Le 28 janvier 2026, soixante-quatre ans après le Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer, Hollywood retourne dans la salle 600 du Palais de Justice. Mais cette fois, James Vanderbilt (scénariste de Zodiac, rien de moins) fait un choix narratif audacieux : évacuer le grand spectacle judiciaire pour nous enfermer dans une cellule de prison. Face à face : Hermann Göring (Russell Crowe), Reichsmarschall déchu mais manipulateur hors pair, et Douglas Kelley (Rami Malek), psychiatre de l’US Army chargé d’une mission aussi fascinante que toxique – déterminer si les dirigeants nazis sont « assez sains d’esprit » pour être jugés.
Le pitch pourrait tenir du thriller psychologique classique. Sauf qu’ici, le psychiatre ne sort pas vainqueur du duel. Douze ans après Nuremberg, le 1er janvier 1958, Douglas Kelley avalera une capsule de cyanure – le même poison que Göring utilisa pour échapper à la pendaison. Coïncidence troublante ? Effondrement psychologique d’un homme qui a trop longtemps sondé l’abîme ?
La thèse qui dérange : et si les nazis n’étaient pas fous ?
Voilà le cœur battant du film, et probablement ce qui justifie son existence en 2026. Kelley arrive à Nuremberg avec ses tests de Rorschach (il était l’un des pionniers de cette technique aux États-Unis) et sa conviction de psychiatre formé à Columbia : il va comprendre ce qui a produit ces monstres. Göring, avec son QI de 138 et son charisme intact malgré le sevrage forcé de morphine, va méthodiquement détruire cette certitude.
La conclusion de Kelley, publiée en 1947 dans 22 Cells in Nuremberg, fut aussi scientifiquement défendable qu’historiquement insupportable : les dignitaires nazis ne souffraient d’aucune pathologie psychiatrique identifiable. Pas de folie, pas de « maladie nazie », pas de différence cognitive fondamentale avec n’importe quel cadre américain ambitieux et travaillomane. « Des personnalités semblables se trouvent très facilement en Amérique », écrivait-il dans ses notes manuscrites.
C’est Hannah Arendt avant Arendt. C’est la banalité du mal formulée quinze ans trop tôt, et par conséquent rejetée par ses pairs, éclipsée par les travaux de Gustave Gilbert (joué par Colin Hanks dans le film) qui, lui, diagnostiquait bien confortablement des « psychopathes agressifs ». Le film joue intelligemment cette tension : Gilbert et Kelley se disputent, physiquement dans une scène inventée mais intellectuellement dans la vraie histoire, le monopole de l’interprétation psychologique du nazisme.
Göring en cheval de Troie cognitif
Russell Crowe, unanimement salué même par les critiques les plus acerbes, livre un Göring magnétique et terrifiant. Pas le nazi de cartoon, bedonnant et grotesque. Un homme capable de « vous attirer, vous séduire » (dixit Vanderbilt), qui transforme chaque entretien psychiatrique en partie d’échecs. Rami Malek, avec son énergie « électrique » caractéristique (parfois jugée trop maniaque), incarne un Kelley de plus en plus dépassé par son « sujet d’étude ».
Le réalisateur cite explicitement Le Silence des agneaux comme référence pour ces huis clos carcéraux où le psychiatre devient progressivement la proie. Sauf que Göring n’est pas Hannibal Lecter : il n’a pas besoin de manger le visage de ses geôliers pour gagner. Il lui suffit de démontrer, entretien après entretien, qu’il est parfaitement normal. Et que c’est précisément cela, le cauchemar.
Le cinéma comme preuve juridique : un moment fondateur
Vanderbilt prend un risque calculé en insérant six minutes du documentaire Nazi Concentration Camps, projeté le 29 novembre 1945 lors du procès. C’était la première fois dans l’histoire judiciaire que le cinéma servait de preuve matérielle pour condamner des criminels. Le réalisateur a délibérément caché ces images à ses acteurs jusqu’au jour du tournage, capturant ainsi leurs réactions « vierges » face à l’horreur documentée.
