Le documentaire Arte Groenland l’Eldorado des glaces a été réalisé par Jean-Yves Cauchard et Vivien Melts. Ils nous proposent une plongée au sein d’un territoire longtemps perçu comme une simple terre de glace lointaine, mais désormais placé au centre des dynamiques géopolitiques mondiales. Carrefour stratégique renfermant d’importantes richesses naturelles, le Groenland attise les convoitises à mesure que la fonte des glaces offre de nouvelles possibilités. Au cœur des ambitions américaines, ce territoire a été propulsé sur la scène médiatique et diplomatique internationale. Ici, il est question d’explorer les mécanismes des rivalités stratégiques, les impacts de l’héritage colonial, ainsi que l’urgence climatique qui menace le Groenland. Le documentaire met en lumière tous ces enjeux qui font aujourd’hui du Groenland un espace majeur pour comprendre les bouleversements géopolitiques contemporains.

 

Le Groenland : une position géographique stratégique

Premièrement, il est important de rappeler que le Groenland forme un carrefour stratégique en étant situé au croisement de l’Europe, de l’Amérique et de l’Asie. De plus, les sols groenlandais regorgent de ressources ayant un fort potentiel économique et militaire. Le réchauffement climatique frappe de plein fouet cette région du monde, formant ainsi un enjeu géopolitique double. D’un côté, la menace climatique nécessite une action globale de l’ensemble des acteurs. D’un autre côté, la fonte des glaces est perçue comme une opportunité géopolitique en rendant possible l’élaboration de nouvelles routes commerciales et militaires, et en favorisant l’accès aux ressources présentes. Le Groenland, de par sa géographie, se trouve ainsi en plein cœur d’un nouvel espace de conquête.

 

Les États-Unis et le Groenland

L’intérêt médiatisé aujourd’hui des États-Unis pour le Groenland n’est pas propre à la politique du président Donald Trump. Au cours des siècles derniers, la puissance américaine a exprimé à plusieurs reprises son attachement au territoire groenlandais en faisant notamment plusieurs offres d’achats au Danemark, sans succès. Durant la Seconde Guerre mondiale, le Groenland s’est révélé être un territoire hautement stratégique pour l’armée américaine. En effet, l’aviation militaire et la marine américaine avaient la possibilité d’y faire escale pour se rendre en Europe, notamment lors de l’opération du débarquement. Cette collaboration militaire a été rendue possible par un accord de défense signé en 1941 entre les États-Unis et le Groenland qui a autorisé l’implantation de bases militaires américaines sans fixer un délai maximal dans le temps[1]. Après la guerre, le président Harry S. Truman avait la volonté d’acheter le Groenland car il était considéré comme un atout stratégique majeur dans un contexte de guerre froide face à la puissance soviétique[2]. Néanmoins, le Danemark a refusé cette proposition mais son adhésion à l’OTAN en 1949 a permis aux États-Unis de construire des infrastructures militaires au Groenland, ce qui a généré, à l’époque, le déplacement forcé de certaines populations locales[3]. Aujourd’hui, l’armée américaine est toujours présente sur le territoire groenlandais.

En 2019, le président Trump avait manifesté directement son intérêt pour le Groenland via son compte Twitter. Mette Frederiksen, la première ministre danoise, avait tout de suite dénoncé les propos du chef d’État américain conduisant à une première fracture diplomatique entre les deux partenaires[4]. Ce premier incident avait déjà propulsé le Groenland sur la scène internationale. En 2024, Donald Trump réitère ses propos sur X en affirmant que le contrôle et la propriété du Groenland sont une nécessité absolue pour la sécurité des États-Unis, tout en remettant en cause la légitimité du Danemark sur le territoire[5]. Pour le président américain, la menace chinoise et russe sur le Groenland nécessite une riposte des États-Unis alors qu’aucune menace militaire avérée ne plane en réalité sur ce territoire. En mars 2025, Donald Trump s’était directement adressé au peuple groenlandais en invoquant leur droit à disposer d’eux-mêmes tout en les menaçant sur le ton de l’ironie[6]. Cette déclaration a conduit à d’importantes manifestations citoyennes dans les rues de Nuuk, capitale groenlandaise, témoignant de l’opposition populaire au président des États-Unis.

 

Vers l’indépendance du Groenland ?

Certains partis politiques indépendantistes d’opposition pensent que les États-Unis pourraient offrir au Groenland un accord commercial et de défense bénéfique pour le territoire. Cela est perçu par certains comme une alternative qui permettrait au Groenland de se détacher de l’influence danoise. Donald Trump représente, pour une faible partie de la population, une transition vers l’indépendance permettant d’ouvrir une phase de diversification économique nécessaire à une économie actuelle reposant majoritairement sur la pêche. Majoritairement, le peuple groenlandais souhaite conserver sa souveraineté et refuse que l’influence danoise soit remplacée par celle des États-Unis[7].

