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Parmi les nombreux films et documentaires qui relatent la fin de l’expérience socialiste au chili, le coup d’état du 11 septembre 1973 et la dictature militaire qui en découla, le film « Machuca » sorti sur les écrans en  2004 est sans doute l’un des plus éloquents et l’un des plus faciles à exploiter en classe. Tourné au Chili, par un cinéste chilien avec des acteurs nationaux, il fut en son temps le film chilien qui fit le plus d’entrées de l’histoire du cinéma de ce pays. Oeuvre de fiction, il réussit admirablement à nous plonger dans la réalité tragique de 1973, un passé  et un univers très éloigné de celui de nos élèves nés au début du 21ème siècle… 

 

L’histoire en deux mots…

l’histoire est centrée sur la rencontre et les liens d’amitié qui se tissent entre deux jeunes pré-adolescents d’une douzaine d’années,  et avec  une jeune fille un peu plus âgée de 15 ou 16 ans. Gonzalo est un enfant de la classe moyenne, celle qui a un timide accès à la société de consommation occidentale (voiture individuelle, télé…) tandis que  Machuca et Silvina issus des classes populaires chiliennes   vivent  dans une « población » ( bidonville) en pleine  construction dans la périphérie de la capitale. L’histoire située en 1973 se déroule pendant le temps de l’ année scolaire ( qui commence en  mars et se termine en décembre dans l’hémisphère sud), avant et après le coup d’état du 11 septembre. Scolarisé dans une école privée  de Santiago dirigée par un prêtre nord-américain, Gonzalo se lie d’amitié avec Machuca. Dans un souci de mixité sociale et soutenant le  projet de transformation sociale entrepris par le gouvernement d’Allende, le directeur a décidé d’accueillir  dans son école des enfants pauvres venus des bidonvilles. Contrairement à ce que laisserait supposer le titre, le personnage principal est Gonzalo et c’est essentiellement à travers ses yeux d’enfant que l’on perçoit la montée des tensions politiques qui mène au coup d’état et à l’instauration de la dictature militaire. Un enfant qui au cours de cette année cruciale  découvre les dures réalités de la société et vit ses premiers émois amoureux. Comme en écho du drame   que vit son  pays qui bascule dans la dictature,   Gonzalo fait l’expérience douloureuse de la  sortie  de l’enfance et de la  perte de l’innocence.

 

Quelques clefs d’analyse 

L’analyse avec les élèves peut être orientée selon plusieurs axes à donner avant la projection, afin que ceux-ci puissent dépasser le stade du spectateur-consommateur passif et percevoir l’intérêt du film pour l’étude du thème de spécialité, la démocratie.

  • Les passions politiques et l’hyperpolitisation de la société démocratique chilienne au temps de l’Unité Populaire.

Cet aspect peut être analysé à travers les deux séquences de manifestations de rue ( de droite et de gauche), la place occupée par les  drapeaux, les slogans politiques. Le sens du plan sur le mur peint  qui sert de support politique. La politisation de la jeunesse à travers le portrait de Silvina qui a bien conscience de la différence de classe entre elle et Gonzalo, « el pituco » ( le petit bourge ») ou celui plus rapide du fiancé de la soeur de Gonzalo, membre d’un parti fasciste d’extrême droite.

 

  • Une société marquée par des clivages socio-économiques très forts.

Les clivages sautent aux yeux en comparant les quartiers où vivent les deux enfants, leur maison, leurs vêtements, leurs conditions de vie. Plus subtilement, le clivage social a aussi une dimension culturelle évoquée par certains indices: télé chez Gonzalo, radio chez Machuca; musique anglo-saxonne chez l’un, musique chilienne ou latino chez l’autre; livres chez Gonzalo, affiches politiques chez Machuca.

Le cinéaste présente au fond ici une société divisée en 3 classes. La classe supérieure est représentée  par le « vieil » amant-client de la mère de Gonzalo. Les parents de Gonzalo représentent la classe moyenne urbaine chilienne tiraillée entre quelques bons sentiments de justice sociale ( pour le père) et un  arrivisme et un désir d’enrichissment bien plus puissant (pour la mère). Le portrait de la mère qui se livre à une forme de prostitution informelle en couchant avec le « vieux riche » est évidemment significatif d’une bonne partie de la classe moyenne qui, au moment du coup d’état, basculera  du côté des plus forts…

 

  • La dégradation du climat général à la veille du coup d’état

Cet aspect est évoqué logiquement dans la deuxième partie du film. Ainsi, en comparant les deux séquences de manifestation, on  relève la montée des violences et l’altercation qui oppose Silvina et la mère de Gonzalo est le symptôme d’un climat  de guerre civile larvée. La dégradation de l’amitié entre les deux enfants, la scène de la crémation des cochons de la ferme autogérée de l’école, ainsi que le discours du père ivre de Gonzalo, sont les signes annonciateurs de l’échec de l’expérience de transformation menée par Allende.

  • Le coup d’état et la dictature

Le coup d’état du 11 septembre 73 constitue une césure radicale de l’histoire chilienne, un « tremblement de terre » (un terremoto) que le cinéaste évoque par un seul plan de deux secondes: un vélo posé sur un mur qui tremble. Au chili, ce sont des signes annonciateurs d’un tremblement de terre dont on ne sait jamais  à l’avance ni la durée ni l’amplitude. Ici, les vibrations sont provoquées par les chasseurs-bombardiers  qui attaquent le palais présidentiel ou bien  la résidence privée du président Allende…

Les conséquences du coup d’état peuvent être  analysées selon 3 axes principaux:

  • la violence évoquée par ce qui constitue la scène la plus forte et poignante du film: la rafle dans le bidonville. https://www.youtube.com/watch?v=uUTBcWERllc  . Mais aussi de manière plus elliptique par la scène des enfants « jouant au coup d’état » dans la rue.
  • Le nouveau  cours politique et culturel avec les militaires expulsant le curé « rouge » et prenant la direction de l’école; le nouvel ordre moral avec la scène des cheveux des élèves coupés court.
  • La signification sociale du coup d’état: les « vainqueurs » quand  la mère de Gonzalo s’insalle dans une nouvelle maison remeublée entièrement par son « vieil » amant-client. Les « vaincus » par le plan du bidonville rasé et redevenu ce qu’il était avant que les « pauvres » ne s’en emparent: un terrain vague…

 

En guise de conclusion…

Machuca est un film que j’ai passé plusieurs fois  dans le cadre de la DNL espagnol, en lien avec l’étude de l’Amérique latine pendant la guerre froide. C’est un film qui ne laisse pas indifférent les élèves.

Comme n’importe quel support pédagogique utilisé en classe, il doit faire l’objet d’une préparation en amont qui suppose  d’avoir visionné le film plusieurs fois pour le mettre en relation avec la situation historique étudiée ici, le chili des années 70.

Il comporte une autre qualité: celle de proposer une vision « chilienne » des choses, afin d’éviter une lecture uniquement géopolitique du coup d’état. Réduire ce qui s’est passé au Chili à un « sale coup des américains » (dont la politique de destabilisation et l’action indirecte en faveur du coup d’état sont  bien connues) est, me semble-t-il, une vision un peu simple et paresseuse de cette histoire tragique…