Voici un exemple, s’il en était encore besoin, de la façon dont travaillent les Clionautes. À partir d’un post sur Facebook, demandant si l’on disposait en ligne de ce documentaire diffusé en janvier 2016 par France 3 nouvel Aquitaine, je me suis mis à rechercher le propriétaire des droits de diffusion de ce film de Michel Cardoze, qui fut pendant un temps le monsieur météo de TF1 avant sa privatisation.

Pourtant, et on le sait moins, mais cet homme de télévision a d’abord été un homme de plume et un militant engagé du parti communiste qui a pris ses distances après l’invasion de l’Afghanistan en 1979 par l’armée rouge.

On peut trouver paradoxal qu’un homme de gauche consacre un film à des représentants de la grande bourgeoisie capitaliste du second empire. Pourtant, dans ce qui apparaît comme un voyage dans la formation de l’économie française, l’auteur et réalisateur pointe du doigt un certain nombre des limites de la dérégulation financière qui a touché les sociétés occidentales au tout début des années 1980.

Les frères Péreire, Émile et Isaac, sont à la fois des entrepreneurs et des banquiers, des créateurs et des bâtisseurs, des inventeurs aussi d’un concept nouveau qui est celui d’un crédit régulé, reposant sur l’investissement physique, celui des compagnies de chemin de fer, des infrastructures du tourisme, des programmes immobiliers.

Michel Cardoze est incontestablement un conteur de talent, et il parcourt avec aisance les rues de Bordeaux, les boulevards parisiens, les voies de chemin de fer et les fonds d’archives familiales pieusement conservées par les descendants de cette dynastie dont la trajectoire se confond avec celle du second empire.

Cette famille est d’origine portugaise, et fait partie de ces juifs de la péninsule Ibérique qui pendant trois siècles ont été, au fil des tolérances et des persécutions, amenés à s’exiler, entre l’Espagne le Portugal, et pour une bonne partie d’entre elles, à s’installer entre Bayonne et Bordeaux.

L’ancêtre connu est un agent de change bordelais, Isaac Rodriguez Pereire, qui est accusé par le tribunal révolutionnaire en 1793 mais qui parvient à sauver sa tête en échange d’une contribution sans doute substantielle. Il est le père de Isaac et Émile qui commencent leur travail dans le négoce avant de monter à Paris, travailler pour les Rotschild, déjà solidement installés dans la place.

Très rapidement, Émile Pereire s’intéresse aux idées de Saint-Simon, dont le propagandiste en France est Prosper Lenfantin, et il se prend de passion pour le chemin de fer qui vient de balbutier en Angleterre. Associé aux trois ingénieurs saint-simoniens Lamé, Clapeyron et Stéphane Flachat, il passa trois ans (1832-1835) à chercher les cinq millions nécessaires pour construire la ligne de Paris à Saint-Germain en Laye, tandis que ceux-ci en faisaient le tracé. En 1835, il fonda la compagnie du chemin de fer Paris-Saint-Germain en Laye; dès lors, avec son frère Isaac, il multiplia les initiatives et les succès dans les domaines industriels et financiers. La ligne Paris-Saint-Germain est inaugurée en 1837 par la reine Marie-Amélie, et le début de la saga ferroviaire commence. Celle-ci le conduira à participer au chemin de fer du Nord, avec les Rotschild, mais surtout à développer la compagnie du Midi qui permet de relier les deux mers, comme le canal du biterrois Pierre Paul Riquet avait pu l’effectuer au XVIIe siècle. Au-delà de la voie ferrée, c’est tout un écosystème qui se développe, en associant au transport ferroviaire des hôtels, le développement du tourisme, notamment religieux avec la liaison facile avec Lourdes. Au niveau de l’agriculture méridionale, ce sont ses infrastructures ferroviaires qui permettent d’acheminer rapidement les vins du Languedoc vers les marchés parisiens.

Les premiers succès des frères Péreire sont à l’origine de la rupture avec les Rotschild et la rivalité entre les deux conceptions de la banque ne se démentira pas, jusqu’à la fin de cette saga qui se traduit par la faillite du crédit mobilier en 1867.

Les deux frères sont intimement liés, et au passage Isaac épouse la fille d’Émile. Et cette intimité familiale se retrouve également dans la création de la société civile universelle Péreire qui fusionne les biens des deux frères.

