Il y a des films qui choisissent leurs dates. Retour à Fukushima sort le 11 mars 2026, quinzième anniversaire du séisme de magnitude 9, du tsunami de quinze mètres, et de la fusion des cœurs des réacteurs 1, 2 et 3 de la centrale de Fukushima Daiichi. Thomas Licata n’invente rien : il revient. Le titre lui-même est un programme géopolitique. Retourner, c’est admettre qu’on était déjà venu — et que ce qu’on avait vu n’était pas fini. C’est refuser la clôture narrative que les États aiment tant offrir à leurs catastrophes.
Quinze ans. En 1986, Tchernobyl avait trente ans d’avance sur Fukushima dans l’art de l’oubli institutionnel. Aujourd’hui, le parallèle est vertigineux : une zone rendue partiellement habitable par décret, des villes fantômes reconverties en vitrines de la « reconstruction », un État qui rebaptise la terre contaminée jokyo dojo — « terre dépolluée » — comme si le mot pouvait faire ce que la physique refuse. Dans ce documentaire, un homme dit simplement : « C’est du déménagement, pas de la décontamination. La radioactivité n’est pas supprimée, elle est juste déplacée — dans les rivières, dans la mer. » Cette phrase vaut dix rapports officiels.
Thomas Licata n’est pas venu vérifier la reconstruction. Il est venu mesurer l’écart — entre le discours et la terre, entre les promesses et les compteurs Geiger, entre les 2 000 habitants officiellement revenus et les maisons qui continuent de tomber en ruines à cinq cents mètres des zones décontaminées.
UN DOCUMENTAIRE-TERRITOIRE — La structure comme argument
Retour à Fukushima refuse la forme classique du documentaire à thèse. Pas de narrateur omniscient. Pas de générique d’experts en blouses blanches se succédant face caméra. Ce que Thomas Licata filme avec force et justesse, c’est un parcours — littéralement une déambulation collective dans l’espace contaminé, où la caméra accompagne des résidents déplacés, des visiteurs venus de tout le Japon, et une figure centrale dont nous reparlerons.
Le film se déploie comme une géographie en mouvement. On commence par les marges de la zone reconstruite : l’école primaire où une femme murmure « mes enfants en sont tous diplômés », la voiture abandonnée depuis treize ans faute d’essence lors de l’évacuation, les panneaux rouges qui délimitent les quelques hectares décontaminés dans un océan d’exclusion. On finit à Tokyo, à Shibuya, au milieu du flux de consommateurs de ce que Fukushima a produit pendant soixante ans. L’architecture du film est elle-même une démonstration géopolitique : la périphérie sacrificielle alimente le cœur métropolitain. Thomas Licata n’a pas besoin de le dire. Il suffit de montrer.
Ce choix formel est une force pédagogique immédiate : le film montre avant de dire. Il fait confiance à l’intelligence du spectateur. Les élèves à qui l’on projetterait ce documentaire n’auraient pas besoin qu’on leur explique le concept de périphérie, ils viendraient de le voir.
La structure multi-correspondants — voix d’Osaka, de Nagoya, de la région Kinki qui s’intercalent comme des points de relais — renforce l’idée que Fukushima n’est pas une affaire locale. C’est une question nationale différée, que le reste du Japon regarde depuis quinze ans avec le confort de qui n’a pas eu à évacuer.
LES FIGURES — Un peuple de témoins
La femme sans nom est peut-être le cœur émotionnel du film. Ancienne habitante de la zone de Tsushima, elle guide le groupe dans les ruines de sa vie. Elle montre la crèche que l’on conserve parce qu’elle était neuve, et l’école que l’on va démolir parce qu’elle est trop vieille pour qu’on justifie la décontamination. Elle parle des fleurs, des étoiles la nuit, de la condition absurde qui l’oblige à dormir quinze jours par mois dans son logement de la zone reconstruite pour conserver le droit d’y habiter.
Puis vient la séquence la plus bouleversante du documentaire : la visite des ruines de sa maison d’enfance, dans la zone de retour difficile, permis spécial en poche, dosimètre à la main. La caméra suit le compteur : 0,1 μSv/h. Puis 0,5. Puis 1,4. « C’est dangereux. » Pas dit par un expert. Dit par elle, regardant le plafond effondré de la chambre où elle est née. Et soudain, en découvrant des fleurs fraîches sur la tombe familiale : « C’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de mon père. Je savais que c’était en mai. Je ne pensais pas que c’était aujourd’hui. »
Cette coïncidence — le réel qui offre soudainement ce que la fiction n’oserait pas — est l’un des moments de grâce que seul le cinéma documentaire peut produire. Thomas Licata ne l’a pas fabriqué. Il était là.
