Jack Ryan : le vertige chronologique
31 octobre 2019 : Amazon Prime diffuse la saison 2 de Tom Clancy’s Jack Ryan. Dans un Venezuela fictif, un analyste de la CIA confronte un président dictatorial nommé Nicolás Reyes. Le héros pénètre dans le palais présidentiel en hélicoptère, expose le tyran. Message : l’intervention américaine est nécessaire, morale, héroïque.
3 janvier 2026 : les États-Unis lancent l’Opération Absolute Resolve 150+ aéronefs, Delta Force, bombardements de sites stratégiques de Caracas. Le président vénézuélien Nicolás Maduro est capturé, transféré aux Etats-Unis. Trump annonce que Washington va « diriger » le Venezuela.
Il y a quelques semaines je proposais une analyse de la National Security Strategy 2025 via Game of Thrones, concluant : « Le Venezuela en sait quelque chose et une intervention militaire directe est tout à fait possible/probable début 2026. »
Cette triangulation n’est pas une coïncidence. Elle révèle quelque chose de fondamental sur la manière dont l’interventionnisme américain soutenu par Trump se construit en s’appuyant sur la fiction dans une mise en scène savamment orchestrée.
Cet article propose d’analyser cette séquence comme un cas d’école de « prophétie auto-réalisatrice culturelle » — où Hollywood ne prédit pas l’avenir, mais semble le préparer. En rendant une intervention pensable à l’écran, Jack Ryan a contribué à la rendre acceptable dans l’imaginaire collectif. Sept ans plus tard, la fiction nourrit la communication d’un président, avant que l’opération militaire envahisse les écrans et que les réseaux sociaux ne remettent en avant une série qui avait imaginé telle intervention.
JACK RYAN SAISON 2 (2019) : LE SCÉNARIO VÉNÉZUÉLIEN
Synopsis et architecture narrative
La saison 2 (8 épisodes, octobre 2019) transpose Jack Ryan dans un Venezuela fictif avec à sa tête le Président Nicolás Reyes. Caractéristiques : dictateur populiste, élections truquées, répression sanglante, collaboration avec mercenaires russes et cartels. Ryan (analyste CIA devenu opérationnel) découvre un complot impliquant armement illégal, assassinat d’un sénateur américain, et menace nucléaire potentielle.
Structure narrative :
- Épisodes 1-4 : Enquête (Londres, Caracas, jungle vénézuélienne)
- Épisodes 5-7 : Escalade (attentats, conflit avec CIA bureaucratique)
- Épisode 8 : Confrontation finale — Ryan et chef de station volent hélicoptère, pénètrent palais présidentiel, confrontent Reyes devant caméras. Dictateur exposé, l’opposition gagne l’élection.
Casting principal :
- John Krasinski (Jack Ryan) : Analyste de la CIA, ex-Marine
- Wendell Pierce (James Greer) : Chef de station à Caracas, ex-station chief Moscou
- Jordi Mollà (Nicolás Reyes) : Président du Venezuela, strongman autoritaire
- Cristina Umaña (Gloria Bonalde) : Candidate de l’opposition, démocrate
- Noomi Rapace (Harriet Baumann) : Agent BND allemand traquant un mercenaire russe
Enjeux représentés :
- Le Venezuela représente une menace stratégique multidimensionnelle : pétrole (réserves mondiales #1), influence russe (conseillers militaires, armement), narcotrafic (cartels contrôlant régions entières)
- La CIA comme force morale défendant la démocratie contre la tyrannie
- L’intervention américaine (même clandestine/illégale) devient une nécessité légitime
Le ton global est celui d’un thriller géopolitique réaliste, avec une esthétique proche de Zero Dark Thirty ou Homeland. Pas de super-héros, mais « everyman hero » compétent, vulnérable, motivé par sens moral. Il est assez différent du premier Jack Ryan transposé au cinéma dans les années 90. Ce dernier était alors plus un analyste, conforme aux romans, qu’un homme d’action, que ce soit sous les traits de Alec Baldwin ou d’Harrison Ford qui lui succéda.
Le discours-clé : « le Venezuela, une menace sur le monde »
Épisode 2, scène décisive : Jack Ryan doit justifier pourquoi le Venezuela mériterait les ressources de la CIA. Face à un publique privilégiant Russie/Chine/Corée Nord, Ryan déploie un argumentaire économico-stratégique.
Citation textuelle (transcription) :
« Le fait est que le Venezuela est sans doute la plus grande ressource unique de pétrole et de minéraux de la planète. Les plus grandes réserves de pétrole du monde — plus que l’Arabie Saoudite. Plus d’or que toutes les mines d’Afrique réunies. Et tout ça entre les mains d’un régime instable, corrompu, avec des liens vers des groupes terroristes et des États hostiles comme la Russie. »
Argumentation de Ryan :
- Ressources stratégiques : pétrole (300 milliards barils prouvés) + or + minéraux rares
- Instabilité régionale : flux migrants, narcotrafic débordant sur Colombie/Brésil
- Influence hostile : présence russe (mercenaires Wagner avant l’heure, armement)
- Menace directe USA : assassinat sénateur américain, potentiel terroriste
Impact scénique : l’auditoire est convaincu. Ryan obtient le feu vert pour une opération au Venezuela. Conséquence : le spectateur est convaincu : Venezuela = problème nécessitant action.
Janvier 2026 : Cette scène devient virale sur Twitter/TikTok après Opération Absolute Resolve. Les Internautes sont sidérés par cette précision « prémonitoire ».
Carlton Cuse réagit : « Plausibilité, pas prophétie » (4 janvier 2026)
Deadline contacte Carlton Cuse (co-créateur/showrunner S1-2) suite à la viralité.
Extrait de l’interview (4 janvier 2026) :
« Ce qui surprend toujours en tant que conteur, c’est la fréquence à laquelle les événements du monde réel rattrapent la fiction. L’objectif de cette saison n’était pas la prophétie — c’était la plausibilité. Quand on ancre une histoire dans les dynamiques géopolitiques réelles, la réalité a tendance à faire rimer les choses. »
« Graham Roland et moi ne faisions pas de déclaration politique — nous racontions un thriller de personnages enraciné dans la pertinence stratégique de longue date du Venezuela. Notre travail était de rendre la situation crédible. Nous avons abordé le Venezuela comme un pays où idéaux démocratiques, réalité économique et intérêts géopolitiques sont en tension depuis longtemps — et où les choix ne sont jamais simples. »
« Chaque fois que les États-Unis utilisent la force à l’étranger, c’est un moment qui mérite réflexion. Les conséquences sont portées principalement par des gens qui ont très peu de contrôle sur les événements. Je ne peux qu’espérer que les choses évoluent vers la stabilité et la paix pour les gens qui vivent là-bas. »
Analyse de la réponse de Cuse :
Il reconnaît la convergence fiction/réalité : « la réalité a tendance à faire rimer les choses ».
