Le dernier film d’Alejandro Amenábar “Mientras dure la guerra » (tant que durera la guerre) est sorti sur les écrans espagnols à l’automne 2019 et sera visible le 19 février 2020 dans les salles en France sous le titre « La lettre à Franco ». Ce film traitant des débuts de la guerre civile espagnole est d’ors et déjà un succès populaire avec près de 2 millions de spectateurs en 3 mois et a fait couler beaucoup d’encre chez nos voisins.

 

 

 

L’histoire en deux mots…

le film débute par la prise de contrôle de Salamanque le 19 juillet 1936 par les militaires qui se sont soulevés la veille contre la République et nous conduit jusqu’en octobre 1936 dans la même ville ; soit les trois premiers mois du conflit qui sont rarement le cadre chronologique des films traitant de la guerre civile. Le personnage central est bien sûr Miguel de Unamuno, le plus célèbre et le plus prolifique des écrivains de la « génération de 98 », cette lignée d’intellectuels engagés, profondément marqués par le désastre de la guerre de Cuba et la perte de l’empire et qui n’ont eu de cesse ensuite d’explorer les voies possibles pour sortir leur pays de ses archaïsmes. Recteur de la prestigieuse université de Salamanque, Unamuno pourtant républicain, prend fait et cause pour le soulèvement militaire dont il n’a pas perçu la véritable nature. Vieillard au crépuscule de sa vie, l’homme à l’acuité intellectuelle redoutable, amoureux des paradoxes et des contradictions, doute et renâcle face à ses contradicteurs qui sont aussi ses intimes, puis prend la parole pour défendre la vie face à ceux dont le cri de guerre est « ¡viva la muerte ! », lors de cette fameuse cérémonie du 12 octobre 1936. À cette histoire, Amenábar en imbrique une autre, en parallèle, celle de l’ascension au pouvoir du général Franco pendant ces trois mois décisifs pour le destin de l’Espagne. Deux histoires en une qui surprend un peu au début mais dont le point de jonction est la ville de Salamanque et sur le sens duquel nous reviendrons plus loin.

Drame historique et erreurs historiques…

Amenábar inscrit clairement la trame narrative de son film dans l’histoire des trois premiers mois de la guerre civile. Le film a donc une prétention historique. Le réalisateur s’est manifestment bien documenté et a sans doute demandé conseil à des spécialistes de cette histoire. On y retrouve les principaux faits et les protagonistes qui ont permis à Franco de devenir à la fois généralissime et chef de l’état du camp «national», à la fin septembre 1936. De même, les décors exterieurs (en particulier Salamanque) et intérieurs, ainsi que les costumes sont une grande réussite du film, un souci de réalisme et d’historicité interprêté par certains critiques espagnols comme un excès d’académisme.

Cependant, c’était inévitable, le film a aussi subi des critiques, qui ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensées politiques, pour ses « erreurs historiques » . L’article le plus conséquent sur cette question en a relevé 18! (1) Certaines relèvent du détail et frisent le ridicule. Franco apparaît au long du film avec une petite moustache qu’il avait pris soin au contraire de raser au début de la guerre civile lors de son soulèvement au Maroc espagnol. Il est vrai que le destin d’un pays ne tient parfois qu’à un fil, à un poil ici, en l’occurence… De même, on voit une séquence où Franco décide de hisser le drapeau bicolore de la monarchie à la place de celui tricolore de la République, à Cáceres. Quelle grossière erreur historique! C’est plus tôt et ailleurs, voyons!, à Séville le 15 août 36, que cette initiative a été prise. On espère que, malgré cette bévue, le spectateur attentif aura capté que Franco cherchait à rallier les monarchistes au mouvement insurrectionnel…

(1) Los 18 errores historicos de mientras dure la guerra

D’autres critiques sont plus sérieuses. Le portrait de Franco brossé par le cinéaste est très réaliste sur le plan physique, excepté la moustache, bien entendu… Il présente Franco comme un homme discret, prudent, calculateur et timoré, entouré de conseillers rongés par l’ambition (en particulier son frère Nicolás). Ici, Amenábar a sans doute un peu forcé le trait, car on a du mal à imaginer qu’un homme qui a dominé l’Espagne pendant 40 ans et jusqu‘à sa mort n’ait pas été le premier responsable de son destin de dictateur.

L’autre critique porte sur le portrait haut en couleur du fondateur de la légion espagnole, le général fondateur de la Légion, José Millán Astray. Celui-ci apparaît comme l’archétype du militaire fanatique et exalté, un portrait sans nuances, mais qui permet au cinéaste d’opposer -selon un schéma narratif classique- Unamuno l’intellectuel engagé au soldat héroique et « anti-intellectuel » : l’homme des mots et des paradoxes qui doute face à l’homme de l’action et des certitudes.