Le frère, lui, offre la leçon de sémantique politique la plus dense du film. Jokyo dojo : le nom sonne comme une purification. C’est une contamination conditionnée. « Se taire, c’est dire oui », conclut-il — en japonais, en français par la traduction, et dans n’importe quelle langue où les États renomment les désastres pour les faire avaler.
Plus tôt dans le récit le journaliste citoyen qui mesure champignons et sanshos depuis 2019 apporte la dimension scientifique la plus froide du film : 637 Bq/kg pour les kogomi à Iitate, 31 à Naramachi, 27 000 pour les champignons — et la formule définitive : « Ce qu’on a mesuré, on le sait. Ce qu’on n’a pas mesuré, on ne sait pas. » Autrement dit : la carte n’est pas le territoire. La norme n’est pas la réalité.
YOSHIZAWA MASAMI — « I am Cow-Goji »
Et puis il y a lui.
Yoshizawa Masami, fondateur de la 希望の牧場 — la Ferme de l’Espoir — à Namie-machi, est la figure autour de laquelle le documentaire construit sa réflexion politique la plus radicale. Cet homme, en 2011, a refusé l’ordre gouvernemental d’abattage de ses bovins irradiés. Il a choisi de les garder. Pas pour les vendre — ils ne peuvent l’être. Pas pour les manger — ils ne peuvent l’être. Pour en faire, dit-il, des témoins vivants de l’accident nucléaire de Fukushima. Des archives de chair.
Le gouvernement japonais avait alors été clair dans sa logique : des vaches irradiées vivantes étaient nuisibles à l’image de la reconstruction de la préfecture de Fukushima. L’image primait sur la vie. Yoshizawa a choisi la vie.
Ce choix l’a transformé en une figure que la pop culture japonaise n’a pas tardé à s’approprier : Tetsuya Chiba — le père d’Ashita no Joe, l’un des mangakas les plus respectés du Japon — a consacré un manga éponyme à la Ferme de l’Espoir, publié chez Kodansha. Yoshizawa n’est pas seulement un éleveur résistant. Il est devenu un personnage.
Et lui-même le sait. C’est là que le documentaire de Thomas Licata atteint sa dimension la plus vertigineuse.
À la Ferme, face à des visiteurs étrangers, Yoshizawa improvise un manifeste en anglais approximatif et parfaitement compréhensible :
« I am a cowboy. Resistance. Not violence. Kamikaze spirit. Counter-terrorism. Counter-terrorist. Not by violence. I am Cow-Goji. »
Cow-Goji. Deux syllabes. Un condensé de la métastratégie des consciences à l’état pur.
Cow : l’éleveur, la vache irradiée, le cowboy américain — l’archétype du résistant solitaire sur sa frontière, figure universellement compréhensible par un public occidental ou international.
Goji : ゴジラ. Godzilla. Le monstre né en 1954 sous la plume de Tomoyuki Tanaka et la caméra d’Ishirō Honda, neuf ans après Hiroshima et Nagasaki. La créature que les eaux radioactives du Pacifique avaient mutée, agrandie, rendue incontrôlable. La métaphore que le Japon s’était donnée pour dire ce que le discours politique ne pouvait pas nommer — la terreur nucléaire, la culpabilité américaine, l’impossibilité de maîtriser l’atome.
Yoshizawa ne convoque pas Godzilla comme une référence culturelle. Il est Godzilla — ou plutôt, ses vaches le sont. Des êtres que la radioactivité a transformés en inadaptés du monde économique, en corps qui ne rentrent dans aucune case marchande, en monstres bienveillants que l’État voudrait faire disparaître parce que leur seule existence est une accusation.
Les mugissements de ses bêtes accompagnent le documentaire comme une bande son originale. Ce sont, littéralement, les rugissements de Godzilla au ralenti.
LA DIMENSION POP CULTURE — Quand l’imaginaire collectif dit le vrai
Retour à Fukushima ne cite pas explicitement la pop culture japonaise — sauf dans la bouche de Yoshizawa. Mais le documentaire est traversé, de part en part, par l’esthétique et la mythologie de cet imaginaire.