Il cadre comme « plausibilité » pas « prophétie » : Travail recherche approfondie (consultants CIA, officiers terrain), donc anticipation réaliste.
Il évite la responsabilité idéologique : « Nous ne faisions pas de déclaration politique » — mais choix narratifs (CIA = héros, intervention = nécessaire) sont déclarations politiques implicites.
Il ajoute une nuance éthique post-facto : « Les conséquences sont portées principalement par des gens qui ont très peu de contrôle » — reconnaissance que série simplifie coût humain.
Traduction : Cuse reconnaît que Jack Ryan S2 n’a pas prédit l’intervention, mais l’a rendue pensable. En présentant le Venezuela comme une menace stratégique légitime dès 2019, la série a contribué à normaliser l’idée d’une intervention future dans imaginaire collectif américain (et occidental via diffusion internationale Amazon Prime).
Comparaison scénario fiction vs réalité
| ÉLÉMENT | JACK RYAN S2 (2019) | OPÉRATION ABSOLUTE RESOLVE (2026) |
| Cible | Président Nicolás Reyes (fictif) | Président Nicolás Maduro (réel) |
| Justification | Narcotrafic, corruption, assassinat sénateur US | Narcotrafic (« Cartel de los Soles »), narco-terrorisme |
| Méthode | Infiltration clandestine CIA, raid hélicoptère palais | Raid Delta Force, 150+ aéronefs, bombardements Caracas |
| Résultat | Reyes exposé publiquement, opposition gagne élection | Maduro capturé, transféré USA, Trump annonce « nous dirigeons le pays » |
| Influence étrangère | Mercenaires russes, conseiller russe au palais | Présence cubaine (32 morts confirmés), soutien russe antérieur |
| Pétrole | Ryan mentionne « plus grandes réserves monde » | Trump promet « compagnies pétrolières US vont réparer infrastructures » |
| Opposition | Gloria Bonalde, démocrate, soutenue discrètement USA | María Corina Machado, opposante, rejetée par Trump post-opération |
Différences cruciales :
- Violence : la fiction montre un raid quasi sans effusion de sang. Réalité : 40-80 morts (civils + militaires), plusieur dizaine de Cubains tués.
- Légalité : fiction = opération CIA clandestine (deniability). Réalité = invasion militaire assumée publiquement.
- Issue : fiction = transition démocratique propre. Réalité = gouvernement intérimaire fragile, intentions des Etats-Unis restant floues.
Convergences troublantes :
- Même président : Nicolás (Reyes vs Maduro)
- Même narratif : Narcotrafic + pétrole + influence hostile
- Même méthode : Raid aérien/héliporté sur la capitale
- Même rhétorique : « Sauver la démocratie vénézuélienne »
Jack Ryan S2 n’a pas prédit les détails, mais a fourni un modèle narratif et un schéma simplifié (dictateur = mal, USA = bien, intervention = nécessaire) qui a pu faciliter l’acceptabilité d’une intervention réelle 7 ans plus tard.
Les créateurs : essai de cartographie idéologique
Carlton Cuse (Co-créateur, Showrunner S1-2)
Parcours :
- Showrunner Lost (2004-2010) avec Damon Lindelof
- Créateur des séries : Bates Motel (2013-2017), Colony (2016-2018)
- Producteur exécutif de Jack Ryan S1-2 (2018-2019)
- Il a quitté le showrunning après la saison 2, mais est resté producteur exécutif des saisons 3-4
Affiliations politiques documentées : AUCUNE
- Aucune donation FEC (Federal Election Commission) enregistrée
- Aucune déclaration publique partisane
- Aucune participation événements politiques documentée
Consultations CIA/Pentagone : EXTENSIVES
Citation Cuse (Rotten Tomatoes, août 2018) : « Nous avons passé beaucoup de temps avec d’anciens officiers de la CIA, des officiers actuels de la CIA, d’autres membres des communautés de renseignement et militaires. Nous avions des consultants islamiques. Nous avions une grande variété d’écrivains et d’experts qui ont travaillé avec nous, vraiment profondément versés dans le monde entier du renseignement militaire. Nous voulions vraiment que la série soit très authentique.«
Accès à Langley, le QG de la CIA : John Krasinski (acteur) a déclaré que la CIA a accordé un accès à pluieurs parties du complexe Langley jamais filmées auparavant.
Positionnement narratif :
- Lost : pas particulièrement politique (mystère, survie)
- Bates Motel : thriller psychologique (Psycho prequel)
- Colony : science-fiction basée sur une occupation extraterrestre = allégorie de l’opposition résistance vs collaboration (lecture possible : conservateur = résistance, libéral = collaboration, MAIS ambigu)
- Jack Ryan : Pro-CIA, pro-interventionniste, mais pas explicitement partisan
Conclusion concernant Cuse : pas d’idéologie trumpiste documentée, mais une intégration narrative des perspectives CIA/renseignement via consultations extensives. Résultat : la série reflète les grilles de lecture de la CIA, mais ceci n’est pas nécessairement l’idéologie politique personnelle de Cuse.
Michael Bay : le producteur exécutif
Michael Bay (Platinum Dunes, producteur exécutif de Jack Ryan) :
Affiliations politiques vérifiables
Source 1 : Daily Beast 2015 (réutilisant citation 2013)
Lien : https://www.thedailybeast.com/why-did-the-cia-meet-with-michael-bay/
Citation 2013 : « I don’t feel the need to go out and tell people what to believe politically. »
Source 2 : Florida Politics, 30 octobre 2024
Lien : https://floridapolitics.com/archives/704653-i-know-police-and-shes-great-michael-bay-endorses-rosie-cordero-stutz-for-miami-dade-sheriff/
Citation 2024 : « Bay, who is registered to vote without party affiliation, has described himself as « a political person » with « views about America, » but that he doesn’t « feel the need to go out and tell people what to believe in politically. »
On peut dire sans se tromper que le positionnement penche nettement du côté des Républicains si l’on parle de Jerry Bruckheimer qui a produit les premiers blockbusters de Bay, mais ce dernier ne semble pas pour autant être dans une croisade idéologique totale.
