Muffley convoque l’état-major militaire dans la salle d’opérations du Pentagone, prévient l’ambassadeur soviétique et apprend par le téléphone rouge au premier ministre Kissov l’horrible nouvelle. Au-cune communication n’est possible avec les appareils en vol qui sont équipés de systèmes automatiques de sécurité. Contre les avis de son chef d’état-major, le général Turgidson qui voit là la possibilité pour les États-Unis de remporter la première guerre nucléaire, le président Muffley offre aux Russes de les aider à détruire les avions porteurs de bombes. Pendant ce temps, la base de Burpelson est attaquée par l’armée américaine. Le général Ripper se tue et grâce au capitaine Mandrake, tous les avions peuvent être rappelés à temps… sauf un qui continue à voler vers ses objectifs en déjouant les radars soviétiques. Le président Muffley demande son avis au docteur Folamour, un ancien physicien nazi; la réponse est précise: c’est la destruction du monde. Le colonel King Kong qui pilote l’avion enfourche lui-même la bombe qui fonce vers le sol russe et qui va entraîner une série de réactions en chaîne et la fin du monde.
« J’ai eu l’idée de cette comédie cauchemardesque, raconta Stanley Kubrick, après avoir entendu le Président Kennedy dire que la guerre atomique, que l’on déclenche uniquement en pressant un bouton, a mille fois plus de chance d’avoir lieu à la suite d’une erreur ou d’un geste de folie, que de se déclarer sur l’ordre effectif des responsables ». Le film devait aussi se terminer par une gigantesque bataille de tartes à la crème opposant dans la salle d’opérations du Pentagone le Président des États-Unis à l’ambassadeur soviétique! Mais, bien que filmée, cette séquence ne fut pas retenue au montage définitif.

Document 3 : Un extrait de Histoire et cinéma aux Etats-Unis, Jacques Porte,

La Documentation photographique, août 2002, page 38.
La représentation d’une guerre idéologique, sans fronts ni combats spectaculaires, n’était pas aisée. Avec Docteur Folamour (1963), Stanley Kubrick dénonce avec dérision et provocation la croyance dans l’arme nucléaire comme garantie de la paix en montrant qu’il suffirait d’un fou pour détruire le monde dans une catastrophe sans précédent et que rien ni personne ne pourrait l’arrêter. Dans le film, le général Ripper décide de lancer ses bombardiers B-52 sur l’URSS. En cela, ce « fou » applique à sa façon la théorie du refoulement – Roll Back en anglais – qui prétendait que les Etats-Unis pouvaient repousser la frontière des pays communistes au-delà de leurs acquis de l’après-guerre ; ces principes ont été un moment en vogue dans le gouvernement du président Eisenhower. En effet, en 1951, durant la guerre de Corée, le général Mac Arthur avait demandé l’autorisation d’utiliser la bombe atomique contre la Chine.

(…) Le film a été très mal accueilli à sa sortie : il ridiculisait le président des Etats-Unis et se moquait des moyens mis en œuvre pour empêcher une catastrophe nucléaire ; surtout, il mettait sur le même plan les deux gouvernements qui s’affrontaient, ce qui enlevait toute justification à la guerre froide. Kubrick a été accusé d’être favorable au communisme par l’extrême droite qu’il avait ridiculisée, mais qui restait puissante, et son humour désespéré n’a pas été compris. D’autant plus qu’en octobre 1962, peu avant la sortie du film, l’installation des fusées soviétiques à Cuba avait provoqué une crise telle que le conflit nucléaire avait été évité de justesse. Le terrible diagnostic de Kubrick était donc d’une réelle actualité, l’installation d’une ligne de télétype rouge entre Washington et Moscou pour éviter la répétition d’une telle crise n’étant pas totalement rassurante.

Document 4 : Trois extraits du film Docteur Folamour, 1963.

  1. le prologue du film (50 »)
  2. Le président américain appelle son homologue soviétique (5’20)
  3. discussion entre le président américain, l’ambassadeur soviétique et le Docteur Folamour (4’20)

QUESTIONS

TRAVAIL EN GROUPES DES ELEVES – Analyse des documents et de trois extraits sur le film de S. Kubrick, Docteur Folamour, 1963.
3 séquences sur DVD : chapitres 1 (prologue sans générique), 13 et 15. Durée totale : environ 11 minutes.