La zone d’exclusion comme décor de manga
Les séquences filmées dans la zone de retour difficile sont visuellement identiques à l’esthétique de Coppelion (Tomonori Inoue, 2008, adapté en anime en 2013) : lycéennes en combinaisons anti-radiation explorant un Tokyo abandonné. Le manga avait été suspendu après le 11 mars 2011, jugé trop réel. Licata filme ce que le dessinateur avait imaginé. La frontière entre fiction anticipatoire et documentaire s’effondre.
La mer de la Corruption de Nausicaä
La formule du journaliste citoyen — « 300 ans pour revenir aux valeurs d’avant l’accident » — est structurellement identique à la temporalité de la forêt empoisonnée de Miyazaki. La Mer de la Corruption dans Nausicaä de la Vallée du Vent (1984) est une nature mutée par les catastrophes humaines, dont les spores tuent, mais dont les profondeurs purifient lentement ce que les hommes ont souillé. Sauf que dans la réalité de Fukushima, les profondeurs ne purifient pas — elles enfouissent. Le césium 137 descend, s’accumule, se disperse dans les cours d’eau. Les champignons de la région atteignent 27 000 Bq/kg. Nausicaä était une promesse. Fukushima est un démenti.
Shin Godzilla comme miroir institutionnel
Le discours de Yoshizawa à Shibuya est la version réelle du film d’Anno Hideaki (2016) : une métropole aveuglée, un État qui gère la communication avant de gérer la catastrophe, et quelques individus qui comprennent que la vraie menace n’est pas le monstre mais le déni. Anno avait construit Shin Godzilla comme une relecture explicite de la réponse institutionnelle à Fukushima. Cinq ans plus tard, Yoshizawa crie dans son mégaphone à Shibuya que « l’État a déjà oublié les leçons de Fukushima » et que les réacteurs redémarrent. Le film d’Anno était prémonitoire. Le documentaire de Licata est la confirmation.
LES FORCES DU DOCUMENTAIRE
La sobriété formelle comme choix politique
Thomas Licata ne dramatise pas. Il n’y a pas de musique sentimentale sur les ruines, pas de voix off moralisatrice. La caméra suit, accompagne, enregistre. Cette retenue est un respect — pour les personnes filmées, pour le spectateur, pour la complexité du réel. Elle est aussi une leçon de cinéma : la sobriété dit parfois plus que le spectacle.
L’équilibre entre affect et information
Le documentaire réussit l’équilibre rare entre l’émotion (la femme devant la tombe de son père, les fleurs fraîches) et l’information froide (les mesures en Becquerels, la demi-vie, les seuils officiels). Il ne pleure pas — il mesure. Et c’est précisément cette combinaison qui rend la démonstration irréfutable.
La structure géographique comme argument
En terminant à Shibuya, le documentaire accomplit le geste géopolitique le plus puissant : il ramène l’abstraction de la contamination dans la réalité de la consommation. Les habitants de Shibuya utilisent ce soir l’électricité produite par les centrales thermiques et hydrauliques de Fukushima. Le documentaire leur montre le prix humain de leur confort.
Yoshizawa comme personnage universel
Sa capacité à traduire son combat dans le langage de la pop culture — Cow-Goji, cowboy, kamikaze spirit — en fait un personnage traversant les frontières culturelles sans perdre sa radicalité politique. C’est un activiste qui a compris que, dans le monde contemporain, la mythologie pop est la lingua franca de la résistance.
EXPLOITATION PÉDAGOGIQUE
HGGSP — Terminale
Thème 2 — Guerre et paix / Thème 3 — Histoire et mémoire
Le documentaire est utilisable sur la question des mémoires concurrentes et de la politique mémorielle d’État. La décontamination renommée, les zones repriorisées, la reconstruction médiatisée : comment un État raconte une catastrophe pour en contrôler la mémoire collective ? Le discours du frère sur le jokyo dojo est un cas d’école de la rhétorique institutionnelle analysable par les élèves.
Question de travail : En quoi la gestion officielle de l’après-Fukushima constitue-t-elle une politique mémorielle ? Quels acteurs la contestent, et avec quels outils ?