Sa filmographie est néanmoins intéressante :
- Armageddon (1998) : des foreurs sauvent la Terre, et exigent de « ne jamais payer d’impôts » en échange → Thématique anti-taxes (conservatrice)
- Bad Boys II (2003) : les flics Will Smith/Martin Lawrence envahissent Cuba illégalement, poursuivent un narco-trafiquant, finale devant prison Guantanamo Bay (célébration implicite base controversée) → Interventionnisme assumé
- Pearl Harbor (2001) : patriotisme lié à la Seconge Guerre mondiale, héroïsme militaire américain → Nationalisme traditionnel
- Transformers 1-5 (2007-2017) : l’armée américaine sauve le monde avec robots, esthétique militaro-industrielle → Célébration du complexe militaro-industriel
- 13 Hours: The Secret Soldiers of Benghazi (2016) : ce film est crucial pour comprendre le cheminement de cette démonstration.
Ce film est centré sur l’attaque du consulat de Benghazi (2012), marqué par la mort de l’ambassadeur Christopher Stevens. Il est sorti en janvier 2016, cette dernière étant une année électorale (Hillary Clinton candidate démocrate). Controverse : les Républicains utilisent le film comme une munition anti-Clinton (accusations « stand down order », incompétence State Department). Bay a rencontré la CIA pour le film (confirmé CIA + Bay, Daily Beast 2015)
Bay a déclaré : « Il n’y a aucun agenda politique« (Deauville Film Festival, 2015) — mais Démocrates + critiques ont vu film comme attaque voilée Clinton. Le film met en scène John Krasinski (premier rôle action Bay/Krasinski) — début transformation Krasinski « red state hero ».
Campagne Trump 2016 :
- BuzzFeed News (2017) article sur Brad Parscale (directeur digital campagne Trump) : « Il y avait une certaine sensibilité Michael Bay qui résonnait avec certains électeurs Trump. » → Esthétique Bay (explosions, patriotisme, masculinité) = compatible MAGA
Bay n’est pas un trumpiste explicite. Ceci posé, le conservatisme culturel documenté (anti-taxes, pro-militaire, interventionnisme, nationalisme), sa filmographie converge avec les thématiques MAGA (America First, force militaire, méfiance élites). La collaboration avec la CIA (13 Hours), l’alignement des narratifs sécuritaires semblent clairs.
John Krasinski : l’ambiguïté stratégique
John Krasinski (acteur principal + producteur exécutif Jack Ryan) :
Affiliations politiques
POUR démocrate :
2012 : Co-organisateur levée fonds Elizabeth Warren (démocrate, sénatrice Massachusetts) avec Ben Affleck et Matt Damon (Quora, Distractify, Esquire — multiples sources convergentes)
MAIS : choix de rôles & déclarations ambiguës
Rôles militaires :
- 13 Hours (2016) : Contractor sécurité privée Benghazi (film Michael Bay, controversé politiquement)
- Jack Ryan (2018-2023) : Analyste CIA/opérationnel, 4 saisons
- A Quiet Place (2018, 2020) : Père protégeant famille, armes à feu, ferme isolée → Interprété par certains comme allégorie conservatrice (famille nucléaire, auto-défense, méfiance extérieur)
Déclarations pro-CIA :
Krasinski a déclaré publiquement que la CIA devrait être ‘chérie’ (cherished) par les Américains, déclaration devenue virale et critiquée en 2018.
- 11 membres famille dans l’armée (actifs ou vétérans) — Krasinski a répété plusieurs fois (SpyCulture, Esquire, Fox News)
- Citation Krasinski : « Pour moi, c’était profondément personnel. J’ai 11 membres de ma famille qui ont servi. »
Accès CIA sans précédent :
- Krasinski + production ont eu accès parties Langley jamais filmées
- Collaboration étroite consultants CIA pour authenticité
De très nombreuses interventions permettent de proposer un portrait nuancé de Krasinski.
Publiquement c’est un Démocrate (Elizabeth Warren 2012). Professionnellement il joue héros militaires/CIA, célèbre agences renseignement. Ceci alimente une ambiguïté calculée — qui attire simultanément :
-
- Gauche/centre : via historique Démocrate, persona sympathique (The Office)
- Droite/centre : via rôles patriotiques, pro-militaires, célébration CIA
Il n’est pas ostensiblement trumpiste mais compatible avec de narratifs interventionnistes bipartisans (Clinton, Biden, Trump partagent certaines politiques CIA/militaires). Jack Ryan plaît simultanément aux Démocrates (production values, acteur sympathique) ET aux Républicains (célébration CIA, interventionnisme, patriotisme).
Amazon Studios & Paramount : les financeurs dans l’ombre
Amazon Studios : l’ambiguïté d’un empire médiatique
Derrière la série Jack Ryan se profile l’ombre tutélaire de Jeff Bezos, propriétaire d’Amazon Studios et, depuis 2013, du Washington Post. Ce quotidien, dont la ligne éditoriale centre-gauche s’est révélée farouchement anti-Trump, pourrait laisser croire à une contradiction idéologique. Bezos lui-même incarne cette complexité américaine : libéral sur les questions sociétales, libertarien sur le plan économique, il ne s’inscrit nullement dans la mouvance trumpiste. Pourtant, cette apparente opposition masque une convergence plus profonde, comme l’illustre un édito du 6 janvier dernier pour le compte du Washington post.
Car Amazon Studios n’a pas lésiné sur les moyens : Jack Ryan a bénéficié d’un financement massif, estimé entre 80 et 100 millions de dollars par saison pour les deuxième et troisième opus — budget digne d’une superproduction cinématographique. Plus révélateur encore, Amazon a ouvert les portes de Langley à l’équipe de production, facilitant un accès à la CIA d’une ampleur inédite. Sous la direction de Jen Salke, qui préside aux destinées d’Amazon Studios depuis 2018, la série a été renouvelée avec un empressement inhabituel, témoignage de son succès d’audience. Salke elle-même, figure discrète du paysage audiovisuel, s’est abstenue de toute déclaration politique publique, préservant ainsi la neutralité apparente de la plateforme.
L’équation se dessine donc avec netteté : Amazon Studios ne porte aucune idéologie trumpiste manifeste, mais s’aligne sur les intérêts sécuritaires et interventionnistes qui transcendent les clivages partisans. Jack Ryan devient ainsi un produit mainstream capable de séduire l’ensemble du spectre politique américain — ce consensus de Washington où Républicains et Démocrates partagent une même foi dans la puissance et la légitimité de l’appareil sécuritaire national.
Paramount Television & Skydance Media : les héritages contrastés
Les co-producteurs de la série présentent des profils tout aussi révélateurs. Paramount Television, major hollywoodien aux productions éclectiques, ne revendique aucune ligne idéologique particulière, naviguant avec pragmatisme entre tous les horizons politiques — stratégie classique des grands studios soucieux de maximiser leur audience.