 

Enfin, on a reproché avec raison au cinéaste d’avoir dramatisé à l’excès la scène du discours d’Unamuno le 12 octobre 1936. Ce discours prononcé avec courage devant un parterre hostile à ses thèses a provoqué de fortes réctions, mais la version selon laquelle la vie du célèbre écrivain aurait été menacée ce jour là est, semble-t-il, un mythe.

Amenábar a donc pris quelques libertés avec certains faits historiques tels qu’ils ont été établis par les historiens. Cela relève de la liberté du réalisateur qui n’est pas tenu d’être docteur en histoire. Ce film est un drame historique et il est donc logique que le réalisateur ait recours à certains ressorts dramatiques, quitte à prendre quelques licences avec la «vérité» historique. Un film historique qui respecterait à la lettre les faits, cela reviendrait à faire un documentaire ou bien un film ennuyeux comme le sont certains livres d’histoire. Imagine-t-on un drame historique sans dialogues (la plupart du temps inventés) entre les personnages? Au fond, Amenábar, comme tous les réalisateurs de drames historiques, a recours, selon l’expression du grand écrivain Mario Vargas Llosa à la «vérité des mensonges» : c’est la loi du genre.

Deux destins qui se croisent…

La trame narrative du film se déroule sur 3 mois où s’entrecroisent et  se rejoignent brièvement à Salamanque les destinées d’ Unamuno et de Franco. La violence extrême de la guerre civile de ces premiers mois n’est jamais montré et restent dans le « hors champ » ( dialogue, tirs entendus au loin dans la campagne de Salamanque), à part un plan de quelques secondes sur des civils abbatus gisant dans un fossé. Les amateurs de scènes de guerre en seront pour leurs frais…

Le film nous montre le destin croisé de deux hommes tiraillés par le doute : celui du futur dictateur face à son destin, tenaillé par la peur de faire un faux pas; et celui du philosophe qui a peine à reconnaître qu’il a mal compris le drame qui se jouait dans son pays. Celui de l’ascension vers le pouvoir d’un général de 44 ans et celui d’un brillant intellectuel au crépuscule de sa vie, mais encore capable de livrer un ultime combat avec ses armes de toujours, les mots.

Le portrait du vieillard est le plus touchant, servi par une interprétation remarquable (et un maquillage non moins remarquable) de l’acteur espagnol Karra Elejalde. Le vieil homme qui a choisi le camp des rebelles en juillet 36 est contesté, bousculé dans ses certitudes par ses amis les plus proches et par sa propre fille. Sa progressive prise de conscience de ce qui se joue véritablement dans son pays est scandée par les scènes de l’ascension de Franco vers le pouvoir qui permettent au réalisateur de dessiner les contours idéologiques de ce qu’on appelle le « national-catholicisme » et de ce que sera la dictature franquiste. L’une des séquences les plus belles et les plus chargées de sens est, de notre point de vue, celle où l’on voit Unamuno cheminer vers la campagne de Salamanque avec son jeune collègue et ami, républicain convaincu, pour continuer leur dispute puisque désormais dans les bars de Salamanque envahis par les phalangistes, cela n’est plus possible. Le vieil homme embrasse du regard la campagne de Castille, l’Espagne, « son » Espagne tant aimée où déjà la force des armes impose le silence aux voix dissidentes, où déjà, convaincre n’a plus sa place puisqu’il s’agit de vaincre…

Unamuno et les espagnols en 2020…

Le choix d’Amenábar d’aborder la guerre civile à travers la figure intellectuelle majeure d’Unamuno n’est pas anodin. Écrivain prolifique et engagé, qui mieux qu’Unamuno pour représenter l’Espagne de son temps déchirée par de profonds clivages idéologiques ? L’homme au cours de sa longue vie intellectuelle a beaucoup pensé, expérimenté, n’hésitant pas à rejetter ses croyances d’hier pour en adopter de nouvelles. Animé d’un esprit de contradiction tenace, Unamuno fut en réalité le premier et le plus constant contradicteur d’Unamuno !

C’est cet esprit de contradiction et ce goût de la controverse intellectuelle qui s’expriment pour la dernière fois lors de cette fameuse cérémonie du 12 octobre 1936, avant que cette voix puissante et dérangeante ne soit définitivement réduite au silence par les nouveaux maîtres de l’Espagne puis par la mort. En rejettant la logique de mort qui est en train de détruire l’Espagne, Unamuno plaide pour la vie, pour la paix et pour l’unité de tous les espagnols (y compris catalans et basques…). Homme de son temps, Amenábar s’adresse ici en premier lieu à ses compatriotes. Un message consensuel apte à séduire la grande majorité des espagnols ( qui vivent en démocratie depuis plus de 40 ans…). Cela lui a été reproché par certains critiques qui l’ont interprêté comme une absence de prise de risque. Nous pensons au contraire qu’en notre temps, face  à la marée montante de l’intolérance et de la haine de l’autre,  Alejandro Amenábar a fait œuvre utile…