Thème 5 — L’environnement : entre exploitation et protection
La demi-vie de 300 ans, les champignons à 27 000 Bq/kg, la contamination différenciée selon les espèces et les lieux : le documentaire offre un cas d’étude géographique précis sur la durabilité des pollutions radioactives et l’impossibilité d’une « réparation » au sens ordinaire du terme. Il permet d’aborder la notion de risque acceptable versus risque réel, et la construction sociale des seuils de sécurité.
La formule de Yoshizawa est le cœur du cours : « Fukushima alimente Tokyo depuis 60 ans. Sans nous, Kantō serait en coupures tournantes. » La géopolitique de l’énergie nucléaire au Japon — sa dépendance, sa centralisation, sa conflictualité territoriale — est exposée avec une clarté que peu de manuels atteignent.
EMC — Terminale
Fondements et fragilités de la République / Thème : démocratie, opinion, médias
Le moment le plus fort pour l’EMC : le frère devant son assemblée prononce la phrase : « Se taire, c’est dire oui. » En japonais — et dans n’importe quel système politique. La question de la parole citoyenne, du silence comme consentement, et du militantisme de témoignage est posée directement.
Yoshizawa à Shibuya, mégaphone en main, incarne ce que l’EMC appelle la citoyenneté active : il ne vote pas, ne plaide pas devant un tribunal, ne publie pas dans Le Monde. Il crie. Il baptise ses vaches Cow-Goji. Il fabrique sa résistance avec les outils que la culture lui donne.
Question de réflexion : Quelles formes d’engagement citoyen le documentaire illustre-t-il ? En quoi sont-elles complémentaires ou alternatives aux voies institutionnelles ?
Géographie — Première / Terminale
Thème : territoires, populations, développement
La zone de Tsushima est un laboratoire géographique exceptionnel : un territoire officiellement rouvert, reconstruit, doté d’incitations financières — et pourtant quasi désert. Les raisons du non-retour que le documentaire liste constituent une leçon complète sur les facteurs de peuplement et de dépeuplement : absence d’emploi, éloignement des services, contamination résiduelle, reconstruction de la vie ailleurs.
Activité cartographique possible : à partir des éléments du documentaire, faire construire aux élèves une carte des zones d’exclusion, de décontamination et de retour progressif autour de Fukushima Daiichi, en y superposant les données de contamination selon les espèces végétales.
Transversalité Pop Culture — Toutes disciplines
Pour les enseignants qui souhaitent intégrer cette dimension dans leur cours :
Le parcours Godzilla → Fukushima → Cow-Goji peut être proposé comme étude de cas sur la transmission culturelle des traumatismes nucléaires au Japon. De la bombe de 1954 à l’accident de 2011, Godzilla a mutté avec le Japon. Yoshizawa, en se baptisant Cow-Goji devant des touristes étrangers, accomplit le geste ultime : il réactive consciemment la mythologie pour la remettre au service du témoignage politique. Ce n’est pas une métaphore. C’est une arme rhétorique.
Pour aller plus loin voir mon intervention dans ce podcast enregistré avec Thomas Licata
CONCLUSION — La dette du courant électrique
Retour à Fukushima est un documentaire qui fait ce que peu osent : il montre la dette. Pas la dette financière de la reconstruction — les milliards dépensés en routes et en bâtiments que personne n’habite. La dette humaine, territoriale, temporelle. La dette de trois cents ans.
À la fin, les vaches de la Ferme de l’Espoir broutent dans la lumière d’une après-midi de printemps. Yoshizawa dit : « L’espoir n’est pas donné. Il se fabrique. » Ses bêtes irradiées, survivantes de l’abattage gouvernemental, témoins vivants d’une catastrophe que l’État préférerait voir oublier — elles sont son espoir. Elles sont son Godzilla apprivoisé. Son Cow-Goji pacifique.
Thomas Licata a eu la sagesse de ne pas commenter. Il a filmé.
***
FICHE TECHNIQUE
Titre : Retour à Fukushima (Back to Fukushima)
Réalisateur : Thomas Licata (Belgique)
Production : RTBF (coproduction)
Diffusion : 11 mars 2026, RTBF La Trois / RTBF Auvio (version longue en salles, avril 2026)
Durée : environ 75 minutes (version longue) / ~52 minutes (version TV)
Genre : Documentaire de terrain, cinéma du réel
Territoire filmé : Préfecture de Fukushima — districts de Tsushima, Namie-machi (浪江町), zone d’exclusion et zone de retour difficile (帰還困難区域)