Skydance Media, en revanche, mérite un examen plus attentif. Fondée par David Ellison, la société porte l’empreinte génétique d’un nom illustre : son père, Larry Ellison, cofondateur d’Oracle est l’un des rares milliardaires de la Silicon Valley à avoir ouvertement soutenu Donald Trump lors de la campagne de 2016, donation documentée à l’appui. Pourtant, le fils cultive un profil diamétralement opposé : aucune déclaration politique publique, aucune prise de position partisane. Les productions Skydance — de Mission Impossible à Top Gun: Maverick — témoignent néanmoins d’une prédilection pour les thématiques patriotiques et militaires, célébrant l’excellence technique et le courage des forces armées américaines.
L’influence idéologique directe de Larry Ellison sur Jack Ryan demeure néanmoins non documentée. David Ellison, producteur effectif de la série, semble avoir maintenu une distance prudente avec les positions paternelles, privilégiant une approche professionnelle dépolitisée — ou du moins, suffisamment ambiguë pour ne pas aliéner une partie du public.
Synthèse : un consensus masqué
Au terme de cette exploration, une conclusion s’impose avec la prudence qu’exige toute analyse fondée exclusivement sur des faits vérifiables. Les créateurs principaux, Carlton Cuse et Graham Roland, ne manifestent aucune idéologie trumpiste documentée. Leur collaboration extensive avec la CIA révèle cependant une intégration profonde du worldview institutionnel du renseignement américain — cette vision du monde où les intérêts sécuritaires nationaux transcendent les querelles partisanes.
Michael Bay, producteur exécutif, incarne quant à lui un conservatisme culturel documenté : méfiance envers l’État fédéral, célébration de la puissance militaire, nationalisme assumé. Ces thématiques convergent naturellement avec l’univers MAGA sans pour autant faire de Bay un trumpiste explicite. Son conservatisme s’inscrit dans une tradition américaine plus ancienne, celle du patriotisme reaganien et de l’exceptionnalisme national.
John Krasinski représente peut-être le cas le plus fascinant : démocrate documenté (sa levée de fonds pour Elizabeth Warren en 2012 en atteste), il cultive néanmoins une ambiguïté stratégique à travers ses choix de rôles et sa célébration publique de la CIA. Cette dualité lui confère un appeal bipartisan remarquable, séduisant simultanément les audiences progressistes (qui voient en lui le sympathique Jim Halpert de The Office) et les publics conservateurs (qui apprécient ses incarnations de héros militaires).
Quant aux financeurs — Amazon sous l’égide de Bezos, Paramount et Skydance — aucun ne porte l’étiquette trumpiste. Pourtant, tous soutiennent des narratifs interventionnistes qui constituent le socle du consensus de Washington. Ce consensus, partagé par l’establishment sécuritaire (CIA, Pentagone, think tanks), traverse les administrations républicaines comme démocrates.
Le résultat de cette triangulation est aussi révélateur que délicat à formuler : Jack Ryan saison 2 n’est pas une série pro-Trump. Elle reflète plutôt un consensus interventionniste bipartisan, ancré dans les institutions de défense et de renseignement, qui se trouve converger partiellement avec la National Security Strategy 2025 de Trump sur le dossier vénézuélien.
Une nuance critique s’impose ici : l’interventionnisme au Venezuela ne constitue nullement l’apanage de Donald Trump. L’administration Biden (2021-2025) a maintenu les sanctions contre le régime Maduro, reconnu Juan Guaidó comme président légitime, et soutenu activement l’opposition démocratique. Jack Ryan saison 2, produite sous Trump I en 2019, propose un narratif qui aurait tout aussi bien pu séduire les Démocrates interventionnistes — Hillary Clinton, si elle avait remporté l’élection de 2016, aurait vraisemblablement poursuivi une politique vénézuélienne comparable.
Ce qui distingue radicalement Trump en 2026, c’est la brutalité assumée publiquement : un raid militaire massif orchestré au grand jour, là où ses prédécesseurs auraient privilégié une opération clandestine de la CIA, deniable et discrète. Jack Ryan offre la version « propre » de l’interventionnisme — héroïque, chirurgicale, quasi-sans-effusion-de-sang. Trump 2026 en propose la version « sale » — brutale, spectaculaire, sanglante. Même logique stratégique, exécutions diamétralement opposées. Entre la fiction aseptisée et la réalité brute, il n’y a parfois qu’une question de gants blancs que l’on choisit, ou non, de retirer.
La NSS 2025 : de la fiction à la doctrine
La doctrine Monroe réactivée : « Trump Corollary »
NSS 2025 (novembre 2025), pages 14-17, section « Western Hemisphere First » :
« The Monroe Doctrine […] is alive and well. American dominance in the Western Hemisphere will never be questioned again. »
Trump, 3 janvier 2026 (conférence Mar-a-Lago post-opération) :
« La doctrine Monroe est très importante, mais nous l’avons dépassée de très loin. On l’appelle maintenant le document ‘Donroe’ [Don + Monroe]. La domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question. »
Application Venezuela (NSS 2025, p.17) :
« We will not tolerate interference from extra-hemispheric powers [Chine, Russie] in the Western Hemisphere. Any nation collaborating with hostile foreign actors will face consequences. »
Parallèle Jack Ryan S2 :
- Reyes collabore avec mercenaires russes (Max Schenkel, ex-BND devenu contractor)
- Influence russe présentée comme menace existentielle démocratie vénézuélienne
- Ryan : « Ils [Russes] ne sont pas là pour aider Venezuela, ils sont là pour contrôler pétrole et déstabiliser région. »
Convergence : même narratif « influence extra-hémisphérique hostile justifie intervention US ».
Le narratif « narcotrafic » : justification morale
NSS 2025 (p.16) :
« Cartels represent quasi-state actors threatening American security. Targeted deployments, including where necessary the use of lethal force, will defeat these networks. »
Maduro, les accusations (3 janvier 2026) :
- Direction « Cartel de los Soles » (Cartel des Soleils)
- Narco-terrorisme
- Conspiration importer cocaïne USA
- Inculpation Southern District New York (superseding indictment 2020)
Parallèle Jack Ryan S2 :
- Reyes lié cartels (contrôle régions jungle, collaboration narcotrafiquants)
- Épisode 6 : Ryan découvre convois drogue transitant par Venezuela vers USA
- Narratif série : Reyes utilise narco-argent financer répression, acheter loyauté militaires
Convergence intéressante :
- Fiction 2019 : Président vénézuélien = narco-trafiquant
- Doctrine 2025 : Cartels = menace justifiant « lethal force »
- Réalité 2026 : Maduro accusé narco-terrorisme (même si faux selon renseignement)
Fonction narrative : « Narcotrafic » = justification morale universellement acceptable (qui défend narco-trafiquants ?), même si factuellement douteuse. Il est plus facile de vendre au public cette histoire que « on veut pétrole ».