Certains critiques ont jugé cette insertion « didactique » voire « scolaire ». C’est précisément là que réside l’intérêt pédagogique : le film assume sa dimension éducative. Il ne cherche pas à réinventer la roue cinématographique (la critique française pointe un « académisme hollywoodien »), mais à produire un objet utilisable en classe, qui pose les bonnes questions sans prétendre à l’expérimentation formelle d’un Glazer (Zone of Interest) ou au lyrisme moral d’un Kramer.
Le cheval de Troie 2026 : pourquoi ce film maintenant ?
Russell Crowe l’a dit lors de la première : « C’est un film d’aujourd’hui, mais il ne parle pas nécessairement de notre époque. Nuremberg est un triste verdict sur nos tendances humaines. » Le sous-texte affleure partout : les références aux bombardements alliés sur les villes allemandes (crimes de guerre ?), les questions sur la légitimité d’un tribunal des vainqueurs, les allusions à peine voilées aux génocides contemporains.
Roger Ebert identifie précisément le dispositif : un « cheval de Troie rhétorique » qui, sous couvert de reconstitution historique grand public, interroge frontalement notre incapacité collective à tirer les leçons de Nuremberg. Gaza, Soudan, Ouïghours, détentions arbitraires, déportations – le film se regarde inévitablement avec les atrocités de 2025-2026 en tête. Ce n’était pas le cas du Kramer de 1961, film encore empreint de l’espoir que « plus jamais ça » signifiait vraiment quelque chose.
Christian Delage, qui collabore au projet du dossier pédagogique affirme :
En s’adressant au grand public par son mode hollywoodien de narration et son circuit international de distribution, le film peut accompagner la transmission, par les enseignants, de la mémoire du procès, ouvrir une réflexion sur le rôle de la justice pénale internationale, et lutter contre l’impunité de ceux qui organisent et/ou commettent des crimes de guerre et crimes contre l’humanité aujourd’hui.
Autant de pistes de réflexions fructueuses qu’il faudra explorer une fois le film sorti dans les salles.
Exploitations pédagogiques
Le film s’inscrit parfaitement dans les programmes HGGSP :
- Thème 3 « Histoire et mémoires » : construction mémorielle de la Shoah, usage des images d’archives, conflits d’interprétation (Kelley vs Gilbert)
- Axes transversaux : genèse du droit international, notion de « crimes contre l’humanité », tribunaux pénaux internationaux (TPI, CPI)
Une fois le film vu, je produirai un dossier pédagogique complet, en partenariat avec l’Agence Approches et le distributeur NOUR FILMS.
Nuremberg ne révolutionnera pas le cinéma historique. Mais il offre assurément une porte d’entrée solide, documentée et moralement honnête sur un moment fondateur du XXe siècle. Son académisme assumé, loin d’être un défaut rédhibitoire, en fait un outil pédagogique fiable. Russell Crowe transforme Göring en figure aussi fascinante qu’abjecte. Et surtout, le film pose la question à travailler avec des élèves : si les nazis n’étaient pas des monstres pathologiques mais des humains « normaux », qu’est-ce qui nous protège de devenir comme eux ?
Kelley n’a jamais trouvé la réponse. Elle l’a probablement tué. Peut-être que poser la question à nos classes de 2026 est déjà un début de prophylaxie démocratique.
Rendez-vous en salles le 28 janvier. Et sur Clio Ciné en février pour le dossier complet.
En attendant les Clionautes peuvent accéder à des avant-premières, à commencer par celle sur Paris le 18 Janvier. Me contacter pour plus d’information.
Nuremberg, James Vanderbilt, 2h28, avec Russell Crowe, Rami Malek, Michael Shannon. Distribution France : Nour Films. Sortie : 28 janvier 2026.
Très belle année 2026 de Cinéma !!