À noter que la majorité des partis politiques revendiquent l’indépendance du Groenland à plus ou moins court terme et selon des conditions hétérogènes. Une grande partie des Groenlandais seraient favorables à une indépendance totale vis-à-vis du Danemark. Dans ce sens, en 2009, le régime danois a octroyé une autonomie élargie au Groenland dans certains domaines comme l’éducation ou encore la justice. Cependant, aujourd’hui le pays est financé à plus de 50% par le Danemark et l’Union européenne, ce qui réduit massivement les perspectives d’une indépendance prochaine.

Ainsi, les aspirations du président Trump entraînent une division populaire au Groenland, fragilisant la société. De récentes enquêtes ont révélé que les États-Unis cherchaient à influencer les médias et les citoyens afin de manipuler l’opinion publique groenlandaise. Pour ce faire, la puissance américaine aurait recours à des stratégies de désinformation visant principalement à renforcer les divisions entre le Groenland et le Danemark. Certains experts qualifient ces tentatives de techniques de guerre hybride.

 

Les richesses naturelles du Groenland

Si le Groenland est convoité par les États-Unis c’est en partie pour les ressources naturelles que renferment ses terres. Celles-ci sont composées de divers minerais comme l’or, le pétrole, le gaz ou encore les terres rares. Cela représente un réel enjeu stratégique dans un monde qui est grandement dépendant de la Chine pour exploiter les terres rares, éléments indispensables à la transition écologique et à l’armement. Ces minerais constituent donc des enjeux économiques et géopolitiques majeurs. Ces derniers sont notamment mis en scène dans la saison 4 de la série danoise Borgen, où un gisement de pétrole est découvert et conduit à une lutte géopolitique entre les différents acteurs.

 

 

Dans les années 2000, une entreprise australienne avait obtenu la permission d’exploiter les minerais au Groenland. Néanmoins, le projet n’a jamais commencé car de l’uranium a été découvert dans les sous-sols groenlandais. Face aux dangers de pollution que représente l’uranium, les populations locales s’étaient soulevées contre l’exploitation minière. En réponse aux préoccupations populaires, une loi a interdit toute extraction d’uranium au Groenland. Face à cela, la compagnie australienne a attaqué en justice l’État groenlandais en exigeant notamment une indemnisation financière. À savoir que ce projet avait suscité la méfiance des pouvoirs politiques groenlandais face à la présence de nombreux actionnaires chinois. Plus récemment, un nouveau projet minier sans exploitation de l’uranium a été autorisé par les autorités groenlandaises. Ce projet a ensuite été racheté par une entreprise australo-américaine, nourrissant les spéculations en bourse[8]. Ainsi, le Groenland témoigne d’une volonté de développer un nouveau secteur économique tout en conservant une certaine souveraineté sur l’exploitation de ses ressources.

 

Le Danemark et le Groenland

Pour rappel, le Danemark a colonisé le Groenland au XVIIIe siècle. Ce dernier est un pays et territoire d’outre-mer associé à l’Union européenne par le biais du Danemark[9]. Même si le Groenland dispose aujourd’hui d’une large autonomie face au Danemark, il n’est pas pleinement indépendant de la puissance danoise.

L’héritage colonial du Groenland a suscité des tensions avec le Danemark. Effectivement, les Groenlandais ne disposent pas de la même perception de l’histoire que l’Europe et le Danemark avec la présence de certaines blessures coloniales. Dans les années 1960, une campagne massive de contraception forcée a été menée par le Danemark sur des femmes groenlandaises sans les informer et sans leur consentement. L’objectif était de freiner la démographie du Groenland. Pour ce faire, des stérilets ont été posés sur les femmes groenlandaises en âge de procréer, ce qui a drastiquement réduit le nombre de naissances. Des études estiment que plus de 4 000 femmes ont été touchées par cette campagne de contraception[10]. En septembre 2025, la Première ministre danoise a reconnu la responsabilité du Danemark et a exprimé des excuses officielles au nom de la nation danoise[11].

Aujourd’hui, certains hommes politiques et citoyens groenlandais dénoncent le rôle que joue le Danemark lors des élections. D’après eux, le pays exercerait une influence sur l’opinion publique en période électorale. Un processus similaire aux techniques de manipulation utilisées actuellement par les États-Unis au Groenland.

 

L’intérêt américain pour le Groenland : des effets positifs

Pour certains experts et politiciens, l’intérêt américain pour le Groenland aurait certains effets positifs. Tout d’abord, cela a permis de renouer un dialogue solide entre le Danemark et le Groenland avec un État danois portant une forte attention au Groenland. Cette préoccupation pour le pays se retrouve aussi au sein de l’Union européenne. En juin 2025, le président Emmanuel Macron s’était rendu au Groenland pour une visite officielle et témoigner, au nom de l’Europe, sa solidarité avec le peuple groenlandais face aux menaces américaines[12]. À noter que le cas du Groenland représente pour la France un réel enjeu car la puissance française dispose de nombreux territoires d’outre-mer et de ce fait condamne l’ingérence étrangère.