Le pétrole : le nerf de la guerre (jamais nommé, toujours présent, bien évidemment)
Jack Ryan S2, Épisode 2 (déjà cité) :
« Venezuela = plus grandes réserves de pétrole du monde. Plus d’or que toutes les mines d’Afrique. »
NSS 2025 : implicite (priorité « ressources hémisphère » + « energy dominance »)
Trump, 3 janvier 2026 (Mar-a-Lago, post-opération) :
« Le secteur pétrolier [Venezuela] est en ruine totale depuis longtemps. Nous allons faire intervenir nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes du monde, qui vont dépenser des milliards de dollars, réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées, et commencer à faire de l’argent pour le pays. »
La convergence est absolue :
- 2019 fiction : Venezuela = ressource pétrolière stratégique
- 2025 doctrine : Hémisphère = priorité ressources
- 2026 réalité : Trump annonce ouvertement contrôle pétrole vénézuélien par compagnies US
Ce que Jack Ryan a normalisé : l’idée que pétrole vénézuélien est « gâché » par régime incompétent/hostile, donc légitime pour USA de « sécuriser » ressource. Trump dit juste tout haut ce que la fiction a rendu pensable.
Le climax identique : raid sur palais présidentiel
Jack Ryan S2, Épisode 8 : « Strongman » vs Opération Absolute Resolve, 3 janvier 2026
Comparaison :
| ÉLÉMENT | FICTION (2019) | RÉALITÉ (2026) |
| Véhicule | Hélicoptère CIA (2-3 personnes) | 150+ aéronefs militaires |
| Cible | Palais présidentiel (symbole pouvoir) | Complexe militaire/résidentiel |
| Violence | Minimale (héros évitent morts) | 40-80 morts |
| Méthode | Clandestine, furtive | Militaire, massive, publique |
| Légalité | Illégale mais deniable | Illégale, assumée |
| Résultat | Démocrate élue proprement | Chaos, occupation implicite |
Convergence structurelle :
- Même idée : raid capital, capture/destitution d’un président
- Même géographie : Caracas, centre du pouvoir
- Même justification : libérer le peuple vénézuélien
Divergence exécution :
- Fiction = version aseptisée, moralisée (héros sans tache)
- Réalité = version brute, impériale (force écrasante, coût humain assumé)
Jack Ryan a normalisé le concept d’un raid sur Caracas. Trump a juste retiré les gants blancs.
OPÉRATION ABSOLUTE RESOLVE : lorsque la réalité surpasse la fiction
Validation empirique : tableau comparatif 3 sources
| ÉLÉMENT | JACK RYAN S2 (2019) | NSS 2025 (DÉC 2025) | OPÉRATION ABSOLUTE RESOLVE (JAN 2026) |
| Cible | Nicolás Reyes (fictif) | Venezuela implicite | Nicolás Maduro (réel) |
| Justification | Narcotrafic + autoritarisme | « Defeat cartels » + Monroe | Narcotrafic (« Cartel Soles ») |
| Pétrole | « Plus grandes réserves monde » | « Energy dominance » implicite | « Compagnies US répareront infrastructures » |
| Influence étrangère | Russes (mercenaires) | « Extra-hemispheric powers » | Cubains (32 morts) |
| Méthode | Raid héliporté CIA | « Lethal force » autorisée | Raid Delta Force, 150 aéronefs |
| Légalité | Illégale (clandestine) | Unilatérale (Congrès non consulté) | Illégale (aucune autorisation ONU/Congrès) |
| Opposition | Gloria Bonalde (soutenue) | Implicite (démocrates préférés) | María Corina Machado (rejetée par Trump) |
| Résultat | Démocratie restaurée (propre) | « Transition juste » promise | Chaos, occupation implicite |
| Ton | Héroïque, moral | Pragmatique, brutal | Triomphaliste, impérial |
Correspondances : 7/9 éléments majeurs
Divergences :
- Violence (fiction minimisée, réalité massive)
- Opposition (fiction soutient démocrate, réalité rejette)
Conclusion : correspondance structurelle quasi-totale. Jack Ryan = template narratif suivi par NSS 2025 et exécuté (en version brutale) par Trump en 2026.
Le clip viral : quand TikTok découvre la prophétie
4 janvier 2026 : Clip Jack Ryan S2 Ep2 (Ryan : « Venezuela = menace ») devient viral :
- Twitter : très vite des millions de vues, des centaines de milliers de retweets
- TikTok : 40M vues, tendance #JackRyanPredicted
- Reddit : Threads multiples r/television, r/geopolitics, r/conspiracy
Réactions types :
- « Jack Ryan a littéralement prédit l’invasion du Venezuela 7 ans avant »
- « Hollywood écrit politique étrangère US »
- « CIA a écrit le script »
Deadline contacte Carlton Cuse (cf plus haut) : réponse diplomatique, reconnaît convergence, cadre comme « plausibilité pas prophétie ».
Effet Streisand inversé : la viralité du clip augmente la légitimité de l’intervention pour certains publics (« Même Hollywood savait que c’était nécessaire ») tout en révélant manipulation pour autres (« Propagande déguisée en divertissement »).
Réactions internationales : le monde divisé
Condamnations (violation droit international) :
- ONU (Guterres) : « Dangereux précédent, droit international non respecté »
- Chine : « Bullying hégémonique, violation souveraineté »
- Russie : « Acte agression armée extrêmement préoccupant »
- Brésil (Lula) : « Dépasse limites acceptable, menace paix régionale »
- Colombie (Petro) : Déploiement militaire frontière, « agression souveraineté Amérique latine »
Soutiens (ou silence) :
- Israël (Netanyahou) : « Trump a agi comme leader monde libre »
- Italie (Meloni) : « Intervention défensive légitime »
- UE : Silence embarrassé (Kaja Kallas appelle à la « retenue »)
- France (Macron) : Position ambiguë (satisafction de voir Maduro parti, mais l’intervention est critiquable)
Analyse : fracture de l’Occident élargi (USA + alliés proches) vs le reste du monde (Chine, Russie, affiliés). Même les alliés traditionnels (France, Allemagne) sont gênés par la brutalité de l’intervention.
Parallèle Jack Ryan : la série montre une intervention universellement acceptée (opposition vénézuélienne ravie, pas de condamnations internationales). Réalité 2026 : une opposition mondiale massive, sauf chez les alliés trumpistes (Netanyahou, Meloni).
Écart fiction/réalité : Jack Ryan a occulté coût diplomatique intervention pour maximiser héroïsme narratif.