  1. Interprétez l’affiche de ce film en vous aidant des documents du dossier.
  2. Dans quels lieux se déroulent les séquences présentées ? Commentez ces lieux.
  3. Qu’est-ce qui renforce, dans les différentes séquences (images et bande-son), le climat de peur typique de la Guerre Froide ?
  4. Séquences 2 et 3 : Montrez néanmoins comment Kubrick, notamment par la dérision, renvoie dos à dos les deux Grands.
  5. Séquence 3 : Sur quoi repose l’absence de conflit militaire entre les Etats-Unis et l’URSS ? Qu’est-ce qui rend cette politique totalement inefficace dans le film ?
  6. Séquence 3 : Commentez les propos de l’ambassadeur soviétique, Sadesky, « notre peuple réclamait du nylon et des machines à laver ».

Correction

  1. L’affiche montre
    – le monde divisé en deux blocs pendant la guerre froide avec les drapeaux des Deux Grands qui séparent symboliquement l’hémisphère Nord.
    – La présence de téléphones rouges avec lesquels les deux personnages, sans doute les chefs d’Etat des deux pays s’entretiennent ainsi qu’un sous-titre (« the hot-line suspense comedy ») font référence à l’installation d’un télétype rouge entre Moscou et Washington après la crise de Cuba.
    – Les nombreux avions qui découpent la partie supérieure de l’affiche rappellent la course à l’armement entre les deux Grands de même que l’allusion à la bombe dans le sous-titre.

  2. Le prologue se situe dans le ciel, entre les nuages et le sommet des montagnes. Débuter ainsi le film est une manière de suggérer la peur nucléaire qui est perçue comme une épée de Damoclès. La menace vient du ciel, plane au-dessus des sociétés… Les deux séquences suivantes se situent à l’intérieur du Pentagone américain, dans la salle de commande de l’état-major américain, la war room (salle des opérations). Le président des Etats-Unis (chef de l’exécutif) est entouré de son état major. En arrière plan, figurent sur des écrans les cartes des Etats-Unis et de l’URSS avec le trajet des bombardiers et des objectifs à atteindre. C’est un lieu qui symboliquement résume à lui seul la guerre froide.
  3. L’atmosphère de peur nous est donnée :
    – par la bande-son dès le prologue qui imite le bruit sourd d’un avion en plein vol, pour créer une sensation de peur chez le spectateur
    – par le lieu de l’action : la salle des opérations, un lieu clos, où se joue le sort du monde
    – par les personnages qui sont amenés à prendre des décisions : un premier ministre soviétique ivre, un savant fou et nazi (Folamour), un général américain jusqu’au boutiste qui insulte les communistes…
    – par le contenu des dialogues et le vocabulaire utilisé : « des rumeurs circulent », « arme fatale », « instrument du jugement dernier », « projet top secret », « personne ne savait rien », « pour vous parler d’une chose terrible », « dans dix mois la surface de la terre ressemblera à la lune », « chlorure de colbat G », « elles produisent un linceul mortel », « un nuage radioactif entourera la terre pendant 93 ans », « ils sont prêts à nous démolir », « la machine du Jugement dernier est terrifiante et simple à comprendre… »

  4. Les deux Grands sont renvoyés dos à dos car :
    – ils sont incapables tous les deux d’éviter le drame. Ils ne maîtrisent pas le progrès technique. « Il est devenu un peu… bizarre », dit le président américain en parlant du commandant qui a donné l’ordre d’attaquer l’URSS ; le premier ministre soviétique n’a pas le numéro du « Q.G de la défense du peuple » d’Omsk et dit aux Américains…d’appeler les renseignements !
    – Ils sont entourés de conseillers ridicules ou inquiétants : l’ambassadeur russe, le docteur Folamour, le général américain qui est obsédé par un combat frontal avec les « Cocos ».
    – Ils sont obsédés d’être tous les deux à égalité, dans tous les domaines : l’armement mais aussi… les excuses « je suis capable d’être aussi désolé que vous » (politique de compétition, de surenchère constante).

  5. C’est la politique de dissuasion nucléaire, de course à l’armement. Pour être efficace, il faut que les deux soient parfaitement à égalité (« équilibre de la Terreur ») et surtout que les deux soient informés de ce que possède l’adversaire. Or, les Soviétiques n’ont pas mis au courant l’opinion publique et les Américains de leur possession de l’ « arme du jugement dernier » qui peut s’auto-déclencher en cas d’attaque ; les Américains ne l’ont pas réalisée de leur côté, même s’ils l’ont laissé croire par les journaux ! (intoxication). Les deux ne sont donc pas à égalité et l’erreur humaine du côté américain entraînera un conflit généralisé malgré la bonne volonté des Soviétiques (contexte de l’après Cuba).
  6. On retrouve ici une allusion à la fascination qu’exerce le mode de vie américain (société de consommation) sur les populations de l’Est. Les Soviétiques doivent prendre en compte l’aspiration de leur peuple à avoir un niveau de vie et de confort proche de celui des Occidentaux.