Aussi, les provocations de Donald Trump ont engendré une fracture diplomatique entre le Danemark et les États-Unis alors qu’ils étaient de proches partenaires, notamment sur le plan militaire et stratégique.

 

Le bouleversement de l’ordre international post-Seconde Guerre mondiale

Après la Seconde Guerre mondiale, un nouvel ordre international s’est instauré et s’est vu ancré par la chute de l’URSS en 1991. Cet ordre traditionnel repose sur une division du monde entre d’un côté la Russie et la Chine, et de l’autre côté les États-Unis et l’Europe. Cela aurait dû conduire à une opposition entre ces deux groupes au sujet de l’Arctique et du grand Nord. Cependant, cette disposition a été bouleversée par les aspirations américaines au Groenland qui n’ont pas été contestées par la Russie. En effet, le président Vladimir Poutine ne s’est pas frontalement opposé aux propos de Donald Trump car une violation de la souveraineté du Groenland engagerait le rejet absolu du droit international, offrant donc une certaine légitimité à la Russie pour s’emparer de l’Ukraine, de même pour la Chine avec Taïwan[13]. Ainsi, la Realpolitik s’est imposée, démontrant que les enjeux de puissance priment sur le droit.

Face aux menaces américaines, l’Europe a multiplié ses exercices militaires au Groenland et a renforcé ses alliances pour construire une Europe de la défense. Dans ce sens, le Danemark a intensifié ses partenariats avec les États européens en passant des commandes militaires avec la France notamment[14]. Ce phénomène de réarmement se fait en parallèle d’une nouvelle vague de militarisation de l’Arctique.

 

Le Groenland : l’épicentre du réchauffement climatique global

Le réchauffement climatique menace le Groenland et son patrimoine naturel classé au patrimoine de l’UNESCO. La fonte des glaces, générant une hausse du niveau de la mer représente une réelle menace pour les populations locales. Les scientifiques estiment que le réchauffement climatique au Groenland est 2 à 3 fois plus rapide que dans le reste du monde. Touchés directement par ce danger climatique, les pêcheurs groenlandais ont un mot pour désigner une mer sans glace : « inlandsis ».

La glace du Groenland est considérée par les scientifiques comme une barrière de protection mondiale. Effectivement, les enjeux climatiques au Groenland se répercutent à l’échelle mondiale avec une menace de multiplication des réfugiés climatiques sur l’ensemble de la planète.

 

 

Pour aller plus loin

Notes

  1. BIERMAN, Paul. « US military has a long history in Greenland, from mining during WWII to a nuclear-powered Army base built into the ice », The Conversation, 2026 : Lien
  2. JULIAN, Sébastien. « Donald Trump veut racheter le Groenland : une idée déjà émise par Harry Truman en… 1946 », L’Express, 2024 : Lien
  3. DARTOIS, Florence. « Groenland : à la découverte de la base américaine secrète de Thulé », INA, 2026 : Lien
  4. PARIS, Gilles. « L’affaire du Groenland vire à l’incident diplomatique entre les Etats-Unis et le Danemark », Le Monde, 2019 : Lien
  5. TORRALBA, Carlos. « Greenland annexation: Trump’s whim rattling Denmark », El País, 2024 : Lien
  6. AFP, Le Figaro. « ‘Il nous faut le Groenland’, déclare Trump avant la visite polémique de JD Vance », Le Figaro, 2025 : Lien
  7. PATERNOSTER, Tamsin. « 85% des Groenlandais ne souhaitent pas être rattachés aux Etats-Unis (sondage) », Euronews, 2025 : Lien
  8. France Info. « Les terres rares du Groenland aiguisent l’appétit financier des milliardaires de la galaxie Trump », France Info, 2026 : Lien
  9. LEDROIT, Valentin. « Le Groenland fait-il partie de l’Union européenne ? », Toute l’Europe, 2026 : Lien
  10. HIVERT, Anne-Françoise. « Au Groenland, la scandaleuse ‘campagne du stérilet’ », Le Monde, 2022 : Lien
  11. JACOB, Antoine. « Les Groenlandaises stérilisées contre leur gré reçoivent les excuses du Danemark », Courrier International, 2025 : Lien
  12. CHAABAN, Florian. « Groenland : Emmanuel Macron monte au front contre les ambitions de Donald Trump », Toute l’Europe, 2025 : Lien
  13. JÉGO, Maris. « La Russie se réjouit du projet de Donald Trump d’annexer le Groenland », Le Monde, 2026 : Lien
  14. Courrier Internationale. « Le Danemark achète européen pour le plus gros contrat d’armement de son histoire », Courrier International, 2025 : Lien