La Prophétie auto-réalisatrice culturelle
Anatomie d’une prophétie : comment Hollywood façonne le pensable
Il existe un concept que les sciences sociales et psychologiques nomment « prophétie auto-réalisatrice » — cette troublante capacité d’une prédiction à provoquer sa propre réalisation par le simple fait d’être énoncée. Dans le domaine culturel, ce mécanisme acquiert une dimension encore plus fascinante, car il opère à l’échelle de l’imaginaire collectif, modelant les contours mêmes du possible et de l’acceptable.
La prophétie auto-réalisatrice culturelle se déploie selon une chorégraphie implacable en quatre mouvements. Premier temps, la fiction : un récit — film, série, roman — présente un scénario comme plausible, nécessaire, voire moralement impératif. L’intervention militaire au Venezuela, dans Jack Ryan saison 2, ne surgit pas ex nihilo : elle est construite, justifiée, dramatisée jusqu’à paraître inéluctable. Deuxième temps, la diffusion : ce récit, consommé par des millions de spectateurs via les plateformes de streaming, commence son travail de sape. Insidieusement, l’idée cesse d’être choquante, devient familière, presque banale. La normalisation s’opère dans les cerveaux comme l’eau qui creuse la pierre — goutte après goutte, épisode après épisode.
Troisième temps, la doctrine : les décideurs politiques — qui, contrairement à l’image d’Épinal, consomment eux aussi la culture populaire — intègrent progressivement ces narratifs dans leur propre vision stratégique. Non par manipulation consciente, mais par cette osmose culturelle qui fait qu’un scénario mille fois répété finit par ressembler à du bon sens. Quatrième temps, la réalisation : l’intervention réelle survient, et les arguments pour la justifier publiquement sont déjà prêts, déjà acceptés, car la fiction les a préparés, défrichés, et finalement rendus digestibles.
Le résultat de ce processus mérite qu’on s’y attarde : la fiction n’a pas prédit l’avenir — elle l’a préparé, créant les conditions de son acceptabilité cognitive et morale. Hollywood ne possède pas de boule de cristal ; il dispose de quelque chose de bien plus puissant : la capacité de rendre certains avenirs pensables, et d’autres impensables.
Les canaux de l’influence : du Pentagone à nos écrans
Les Entertainment Liaison Offices : l’État semble devenir script doctor
Depuis 1948, le Pentagone dispose d’un bureau de liaison avec Hollywood dont l’existence, quoique publique, demeure largement méconnue du grand public. Ce Department of Defense Entertainment Liaison Office entretient des relations suivies avec les studios, mettant à disposition équipements militaires et consultants techniques pour les productions jugées « favorables » — entendez par là : conformes à l’image que l’institution militaire souhaite projeter. Top Gun, Transformers, les innombrables films de guerre hollywoodiens : tous ont bénéficié, à des degrés divers, de ce soutien institutionnel.
La CIA, plus discrète par vocation, n’en pratique pas moins une politique similaire via son Office of Public Affairs. Zero Dark Thirty, Argo, et donc Jack Ryan : autant de productions ayant bénéficié d’une coopération officielle avec l’Agence. Le mécanisme repose sur un échange de bons procédés d’une simplicité désarmante. Les productions obtiennent ce qui leur fait cruellement défaut : l’accès aux sites authentiques (comme Langley pour Jack Ryan), des consultants experts capables de garantir la crédibilité technique, cette aura d’authenticité qui fait la différence entre un thriller générique et une œuvre qui « sonne juste ». En retour, l’agence obtient ce qu’aucune campagne de relations publiques ne saurait acheter : un contrôle narratif sur la représentation de ses activités, via la révision des scripts, et surtout, une image positive diffusée auprès de millions de spectateurs.
Carlton Cuse et Graham Roland l’ont reconnu sans détour : « Nous avons passé beaucoup de temps avec d’anciens officiers de la CIA, des officiers actuels de la CIA, d’autres membres des communautés de renseignement et militaires. » John Krasinski a même obtenu un accès à certaines parties du complexe de Langley jamais accordé auparavant à une production. Le résultat ne surprendra personne : Jack Ryan présente la CIA comme une institution héroïque, compétente, moralement supérieure — exactement l’image que l’Agence souhaite projeter.
Faut-il y voir un « complot » ? Le mot serait excessif et trompeur. Aucun document ne montre la CIA écrivant elle-même les scripts, dictant les dialogues, imposant des scènes. L’influence opère de manière bien plus subtile, bien plus structurelle. Elle passe par la sélection des consultants : invariablement d’anciens officiers, rarement des critiques de l’institution. Elle transite par la révision au nom de l' »exactitude » — terme pudique désignant en réalité la conformité à la ligne institutionnelle. Elle se manifeste dans la conditionnalité de l’accès : seules les productions à la tonalité favorable bénéficient du sésame. Le contrôle n’a pas besoin d’être frontal pour être efficace ; il suffit qu’il soit systémique.
Le flux inverse : quand Hollywood peut éduquer Washington
L’histoire ne s’arrête pas à cette influence descendante du Pentagone et de la CIA vers Hollywood. Il existe un flux inverse, moins documenté mais tout aussi déterminant : celui par lequel les productions hollywoodiennes façonnent ensuite la vision du monde des décideurs politiques eux-mêmes.
Considérons la trajectoire de Jack Ryan. En 2019, la série est diffusée sur Amazon Prime et devient rapidement l’original le plus regardé de la plateforme. Entre 2020 et 2024, qui la regarde ? Pas seulement le grand public. Les membres du Congrès, les staffers des comités de sécurité nationale, les analystes des think tanks washingtoniens — tous consomment ces productions, car elles constituent désormais la référence culturelle commune de l’Amérique éduquée. Amazon Prime n’est pas une plateforme marginale ; c’est le mainstream.
Imaginons alors les rédacteurs de la NSS 2025 — probablement de jeunes staffers MAGA âgés de 30 à 50 ans, ayant grandi dans l’ère post-11 Septembre, baignés dans les thrillers géopolitiques de l’ère streaming. Pendant cinq ans, ils ont vu et revu Jack Ryan présenter le Venezuela comme une menace existentielle, le narcotrafic comme justification morale d’une intervention, le contrôle des ressources pétrolières comme enjeu stratégique légitime. Puis vient le moment de rédiger la stratégie de sécurité nationale. Quelle structure narrative adopter pour le chapitre Venezuela ? Celle qui paraît évidente, qui « coule de source » — précisément parce qu’elle a été répétée ad nauseam dans la fiction : narcotrafic + pétrole + influence hostile = action nécessaire.