Après l’épisode de la seconde république, le Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte devenu empereur, qui a été aussi très influencé par les saint-simoniens, entend se servir de son régime autoritaire pour susciter un développement capitaliste qui puisse assurer la prospérité impériale. Les entrepreneurs et banquiers s’inscrivent parfaitement dans cette démarche, sur fond de rivalité avec les Rotschild. Les deux frères développent, en plus du crédit mobilier, une banque d’escompte, le comptoir d’escompte de Paris, pour des prêts à court terme aux commerçants, le crédit foncier pour des prêts à long terme, tandis que le navire-amiral, le crédit mobilier, est une banque par actions que l’on appellerait aujourd’hui une banque d’affaires.

La rivalité avec les Rotschild s’explique facilement. Ces derniers représentent la haute banque et la finance, avec comme garantie leur fortune personnelle, tandis que les deux frères Péreire inventent un concept nouveau de la banque, la société par actions. Leurs investissements sont multiples, avec la compagnie de chemin de fer mais aussi des programmes immobiliers, notamment à Paris et à Marseille. Ce modèle se développe de l’Espagne à la Russie, tandis que se construisent sur fond de rénovation haussmannienne de la Ville de Paris, des hôtels particuliers sur de nouvelles avenues percées à travers la vieille ville. Les deux frères permettent au préfet Haussmann de réaliser le parc Monceau, tandis que la société immobilière rachète les terrains adjacents pour y construire de grands hôtels particuliers pour la grande bourgeoisie et l’aristocratie.

Le même programme se réalise également à Marseille, du côté de la rue de la république, alors rue impériale, mais avec un succès beaucoup plus mitigé. L’hôtel particulier de type haussmannien n’est peut-être pas le plus adapté au mode de vie marseillais.

Dans le Sud-Ouest, quelques années avant la cessation de paiement du crédit mobilier en 1867, les deux frères investissent largement à Arcachon. Avec le soutien de l’empereur, dans cet espace que l’on considère comme propice pour soigner les maladies pulmonaires, en raison de la rencontre de l’iode de la mer et de la thérébinte de la pinède, ils lancent le chantier de la ville d’hiver avec des réalisations étonnantes d’un point de vue architectural. On y trouve le Casino mauresque détruit par un incendie en 1977, le buffet chinois dans un mélange architectural néo oriental surprenant. En effet, on trouve également sur les façades ces festons de bois inspirés par le style autrichien qui décorent les avants-toits.

Le programme immobilier marseillais est à l’origine des premières difficultés du groupe, car les immeubles haussmanniens se vendent trop lentement, tandis que le système par actions doit servir des dividendes réguliers aux investisseurs. La cessation de paiement du crédit mobilier est quand même couverte par les biens propres de la famille, ce que l’un des descendants, Marc Péreire, tient à rappeler.

Michel Cardoze a donné un sous-titre à son film, « roman d’un capitalisme heureux ». Il faut y voir comme un clin d’œil, mais aussi comme une reconnaissance de la filiation qui peut exister entre le saint-simonisme et le marxisme qui abordent tous les deux la formation du capital comme une démarche qui génère un profit direct. Les deux doctrines se séparent ensuite sur ce que l’on appelle chez les marxistes, la baisse tendancielle du taux de profit qui devrait conduire inéluctablement à l’effondrement du capitalisme. On constatera que la prévision ne s’est pas réalisée, mais que par contre, ces capitaines d’industrie, soucieux d’innovation, avaient également conscience que l’enrichissement, qu’ils avaient d’ailleurs commencé sous l’impulsion de Guizot avec le fameux « enrichissez-vous ! », devait apporter une prospérité générale et par là-même une harmonie sociale, à défaut d’égalité.

Il y a peut-être une morale dans cette histoire, surtout lorsque l’on observe que la France à partir des années 80 a fait le choix de sacrifier son industrie pour développer une société de services, et que la dérégulation financière a permis ce que l’on appelle la titrisation de l’économie, et donc la création de bulles spéculatives qui ne demandent qu’à éclater.

On peut s’interroger aussi sur la perception que Napoléon III, incontestablement saint-simonien, pouvait avoir du rôle de l’État. Un État discret permettant d’intervenir sur un capitalisme régulé, mais permettant l’initiative. Le débat est loin d’être terminé, et il n’est pas sûr que les postures protestataires que l’on peut qualifier de populistes permettent de le faire avancer.

Dans la partie réservée un certain nombre de sources référencées, dont un article sur la banque au XIXe siècle et les innovations des frères Péreire.

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