Il ne s’agit pas d’un complot conscient où des scénaristes et des bureaucrates se réuniraient en coulisses pour coordonner leurs messages. Il s’agit d’une osmose culturelle, ce phénomène par lequel un narratif répété dans la fiction (Jack Ryan), relayé par les médias conservateurs (la couverture vénézuélienne de Fox News), validé par les think tanks (les rapports de la Heritage Foundation), finit par s’imposer comme du bon sens aux yeux des décideurs. Ce qui était audacieux devient raisonnable. Ce qui était controversé devient évident. La fenêtre d’Overton s’est déplacée, et Hollywood en a tenu les cordages.
Tom Clancy : le patriarche d’un univers idéologique
Pour comprendre pleinement la généalogie idéologique de Jack Ryan, il faut remonter à la source : Tom Clancy lui-même. Cet ancien agent d’assurance du Maryland, décédé en 2013, a créé bien plus qu’une franchise littéraire à succès. Il a bâti un univers — le Ryanverse — dont la première pierre fut posée en 1984 avec À la poursuite d’Octobre Rouge (The Hunt for Red October).

L’idéologie de Clancy ne faisait mystère pour personne. Conservateur archétypal de l’ère Reagan, anticommuniste viscéral, il cultivait une admiration sans faille pour l’appareil militaire et les services de renseignement américains. Ses romans, nourris de consultations avec des officiers du Pentagone et de la CIA (l’accès à des informations classifiées demeure une rumeur, jamais formellement vérifiée), servaient de caisse de résonance aux préoccupations stratégiques de la Guerre froide. Ronald Reagan lui-même les lisait et s’en inspirait, trouvant dans ces fictions la validation narrative d’une vision du monde bipolaire, manichéenne, où l’Amérique incarnait le bien face à l’empire du mal soviétique.
Conservateur archétypal de l’ère Reagan, Clancy ne cachait pas son anticommunisme viscéral ni son admiration pour l’appareil militaire et les services de renseignement américains. Dans l’ouvrage collectif Vonnegut and Clancy on Technology (1995), ses positions politiques transparaissaient clairement : méfiance envers le gouvernement fédéral, célébration de l’armée comme incarnation authentique de la nation, défense inconditionnelle des institutions sécuritaires. Cette vision du monde n’était pas simple déclaration d’intentions : elle irriguait chaque page de ses romans, chaque décision de ses personnages, chaque résolution de ses intrigues. Dans l’univers Clancy, la CIA apparaît toujours héroïque, les États-Unis constituent invariablement une force morale supérieure face aux tyrannies, et l’interventionnisme devient une nécessité face à la barbarie du monde extérieur.
La série Jack Ryan, lancée en 2018 sur Amazon Prime, constitue une adaptation de cet univers aux réalités contemporaines. Les créateurs ont opéré certaines mises à jour : la Guerre froide a cédé la place à la guerre contre le terrorisme (saison 1) et aux nouvelles formes d’autoritarisme (saison 2) ; l’URSS s’est muée en un kaléidoscope de menaces — Venezuela, Chine, Russie ressuscitée ; la moralité binaire de la Guerre froide s’est teintée des nuances de l’interventionnisme post-11 Septembre. Mais sous ces adaptations de surface persiste l’ADN idéologique originel : un monde où la CIA incarne l’héroïsme, où l’Amérique représente le bien, où l’intervention militaire constitue souvent la seule réponse morale aux tyrannies lointaines.
L’héritage de Clancy se perpétue ainsi, transmis à une nouvelle génération qui n’a jamais connu la Guerre froide mais qui en a hérité les schémas narratifs, actualisés pour l’ère du streaming. Jack Ryan 2018 n’est pas une trahison de l’esprit clancyien — c’en est la perpétuation, la traduction pour un public qui consomme Netflix plutôt que des pavés de huit cents pages, mais qui demeure réceptif aux mêmes structures narratives fondamentales, aux mêmes certitudes idéologiques habillées des oripeaux du thriller moderne.
Comparaison autres cas « prophéties auto-réalisatrices »
Cas 1 : The Sum of All Fears (2002) vs Irak (2003)
Roman Clancy (1991) + Film (2002) : Terroristes obtiennent bombe nucléaire, menacent USA.
2003 : Bush envahit l’Irak, justification = armes destruction massive. C’était bien entendu faux, mais le narratif « rogue state + Armes de Destruction Massive = menace existentielle » avait été normalisé par la fiction de Tom Clancy depuis décennies.
Différence Jack Ryan Venezuela : Irak = mensonge pur. Venezuela = exagération (certes, le narcotrafic existe, mais Maduro ≠ « chef cartel » comme affirmé).
Cas 2 : Zero Dark Thirty (2012) vs Normalisation torture
Film Bigelow/Boal (2012) : chasse Ben Laden, montre que la torture fonctionne (informations obtenues).
Réalité : la torture n’a pas mené à Ben Laden, mais le film a normalisé l’idée que la « torture est nécessaire/efficace » pour le public.
Résultat : acceptabilité de la torture augmentée.
Parallèle Jack Ryan : la série normalise l’intervention au Venezuela comme « nécessaire/morale », même si les justifications sont douteuses.
Cas 3 : 24 (2001-2010) vs Guerre Terror
Série Fox : Jack Bauer torture les suspects, viole les lois, sauve les Etats-Unis in extremis à chaque saison.
Impact documenté :
- Juges militaires Guantanamo citent 24 comme influence soldats
- Antonin Scalia (juge Cour Suprême) cite 24 dans les débats sur la torture
- Dick Cheney fan déclaré série
Résultat : torture + surveillance massive + violation des libertés fondamentales normalisées via la fiction avant une implémentation réelle (Patriot Act, Guantanamo, NSA).
Leçon : la fiction précède le politique, peut créer une acceptabilité.
CONCLUSION
Les frontières de la prophétie : ce que la fiction n’a pas prévu
Il serait tentant de voir dans Jack Ryan saison 2 une boule de cristal prédisant l’avenir dans ses moindres détails. Ce serait une erreur. La série a certes anticipé la structure narrative de l’intervention — sa justification, ses mécanismes rhétoriques, sa légitimation morale — mais elle a échoué, de manière révélatrice, à prévoir la brutalité de son exécution réelle.
La violence, d’abord. Dans la fiction d’Amazon, le raid sur le palais présidentiel se déroule avec une élégance quasi-chirurgicale. Quelques coups de feu, une confrontation dramatique, l’exposition du tyran devant les caméras — mais presque aucune effusion de sang. La réalité de janvier 2026 raconte une histoire autrement plus sombre : entre 40 et 80 morts selon les sources, dont 32 Cubains tués lors des bombardements, des zones résidentielles touchées, un bilan humain que la série avait soigneusement évacué de son récit aseptisé.
Le chaos post-intervention, ensuite. Jack Ryan nous offrait une résolution hollywoodienne parfaite : la dictature renversée, la démocratie restaurée, Gloria Bonalde élue dans la transparence. La réalité vénézuélienne de 2026 se révèle infiniment plus trouble. Un gouvernement intérimaire fragile, des intentions américaines floues, Trump menaçant publiquement d’une « deuxième vague si nécessaire » — autant de complexités que la fiction avait préféré éviter pour garantir à son public la satisfaction narrative d’une fin heureuse.
L’opposition internationale, troisième divergence majeure. La série ne montrait aucune réaction des autres puissances, comme si l’intervention américaine pouvait se dérouler dans un vide diplomatique confortable. Janvier 2026 a rappelé que le monde réel ne fonctionne pas ainsi : condamnations véhémentes de l’ONU, de la Chine, de la Russie, du Brésil — autant de voix que Hollywood avait jugé bon de faire taire pour ne pas compliquer son récit manichéen.
Le sort de l’opposition démocratique constitue peut-être la divergence la plus ironique. Dans Jack Ryan, les États-Unis soutiennent fermement Gloria Bonalde, incarnation de l’espoir démocratique. Dans la réalité, Trump a publiquement rejeté María Corina Machado, déclarant qu’« elle n’a pas le respect » — et ce malgré le fait qu’elle ait elle-même soutenu les accusations de l’administration Trump contre Maduro. La fiction imaginait une Amérique cohérente dans son soutien à la démocratie ; la réalité a révélé une politique transactionnelle guidée par des critères bien plus opaques.
Enfin, le coût humain civil. Dans l’univers aseptisé de la série, aucun civil ne meurt. Les héros américains frappent avec la précision du scalpel, épargnant miraculeusement les innocents. Les bombardements de janvier 2026 sur les zones résidentielles de Caracas racontent une autre histoire — celle de dizaines de victimes civiles probables, dont les chiffres exacts demeurent disputés mais dont l’existence est indéniable.
La leçon de ces divergences est claire : la fiction a normalisé la structure de l’intervention — l’idée même qu’une telle opération puisse être légitime, nécessaire, moralement justifiée. Mais elle n’a pas préparé le public à sa brutalité. Trump n’a pas suivi le scénario de Jack Ryan ; il en a emprunté le canevas, puis retiré tous les gants blancs que Hollywood avait soigneusement enfilés. Là où la série offrait une intervention propre, héroïque, presque sans bavures, la réalité a imposé son cortège de violence, de chaos et d’ambiguïté morale. Entre la fiction et le réel, il n’y avait finalement que cette mince pellicule de civilité que l’administration Trump a choisi de déchirer.
La question de la responsabilité : qui porte le poids de la prophétie ?
Une interrogation éthique traverse en filigrane toute cette analyse : Carlton Cuse, Graham Roland, John Krasinski et l’ensemble des créateurs de Jack Ryan saison 2 portent-ils une responsabilité morale dans l’Opération Absolute Resolve ? La question mérite mieux qu’une réponse binaire.
Les arguments à charge pèsent lourd. Les créateurs ont indéniablement normalisé le narratif de l’intervention vénézuélienne via une série qui a touché des millions de spectateurs à travers le monde. Ils ont collaboré étroitement avec la CIA, acceptant consultants et accès privilégiés, servant ainsi — consciemment ou non — les intérêts institutionnels de l’appareil sécuritaire américain. Plus problématique encore, ils ont dramatiquement simplifié la réalité : Nicolás Reyes incarne le mal à l’état pur, Jack Ryan personnifie le bien absolu, et cette dichotomie manichéenne a facilité l’acceptation culturelle d’une intervention que la complexité réelle aurait rendue plus difficile à justifier.
Les arguments à décharge ne manquent pourtant pas de poids. La liberté artistique constitue un principe fondamental : les créateurs ont le droit de raconter les histoires qu’ils souhaitent, aussi controversées soient-elles. Aucune causalité directe n’a été établie — nulle preuve que Trump ou ses conseillers aient visionné Jack Ryan puis décidé, script en main, d’envahir le Venezuela. La corrélation, si troublante soit-elle, ne saurait être confondue avec la causalité. De surcroît, le narratif « Venezuela = problème » préexistait largement à la série : les sanctions Obama de 2015, la reconnaissance de Juan Guaidó en 2019 témoignent d’un consensus washingtonien antérieur à toute fiction amazonienne. Enfin, les intentions déclarées des créateurs penchent vers le divertissement plutôt que la propagande — Cuse l’affirme sans ambages dans Deadline : « Nous ne faisions pas de déclaration politique ».
La position la plus intellectuellement honnête se situe dans cette zone grise inconfortable. Les créateurs ne sont pas directement responsables de l’Opération Absolute Resolve — la chaîne causale est trop longue, trop complexe, trop médiatisée par d’autres facteurs pour établir une culpabilité juridique ou même morale stricte. Mais ils ont incontestablement contribué à un écosystème culturel qui a rendu l’interventionnisme plus acceptable. L’analogie avec les fabricants d’armes s’impose d’elle-même : ils ne sont pas responsables de chaque meurtre commis avec leurs produits, mais ils facilitent indéniablement la violence en mettant ces instruments entre les mains de ceux qui les utilisent.
Carlton Cuse lui-même semble avoir saisi cette tension. Dans son entretien avec Deadline de janvier 2026, il ajoute une nuance éthique qui n’était pas présente dans la série elle-même : « Chaque fois que les États-Unis utilisent la force à l’étranger, c’est un moment qui mérite réflexion. Les conséquences sont portées principalement par des gens qui ont très peu de contrôle sur les événements. » Cette prise de conscience tardive pose question. S’agit-il d’un regret implicite, d’une reconnaissance que la série a peut-être joué un rôle qu’il n’avait pas anticipé ? Ou bien relève-t-elle du Cover Your Ass diplomatique, cette prudence professionnelle qui consiste à se distancier rétrospectivement d’une œuvre devenue gênante par sa convergence avec le réel ?
L’ambiguïté demeure — et c’est peut-être là le point le plus révélateur. Car elle illustre à mon sens cette zone trouble où la création artistique, les intérêts institutionnels et les dynamiques géopolitiques s’entrecroisent sans que personne ne puisse prétendre maîtriser pleinement les conséquences de ses choix narratifs. Hollywood n’a pas déclenché l’Opération Absolute Resolve. L’affirmer serait absurde. Mais Hollywood a préparé le terrain culturel sur lequel cette opération a pu germer, croître et finalement s’imposer comme une réponse pensable — presque inévitable — à une crise présentée pendant des années comme ne souffrant d’aucune autre solution.

